• Mise en perspective de la situation en Grèce

     

    Tsipras prenant la posture de Mitterrand en 1981

     

    Tsipras a été nommé premier ministre. Panagiotis Grigoriou sur son excellent blog souligne que la Grèce s’est réveillée lundi matin dans un climat politique apaisé. Mais déjà il faut s’occuper de l’intendance et donc de gérer la dette et son remboursement, mais au-delà c’est du modèle de développement que choisira la Grèce dont il s’agit. Comment composer avec la Troïka et la puissante Allemagne ? Certains s’inquiètent de l’alliance contre nature entre Syriza et le petit parti souverainiste ANEL. Personnellement je me demande si ce n’est pas une chance, ce qui empêchera Tsipras d’accepter trop facilement un compromis avec la canaille bureaucratique européiste.

     

    Les contraintes du libre-échange et de la monnaie unique

     

    Toute personne qui se réclame de la « gauche » se réjouit forcément de la victoire de Syriza et de la défaite globale et sans appel des austéritaires. Cela a amené un changement radical dans la façon de percevoir l’Europe justement.  Pour ma part, je ne pense pas cependant que la Grèce pourra appliquer une autre politique économique et sociale tout en restant dans l’euro et dans l’Europe. Tout au mieux, Tsipras obtiendra un rééchelonnement de la dette, et donc un adoucissement de la purge. La raison en est très simple : la Grèce ne peut pas se reconstruire dans la concurrence avec les autres nations. C’est quelque chose qu’on connait depuis les débuts de l’économie politique, depuis au moins Antoyne de Montchrestien que les économistes classiques – Smith en tête – appelaient « mercantiliste » et que Marx défendait dans ses Théories sur la plus-value. Keynes avait aussi compris cela.

     

    Johann Gottlieb Fichte et Friedrich List 

    Ce sont aussi les Allemands qui, en justifiant leur nécessité de se développer, avaient théorisé également le développement économique et social associé à la fermeture des frontières. Johann Gottlieb Fichte avait écrit en 1799 L’Etat commercial fermé, et Friedrich List en 1840 publiait Système national d’économie politique. Tous les deux vont dans le même sens : on ne peut profiter d’un système de libre échange – ce que l’Union européenne est – que si on est soit au même niveau, soit au-dessus de nos partenaires commerciaux. La raison en est essentiellement que « les avantages comparatifs » qui fondent l’échange ne tombent pas du ciel et se construisent. Or si les nations les plus pauvres – les moins productives – commercent avec les nations les plus riches, elles ne se développeront jamais parce que la division du travail les incitera à acheter les produits haut de gamme à l’étranger et à ne pas les développer sur son propre territoire.

    Or comme on le sait, les économies de la zone euro sont divergentes. On peut le regarder à partir de la balance commerciale ou à partir des écarts de gains de productivité avec le pays situé le plus haut dans la hiérarchie productive. Vous remarquerez que les pays qui s’en tirent le mieux sont les pays anciennement communistes : République Tchèque, Slovaquie, Hongrie et Pologne. Les raisons sont très simples : ce sont des pays où le niveau d’éducation est élevé, mais qui surtout ont l’avantage d’exister dans l’ombre de l’Allemagne. Les salaires y sont très faibles comparativement à ce qui se pratique justement en Allemagne

     

    Tout se passe comme si l’Allemagne qui a une démographie déclinante avait annexé pour son propre usage le marché du travail des PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale). Les investissements y ont été massifs et ont permis de contenir la hausse des salaires en Allemagne, et la concurrence entre les PECO a exercé aussi une pression à la baisse dans ses pays. Les PECO jouent pour l’Allemagne le rôle d’un immense réservoir de main d’œuvre facilement exploitable du fait de sa proximité géographique. Ce sont des pays faciles à contrôler sur tous les plans.

    Dans un tel contexte, il apparaît que la Grèce est à l’écart : c’est à peine un petit marché pour les produits allemands, et éventuellement un simple lieu de destination touristique quand la situation politique est calme. Pour résumer : dans un système de libre-échange, la Grèce n’a pas grand-chose à vendre aux autres pays européens et elle n’a pas les capacités de produire au moindre coût les biens qu’elle importe, elle est vouée au déséquilibre commercial. Pour ces raisons elle ne peut pas rester dans un système de monnaie unique puisqu’en effet selon la bonne vieille logique du marché la valeur de la monnaie doit dépendre de sa balance commerciale, or la valeur de la monnaie grecque est celle de l’euro. Les Grecs subissent sur le plan économique – et sans même parler de cette punition collective qui consiste dans le paiement d’une dette qui n’en finit pas de croître – une double peine, à la peine infligée par le libre-échange, s’ajoute la celle de la monnaie unique !

     

    Représentations

      

    Syriza ayant gagné les élections, les convertis de fraîche date font résonner le tambour. Ainsi le triste Libération qui après des années de propagande éhontée pour une Europe libérale titrait « Et si l’Europe allait se faire voir ? » A la vulgarité s’ajoute le manque de recul et le retournement de veste. Mais cela reflète un état d’esprit de lâcheté et de soumission qui fait qu’on courbe toujours l’échine devant le vainqueur.

    Cependant certains commencent à s’inquiéter des alliances de Syriza. En France Syriza est présenté comme représentant « la gauche radicale », Mélenchon et le PCF alliés dans le Front de gauche désigne le parti de Tsipras comme leur pendant. En vérité Syriza est en Grèce représenté comme l’ennemi de classe par le parti communiste local KKE. On voit que selon la latitude où elle se pense, la représentation diffère.

    Les Allemands se sont fait discrets ces derniers jours, sauf à rappeler leur sempiternel catéchisme selon lequel les Grecs ne sauraient réclamer une exception à la règle, et qu’un traité étant un traité, ils ne sauraient déroger à leurs obligations de remboursement de leur dette. Mais ils semblent y croire de moins en moins. D’autant que se répand comme une trainée de poudre le fait que justement l’Allemagne doit d’abord une partie de sa prospérité d’après-guerre au fait qu’on a, en 1953, procédé à un effacement de 63% de sa dette ! Et qu’on a rééchelonné le reste sur 30 ans ! C’est bien moins que ce que demandent les Grecs. Je rappelle en passant que c’est seulement en 2014 que les Allemands ont apuré leurs dettes issues de la guerre 14-18. Gardons cela bien en mémoire face à ceux qui veulent nous laisser croire que les Grecs, comme les Français d’ailleurs gèrent très mal leurs dépenses publiques, face à une Allemagne vertueuse.

      

    Yanis Varoufakis, nouveau ministre des finances grec

     

    Le nouveau ministre des finances grec est un ennemi de « la dette indigne ». En le nommant – ce qui était attendu – Tsipras ne pouvait pas faire moins, mais cela a suffi pour faire plonger les marchés, la bourse d’Athènes a chuté lourdement, on sait que ceux-ci sont très peureux. Pourtant Varoufakis n’a rien d’un communiste ni d’un gauchiste. Il est même européiste. Il suppose que par contagion l’Europe tout entière peut appliquer une politique de gauche de type keynésien. Il est plutôt sur la ligne bébête d’ATTAC, sans voir que la Grèce ne peut attendre que toute l’Europe soit convertie aux vertus du keynésianisme pour agir. Certes il y a des mouvements en Espagne, Irlande ou ailleurs qui peuvent faire évoluer les choses, mais comme je l’ai dit plus haut, les PECO dans l’orbite de l’Allemagne n’ont strictement aucune raison de s’aligner sur ce programme, leur économie se développe sans besoin de plus de solidarité dans l’Union européenne.

    Certains ont même imaginé que la victoire de Syriza allait faire bouger Hollande et le décider enfin à s’opposer sérieusement à la volonté hégémonique de l’Allemagne. Ils se trompent lourdement. La raison en est simple : Hollande est européiste, et l’Europe ne permet « que » la concurrence entre les nations, dussent-elles en crever. Les banques françaises aillant aussi beaucoup d’intérêts en Grèce, Hollande soutiendra d’abord celui-ci avant que d’agir pour la Grèce.

    Et d’ailleurs comme le montre Todd dans un article récent à Marianne, l’Europe n’est pas faite pour la démocratie ! Jean Monnet ne l’a pas prévue !

     

    Sortir de l’Europe et de l’euro

     

    Les Allemands ont menacé de mettre la Grèce en dehors de l’euro et de la poursuivre devant les tribunaux si ce petit pays ne se pliait pas à ses règles. A mon avis ils s’en garderont bien pour au moins deux raisons :

    - la première est que sans l’euro, l’Allemagne n’est rien. C’est à lui qu’elle doit sa prospérité. Or, mettre la Grèce en dehors de la zone euro risquerait pour le coup d’entraîner la fin pure et simple de l’euro pour cause de contagion à l’ensemble des pays latins ;

    - la seconde est que le système bancaire allemand est plutôt fragile – bien plus que le système bancaire français. Perclus de dettes moisies, il s’est fortement engagé en Grèce.

    Les Allemands malgré les rodomontades de Schaüble sont ceux qui ont le plus à perdre à une fin de l’euro et à une décote unilatérale de la dette grecque. La tribune dans un article de Romaric Godin pour une fois bien inspiré montre comment les Grecs pourraient s’inspirer de l’exemple de l’Irlande qui a fait plier la BCE. Je ne rentre pas dans les détails de l’affaire, mais disons que le gouvernement irlandais a obligé la BCE a violer ses propres traités et à racheter en douce de la dette irlandaise.

    Comme on le voit depuis 2008 l’Union européenne et la zone euro n’existent encore qu’en violant systématiquement leurs propres traités, à commencer par la BCE qui injecte des milliards de liquidités sur les marchés. Les Allemands critiquent cette manière de faire. Ils voudraient que les règles votées en matière de dette publique et de déficit soient mieux appliquées. Or, sur les 28 pays concernés dans l’Union européenne, seuls 7 ont une dette publique inférieure à 60% du PIB et un déficit inférieur à 3% de ce même PIB. Dès lors on se demande pourquoi de telles règles sont adoptées si elles ne peuvent manifestement pas être appliquées. Ça frise l’imbécilité. Pour autant ces viols permanents des traités européens sont indispensables, sinon c’est la fin de l’euro et de l’Union européenne. Or comme je l’ai dit ce système maudit profite surtout à l’Allemagne et donc cela les amène à avaler couleuvre sur couleuvre… jusqu’à la prochaine crise bancaire. Mais cependant depuis 2008 le doute n’est plus permis, le projet européen ne produit que la misère, le chômage et de la dette publique.

     

    Les Grecs s’affirment européens du moins officiellement, car comme je l’ai signalé dans un précédent billet, 52% d’entre eux considèrent que la sortie de l’euro serait une bonne chose. C’est bien leur droit cependant de se dire européens. Mais je poserais une question innocente à tous ceux qui n’ont à la bouche que l’Europe : pour quoi faire ? Le but de ce projet ne me paraît pas du tout évident, ni sur le plan culturel, humain, comme sur le plan économique et social.

     

    Liens

     

    http://www.greekcrisis.fr/2015/01/Fr0402.html#deb

    http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150126.OBS0832/quand-les-creanciers-de-l-allemagne-fermaient-les-yeux-sur-sa-dette.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150127.OBS0958/grece-yanis-varoufakis-le-ministre-qui-effraie-les-marches.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20150120trib9ab84d48e/la-grece-peut-forcer-l-europe-a-changer.html

    http://www.marianne.net/emmanuel-todd-europe-n-est-plus-monde-democatie-liberale-egalitaire-230115.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150128trib8834744bb/quand-la-bce-acceptait-une-restructuration-de-la-dette-irlandaise.html

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