• Michel Rocard, la deuxième gauche et la fin du P « S »

     J’ai dit il y a quelques jours tout le mépris que nous inspirait le politicien Michel Rocard récemment décédé[1]. Je ne reviendrais pas ici sur ses médiocres qualités de tacticien qui ont fait qu’il n’a jamais pu sérieusement postuler à la fonction suprême. Laissons même de côté cette soi-disant idée nouvelle qui faisait de lui un apologue du parler-vrai. Cette dernière assertion servait seulement à couvrir le renoncement à la lutte des classes, une politique de collaboration qui s’est révélée au fil des années de plus en plus néfaste aux travailleurs. Revenons à la racine de ce qui s’est désigné comme étant la « deuxième gauche » et qui a tellement dérivé qu’elle est devenue la « seconde droite ».   

    Michel Rocard, la deuxième gauche et la fin du P « S »

    Même si aujourd’hui on identifie la notion de « deuxième gauche » à Michel Rocard, on doit attribuer la paternité de cet étrange concept à Edmond Maire, le rénovateur de la CFDT. Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut remonter à Mai +1968. A cette époque-là, la CGT, la CFDT, la SFIO, le PSU et le PCF se définissent tous comme des organisations anticapitalistes et contre les lois du marché. La différence se fait entre deux conceptions différentes du socialisme : d’un côté on a le PCF et la CGT qui sont pour un socialisme étatique, avec privatisation, planification et centralisation, et de l’autre c’est la CFDT et le PSU qui vont développer l’idée qu’un socialisme autogestionnaire, décentralisé. Le partage se fait sur ce thème, tous avancent qu’il est temps de remettre en question la propriété privée des moyens de production. Et en effet, on ne voit pas très bien comment on pourrait passer à l’autogestion sans détruire la propriété privée des moyens de production.

    En vérité ce débat qui anima la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, ne sera tranché que par Mitterrand lui-même qui construira le programme de gouvernement avec les communistes. Cette tactique mitterrandienne va marginaliser pour un bon moment la deuxième gauche

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    Mais évidemment il y a des raisons pour que le discours autogestionnaire se renforce. Il y en a deux. La première raison est que la méfiance vis-à-vis du Parti communiste grandit, notamment parce que l’URSS est de plus en plus critiquée, que la répression du Printemps de Prague a laissé de vilaines traces, mais aussi parce que la sociologie du prolétariat a changé. Si la CFDT monte en puissance à cette époque, c’est parce qu’elle s’implante dans les servies, la banque-assurance, et dans les industries modernes, la pétrochimie par exemple, où les niveaux de qualification sont plus élevés. La CGT reste le bastion des industries manufacturières, de la sidérurgie, de la métallurgie, et surtout elle est alors très liée au PCF auquel ses membres dirigeants appartiennent. On ne dira jamais assez combien l’inféodation du PCF à l’URSS a coûté à la gauche et à l’idée de communisme. Les horreurs qui s’étaient commises au nom du communisme sont de plus en plus connues. Elles seront popularisées par le prix Nobel de littérature, Alexandre Soljenitsyne. Ses ouvrages vont se vendre dans le monde entier, L’archipel du Goulag, Le pavillon des cancéreux, etc. C’est l’auteur rêvé pour la réaction qui va se servir de lui pour détruire peu à peu l’idée de socialisme.

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    Evidemment ses révélations n’en étaient pas. On connaissait la question Goulag depuis très longtemps, depuis même avant la guerre, mais au début des années soixante-dix, dans ce moment très particulier d’exaltation de la liberté, l’œuvre de Soljenitsyne prend une coloration très particulière. Elle est d’ailleurs ouvertement promotionnée par la CFDT. On passe assez facilement sur les relents d’antisémitisme de son œuvre, et aussi sur ses bondieuseries pour ne retenir que ce qu’on veut bien en retenir. C’est un auteur qui du reste s’affiche comme profondément réactionnaire et considère que la Révolution russe a été une erreur. Il regrette les Romanov. Mais peu importe, il est le fer de lance de la bourgeoisie un peu lettrée mais pas trop contre l’URSS et le PCF, mais aussi contre l’idée du communisme. Le Nouvel Observateur sera son agent de propagande en France.

    Il était clair pour tout le monde dès le début des années soixante-dix que le déclin du PCF était enclenché de façon irréversible. Toute une partie de la gauche et l’extrême-gauche ont considéré que la tâche prioritaire dans l’après Mai 68 était de se démarquer du PCF qui était vu comme un frein pour la transformation sociale. Mais dans l’ensemble et au moins jusqu’à 1983 toute la gauche va rester socialiste, c’est-à-dire qu’elle inscrit sa démarche dans l’idée que tôt ou tard le socialisme se révélera comme une nécessité et remplacera le capitalisme. C’est à cette époque qu’Edmond Maire reprendra l’idée d’Alexandre Dubcek, le héros de Prague, d’un « socialisme à visage humain ».

    Mais ce qui est de plus en plus en question à cette époque de régression des luttes sociales, c’est Marx lui-même. On va voir des « nouveaux philosophes apparaître, BHL, Glucksman, tous les deux anciens maoïstes rigides pourtant qui vont se lancer dans une lutte contre Marx. En fait ce qui se joue derrière ces batailles pour le leadership de l’intelligentsia, c’est le passage d’un combat pour les droits sociaux à un combat pour les libertés individuelles. Cette tendance existait bien évidemment au sein du mouvement de Mai 68, mais elle va s’accentuer. En quelque sorte on va passer de la question économique, pour ou contre la propriété privée des moyens de production à l’idée selon laquelle le seul combat important est la défense des libertés individuelles. Ce renoncement à la lutte des classes sera théorisé par Jünger Habermas, ancien philosophe de l’Ecole de Francfort dans Droit et démocratie. Bien évidemment le fait de passer de la lutte des classes à la défense des minorités – homosexuels, prisonniers, femmes – n’est pas innocent, cela signifie qu’on considère que finalement la forme bourgeoise de la vie sociale est indépassable. En quelque sorte c’est le pendant de la fin de l’histoire de Fukuyama qui fit tant de bruit à l’époque[2].

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    C’est dans ce cadre intellectuel que « la deuxième gauche » va faire son virage à droite si je puis dire et considérer que les lois du marché sont indépassables car gage d’efficacité. C’est donc à ce moment là que Michel Rocard va rejoindre son précurseur dans ce domaine, Jacques Delors. Mais c’est aussi à partir de ce moment là que les partis sociaux-démocrates vont abandonner les uns après les autres le programme de la lutte contre les inégalités économiques et vont se tourner vers la construction européenne comme seul objectif. Deux idées majeures servent de boussole à cette nouvelle orientation : tout d’abord que seul le marché est efficace et que l’Etat régulateur n’a plus de rôle à jouer. Cette acceptation de la logique de la dérégulation sera avouée seulement plus tard par Macron[3] qui n’a que le tort de dévoiler tout haut ce que la plupart des sociaux-démocrates pensent tout bas : ils reprenent tous avec plus ou moins de brutalité l’idée qu’il n’y a pas d’alternative (TINA pour parler comme l’horrible Thatcher). Ensuite, ils vont miser sur l’achèvement de la construction européenne. C’est la fameuse idée qu’ensuite, lorsque le grand marché sera échevé, on pourra construire une Europe sociale, ou une autre Europe. L’idée latente est que nous irons forcément vers plus d’intégration, donc vers un fédéralisme.

    Cette tendance représentée en France par Michel Rocard, Jacques Delors et François Hollande est doublement une erreur. Elle est d’abord une erreur stratégique. En effet, elle suppose que les nations sont des formes institutionnelles dépassées, et donc par exemple qu’on peut sans risques remplacer l’Europe des nations par l’Europe des régions. L’exemple du Brexit vient de montrer que cette voie est erronée. Mais c’est aussi une erreur tactique : en effet ce type d’orientation qui suppose qu’il n’y a plus de clivage sur le plan de la politique économique entre la « droite » et la « gauche » engendre la disparition de la social-démocratie dans tous les pays européens. Michel Rocard reprochait à François Hollande de ressembler à François Mitterrand, c’est faux bien entendu. Il se laissait aveugler par sa haine. En vérité, Hollande aussi bien sur le plan des idées politiques que sur le plan de la tactique, ressemble à Michel Rocard. Mitterrand avait intégré un principe tactique assez simple : si la gauche veut le pouvoir, elle doit d’abord rassembler tous les partis qui la représentent, et donc elle doit refuser une alliance avec le centre qui n’est qu’un faux nez de la droite. Rocard au contraire pronait une alliance vers la droite et un éloignement des communistes. Hollande a suivi ce mauvais chemin. Rocard comme Hollande pouvaient penser qu’ils avaient raison dans la mesure où le PCF était voué à disparaître, étant donné que la pente naturelle des sociétés était la désindustrialisation et donc la disparition des ouvriers. Mais cette vision erronée de la politique française, qui se retrouve d’ailleurs dans les autres pays européens, a négligée deux phénomènes de fonds : d’abord la contrepartie de la mondialisation n’est pas seulement la disparition des ouvriers dans les pays développés, mais aussi l’émergence d’un nouveau prolétariat qui souffre particulièrement de la montée de la précarisation et des inégalités, ensuite que même si le PCF disparaît, un autre parti pourra le remplacer sur la gauche de la nouvelle social-démocratie : c’est le cas de Podemos en Espagne, de Syriza en Grèce, de M5* en Italie ou encore de Mélenchon et de son Parti de Gauche en France.

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    Cette erreur stratégique autant que tactique, les sociaux-démocrates[4], le payent au prix fort. En Allemagne ils ne sont plus que les supplétifs de Merkel et de la CDU, en Autriche ils ont contribué indirectement à la montée en puissance de l’extrême-droite en s’alliant avec la droite, et en France les socialistes rasent les murs, demandent à la police de les protéger contre la colère du peuple. La haine que ce parti suscite dans la population les a amenés à annuler leur université d’été[5] ! Du jamais vu !

    Mais sans doute le plus extraordinaire est que si la ligne Rocard-Delors l’a emporté au P « S » contre une ligne plus à gauche, cela s’est fait aussi contre les électeurs et les militants de ce parti. Déjà si on s’en souvient l’élection d’Hollande avait été assez étriquée si on tient compte du rejet manifeste que Sarkozy avait engendré. Mais depuis qu’Hollande a été élu et qu’il a mis en œuvre les principes de la politique rocardiens, le P « S » se vide de ses adhérents et les électeurs n’en veulent plus. Il perd élection après élection, sans que pour autant ses adversaires brillent. C’est que, voyez-vous, ni Rocard, ni Delors n’ont été populaires, non seulement parce que ce sont des bourgeois qui n’ont pas la fibre populaire, mais aussi parce que les idées qu’ils développent sont tout de suite ressenties dans les classes inférieures comme provenant directement des milieux patronaux. Ils ont sous-estimé la possibilité de résurgence des idées de gauche et donc de la montée en puissance de nouveaux partis ouvertement à gauche.  

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    Delors et Rocard passent pour des politiciens intègres, probablement parce qu’ils n’ont jamais su conquérir le pouvoir. En tous les cas les journalistes aiment à le répéter. Pourtant peu de commentateurs s’interrogent sur cette direction bicéphale de la deuxième gauche : après tout, ils avaient au quart de poil près les mêmes idées, faire l’Europe, défaire les nations, donner la priorité à l’économie de marché, et le parallèle allait même jusqu’à l’idée de baisser le temps de travail. Du reste tous les deux ne voulaient pas voir ce qui était évident pour tout le monde : puisque l’Union européenne misait principalement sur « la concurrence libre et non faussée », il était impossible de baisser la durée du travail. Fonctionnaires fascinés par les entrepreneurs, ou ce qu’ils croyaient en connaitre, ils ont fini par imposer les idées économiques de la droite la plus bornée au P « S », et ce faisant ils sont responsables de l’effondrement de ce parti et donc de la gauche. Hollande est bien l’héritier de Delors non ? Et il faudrait être particulièrement de mauvaise foi pour dire que Manuel Valls est autre chose que le clone de Rocard. Mais pourquoi donc Rocard et Delors ne se sont jamais entendus alors que sur le plan idéologique c’était bonnet blanc et blanc bonnet ? La vérité est qu’ils étaient justement ennemis pour des raisons politiciennes, chacun pensant que l’autre lui ferait de l’ombre dans le leadership qu’ils visaient.

     

    En 2017 la parenthèse trop longue de la deuxième gauche va certainement se refermer. En effet les élus du P « S » vont payer chèrement leur manque d’indépendance par rapport à l’Elysée, et donc la plupart vont disparaitre. Certains pensent même que le P « S » pourrait disparaître. Ce n’est pas certain. Il peut se fracturer en deux blocs, ceux qui suivront Manuel Valls et qui donc construirons un parti ultra-minoritaire du type Modem ou le ridicule Nouvelle donne. Ce bloc ne pourra jamais émerger, parce que si Juppé est élu, il n’y aura presqu’aucune différence entre ce nouveau parti et LR. Le reste peut se rassembler derrière Martine Aubry et revenir à des fondamentaux un peu plus à gauche, donc refaire un parti socialiste. Mais là le handicap sera lourd parce qu’entre-temps ce qui se passe c’est que le désamour pour l’Europe est tel qu’un parti de gauche pro-européen n’a aucun avenir… surtout en France. Et comme selon toute probabilité Jean-Luc Mélenchon arrivera devant le candidat socialiste aux présidentielles – surtout si c’est Hollande – c’est lui qui aura la lourde tâche de rénover la vie partisane à gauche.

     

     


    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/disparition-de-michel-rocard-a126303348

    [2] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

    [3] http://www.regards.fr/web/article/emmanuel-macron-en-flagrant-delit

    [4] Je garde ce vocabulaire bien qu’initialement la social-démocratie représente la marche vers le socialisme – c’est-à-dire la fin de la propriété privée des moyens de production – à travers le système parlementaire.

    [5] http://www.liberation.fr/france/2016/07/04/annulation-de-l-universite-d-ete-le-ps-sous-tension_1463895

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