• Michel Ragon, La mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989


    Si on cherche à savoir à quoi peut bien servir la littérature, il suffit de lire les ouvrages de Michel Ragon pour avoir une réponse cohérente. La mémoire des vaincus est un grand roman qui non seulement éclaire notre histoire récente, mais ouvre la porte à ce qui fait, ou faisait, exister la conscience de classe. C’est évidemment une manière de ne pas oublier ce que nous sommes, donc d’où nous venons. Généralement la littérature prolétarienne, même si elle a du succès auprès du peuple, est regardée un peu de haut par l’intelligentsia, même lorsque celle-ci se targue d’être de gauche et proche de l’esprit révolutionnaire. Les intellectuels de profession sont prompts à critiquer cette forme comme un relent de culture bourgeoise, lui préférant plutôt l’habit de la nouveauté à travers la production de formes déstructurées et plus décomposées. C’est pourtant une attitude autant fausse qu’élitaire. Fausse, parce qu’elle ne comprend pas l’originalité qu’il y a dans la langue comme dans le propos dans ses ouvrages écrits par des prolétaires, pour des prolétaires. Elitaire parce que si on se targue de faire une révolution sociale digne de ce nom, on voit mal comment celle-ci peut se passer d’une adhésion du prolétariat, non seulement comme agent du changement politique, mais aussi comme porteur d’une culture propre qui ne demande qu’à s’épanouir. Une des caractéristiques particulières de la littérature prolétarienne est qu'elle ne présente que rarement des héros positifs. Et comme le titre de Michel Ragon l'indique, elle se nourrit de la défaite en célébrant des anti-héros ou héros négatif. 

      

    Le roman de Ragon, c’est d’abord un ouvrage bâti sur un principe : raconter l’histoire tragique des révolutions socialistes du vingtième siècle d’un point de vue libertaire. Le fil conducteur est un jeune garçon orphelin, Alfred Barthélémy, abandonné à la vie errante dans Paris. On commence à la suivre à douze ans, au moment où il rencontre Flora, une petite fille de onze ans, elle aussi seule. Le hasard va le faire rencontrer des militants anarchistes qui ont réellement existé,  Kibaltchitch, Lecoin, Paul Delesalle. Il côtoiera les membres de la bande à Bonnot. Avec Flora il aura un garçon, Germinal, alors qu’il a à peine quatorze ans. Et puis les choses allant leur train, il arrivera à la Première Guerre mondiale, regrettant que le pacifisme n’ait pas pu triompher de cette folie. Le hasard encore une fois va l’emmener en Russie, au moment où la révolution bat son plein et que le pouvoir du parti bolchevick n’est pas encore définitivement installé. Fred va rencontrer les principales vedettes de cette tragédie, Lénine, Trotski, Zinoviev, Kamenev, mais aussi Voline et Makhno.

     

    Le Soviet de Petrograd en octobre 1917

     Il reviendra de cette expérience assez écœuré, bien décidé à ne plus faire de politique. Il s’engagera comme ouvrier métallurgiste, puis prendra une épouse avec qui il aura un nouvel enfant. Cependant, le démon de la politique va le reprendre, se rapprochant des anarchistes du Libertaire, il va se heurter à l’hostilité des communistes qui le traitent comme un renégat. Mais bientôt c’est la guerre d’Espagne qui l’appelle en réponse au coup d’Etat militaire de Franco, alors qu’il semblait que l’Espagne restait à l’abri de la tentation autoritaire qui dévorait la Russie et l’Allemagne.

    Ce roman s’inscrit dans la lignée de la littérature prolétarienne[1] : il choisit un prolétaire comme héros, en décrit la sensibilité autant que le mode de vie. Il s’appuie aussi sur une bonne connaissance de cette lutte des classes qui devait mener à la construction d’une société plus égalitaire et moins cupide. Le très long passage sur la Révolution russe montre assez bien comment le parti bolchevick annexera la Révolution pour son seul profit, construisant comme le dira Lénine « un capitalisme d’Etat », en écartant toute opposition. Le portrait de Trotski, le bourreau de Cronstadt et futur martyr, est très fin et sans appel. Toutefois, dans un souci de justice et de vérité Ragon n’épargne pas non plus les vedettes de l’anarchisme comme Voline par exemple qui tira volontiers la couverture à lui, niant d’une certaine manière le rôle de Makhno. Ou encore en insistant sur les contradictions des anarchistes, leur difficulté de conserver une position juste et sans ambigüité. Ouvrage didactique et engagé, on peut lui reprocher aussi de ne pas très bien connaître Marx qu’il confond souvent avec l’étatisme débridé de la Russie bolchévisée.

      

    Durruti héros anarchiste qui fit la guerre d’une nouvelle manière

     Cet ouvrage a eu du succès et a été traduit dans de nombreuses langues. Il n’est pas exempt de défauts. Le principal tenant à la difficulté qu’il y a à mêler réflexion politique approfondie et récit fictionnel. On trouvera le passage sur la Russie un peu long, avec une longue litanie de rencontres avec les vedettes de l’époque, Trotski, Kamenev, Zinoviev et quelques autres. Mais il a de nombreuses qualités, d’abord celle de nous faire réfléchir sur l’histoire sociale du XXème siècle, sur les raisons de l’échec global du mouvement ouvrier. Ensuite, Ragon a une compréhension instinctive de la réalité de la condition ouvrière. Il est capable de parler du travail qualifié des ouvriers, de leur fierté au travail, sans tomber dans le cliché. Mais il décrit assez bien cette sensibilité ouvrière qui s’exaspère devant la misère. Le titre est déjà tellement juste, La mémoire des vaincus, c’est cette occultation d’une réalité complexe et difficile, mais c’est aussi la réhabilitation de ceux qui ont vraiment lutté pour changer le cours des choses.



    [1] Michel Ragon avait écrit Histoire de la littérature prolétarienne en France, Albin Michel, 1974 qui est une très bonne introduction à ce domaine un peu méconnu et oublié. 

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