• Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS, 2016

    Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016 

    S’il est un sujet important, c’est bien celui de la question des frontières. En effet le discours économique libéral qui a pratiquement remplacé l’ensemble des réflexions possibles sur la politique, prétendant que la mondialisation allait nous affranchir des frontières et faire ainsi de nous les humains des humains encore plus libres qu’auparavant. Michel Foucher, ancien ambassadeur, a enseigné aussi de longues années. L’ensemble de ses travaux montrent qu’au contraire on ne peut pas se passer de frontières, et que des frontières sûres et pérennes sont les meilleurs atouts pour échanger avec ses voisins dans la liberté. L’idée d’affirmer clairement les frontières politiques d’un Etat, est au fond la même que celle qui consiste sur le plan économique à mettre en place un protectionnisme : ce qui ne veut pas dire qu’on ne commerce pas avec nos voisins, mais qu’on le fait sans sacrifier nos intérêt, par exemple en ayant l’œil sur l’équilibre de la balance commerciale. Je ne vais pas reprendre ici toutes les raisons qui font qu’un monde sans frontière ne peut pas exister. Les No borders ont cela en commun avec les grands capitalistes, c’est que leur idéologie mondialiste suppose que les frontières entravent l’expression de la liberté individuelle, et donc par suite que toute expression d’une culture locale est un crime contre l’humanité. Certes les No borders sont insignifiants sur le plan numérique et le plus souvent ils apparaissent aux populations locales comme le Cheval de Troie d’une colonisation rampante. 

    Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016 

    Mais il est facile de voir que c’est pratiquement le contraire qui se passe. Lorsque les frontières ont tendance à s’effacer, c’est le chaos qui s’installe et les inégalités sociales qui se développent. La mondialisation a effacé les frontières en ce qui concerne les flux de marchandises et les flux de capitaux. Cela a permis de mettre en concurrence les classes prolétaires du monde entier et de peser ainsi sur les salaires en provoquant dans les pays les plus riches un chômage structurel important. Louis Chauvel dans son ouvrage La spirale du déclassement : Essai sur la société des illusions[1] avance que la montée des inégalités aussi rapide est inédite. La mondialisation s’est accompagnée d’un affaiblissement continu des Etats nationaux, notamment par le biais des privatisations qui de partout dans le monde sont apparues comme un pillage du bien public. Cet affaiblissement a rendu les frontières de plus en plus poreuses. C’est le cas de l’Union européenne qui a été prise d’assaut par des immigrants venus d’Orient. Michel Foucher souligne que ce mouvement a commencé en 2004, soit plus de 7 ans avant le début de la guerre civile en Syrie qui a justifié ex-post les migrations massives vers l’Europe. Il ajoute du reste que ces migrations non seulement ont été une aubaine pour la mafia turque – il avance le chiffre d’un milliard d’euros engrangée par celle-ci dans la gestion des migrants clandestins – mais qu’elle a été aussi encouragée dans des buts politiques par l’Etat turc qui vise par-là à étendre son pouvoir dans la région

     Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016 

    L’instabilité des frontières, même si celles-ci sont par nature sujettes à révision, est un facteur de conflits en tout genre. Pour Michel Foucher, un des problèmes les plus graves de l’Union européenne réside dans cette incapacité à définir clairement ses limites. On se souvient que le sinistre Bolkestein au moment du débat sur le TCE avait avancé que l’Union européenne avait vocation à terme à intégrer le Japon ! A l’époque on avait pris cela pour une bourde, mais en réalité cela signifiait clairement que l’Union européenne ne visait pas à construire de nouvelles frontières pour un nouvel Etat fédéral mais plutôt à détruire celles qui existent. Dominique Strauss-Khan à une époque où il croyait encore à son destin, avançait qu’on devait intégrer aussi dans l’Europe la Turquie et le Maroc, et plus tard les pays de la Méditerranée[2]. En effet, si tous les pays rentrent dans l’Union européenne, celle-ci n’existe plus. Michel Foucher reprochera à la Commission européenne de continuer à discuter dans conditions d’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, alors que personne n’en veut et que cela ne se fera probablement pas[3]. De même il souligne que les accords de Schengen ont été modifiés déjà 7 fois depuis leur début, et d’ailleurs on peut se demander s’ils existent encore puisque depuis la crise des migrants de 1995, ce sont les Etats nationaux qui ont repris le contrôle de leurs frontières.

    De la même façon que Michel Foucher critique l’imprécision géographique de l’Union européenne, il va critiquer le flou territorial de la Russie. Il suppose que la Russie n’est pas vraiment un Etat national, mais un patchwork d’ethnies et de nations différentes, suggérant que de tels ensembles ne sont pas vraiment viables sur le long terme. Sans trop oser le dire, il suppose que la tension qui règne aux frontières entre l’Union européenne et la Russie est principalement de la responsabilité de Poutine. C’est une vision qui semble contredite aussi bien par le fait que depuis 1989 l’OTAN a avancé année après année ses bases pour encercler proprement la Russie, que par la volonté des Occidentaux d’attirer l’Ukraine dans l’Union européenne.

     

     Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016

    Michel Foucher pense qu’une définition claire des frontières de l’Union européenne est possible autant que souhaitable. Mais il ne dit pas que les conséquences d’une telle définition seraient la mise en place d’un Etat fédéral dont personne ne veut. A l’inverse la sortie du Royaume Uni, montre que les frontières en Europe risquent de se modifier plutôt en revenant aux frontières nationales. Un point assez frappant du petit livre de Michel Foucher est d’ailleurs de ne pas très bien comprendre les enjeux des migrations. Il suppose que ces migrations ne peuvent pas être arrêtées physiquement[4]. Et donc que la seule solution que nous avons est de les gérer et de les accompagner dans un moment d’optimisme effréné, il suppose que les migrations pourraient être pendulaires ! Ce discours renferme un ensemble d’illusions perverses. D’abord le premier point est que le retour à la souveraineté nationale permettrait de contrôler assez facilement les migrations. Par exemple il n’y a que très peu de migrants en Corée du Sud. Il est évident que si la Grèce et l’Europe le voulaient, l’arrivée des bateaux serait vite stoppée. Il y a deux solutions, la première brutale qui consisterait à couler les bateaux, écartons la, la seconde consisterait tout simplement à confisquer les bateaux qui débarquent les migrants. A l’inverse on pense freiner ces migrations en supposant que les mauvaises conditions d’accueil des migrants vont finir par les dissuader de venir sur le continent.

     Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016
     

    Michel Foucher critique l’idée de Trump de construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique, arguant qu’aujourd’hui les migrations des Mexicains vers les USA sont terminées, voire sont en train de s’inverser. Mais cette idée de construire un mur en dur qui matérialise la frontière n’a pas que des buts pratiques. En effet ce que Trump propose c’est de refabriquer l’identité des Etats-Unis, de lui redonner une unité, alors même que ce pays est rongé par le communautarisme depuis des décennies. Evidemment l’idée de construire un mur entre ces deux nations est en contradiction avec l’idéal économique des accords NAFTA qui lient le Canda, les Etats-Unis et le Mexique dans des accords de libre circulation des biens, des capitaux et des hommes. Aux Etats-Unis, pays de fortes vagues de migrants depuis deux siècles et demi, les migrants sont perçus comme une menace, et avant tout comme une menace pour les classes les plus défavorisées, les blancs déclassés qui vont voter pour Trump justement. Cette menace c’est la concurrence d’une main d’œuvre surabondante et bon marché. Les économistes Alesina et Glaeser dans un remarquable ouvrage[5] ont montré que les migrations modifiaient la diversité ethnique[6] d’une nation et que cela entraînait presque mécaniquement la fin de l’Etat-Providence, ce qui est forcément un facteur d’accroissement des inégalités de revenus. Il est faux par ailleurs de prétendre que les immigrés ne sont pas en concurrence avec les autres travailleurs. C’est la thèse courante des européistes qui avancent que les européens ne veulent pas faire les sales boulots qu’acceptent les immigrés, et donc que leur présence ne serait pas un facteur de chômage. Cette assertion qui amènera des députées du PS à demander 10 millions en plus de migrants pour la France d’ici à 2040, ne tient pas compte du fait que les salaires ne sont pas égaux[7]. Si au contraire les « sales boulots » étaient convenablement rémunérés, les autochtones les occuperaient et ne resteraient pas au chômage. Le discours économique a tellement envahi la vie sociale et politique qu’on en vient à nous dire que les migrants, il faut les accepter, non pas à cause de la morale qui nous obligerait d’aider les réfugiés qui fuient la guerre, mais pour améliorer notre bien-être ! C’est déjà ce que disait Alain Juppé il y a vingt ans, pour lui les migrants mal payés permettraient de payer nos retraites. C’est le mauvais calcul qu’à fait Angela Merkel et qui lui revient aujourd'hui dans la figure.

     Michel Fournier, Le retour des frontières, CNRS, 2016 

    Mais il y a un phénomène dont Foucher sous-estime l’importance. C’est que l’immigration est massivement rejetée d’autant plus qu’elle est massive ! 1,3 millions de migrants qui débarquent en 2015 en Allemagne, ça ne peut que semer le chaos et entraîner à l’inverse une demande de contrôle accru des frontières. Ce n’est pas parce qu’on a répété aux Allemands que l’immigration était une chance qu’ils l’ont cru, depuis la nuit de Cologne, c’est même l’inverse qu’ils pensent[8]. Cependant, on comprend qu’il y a au-delà des questions immédiates de sécurité et d’efficacité économique une autre nécessité d’établir des frontières très claires : le désir de préserver un mode de vie ancré dans l’histoire. L’extravagance des réclamations de l’islam radical dans les démocraties occidentales a mis le doigt là-dessus. En effet des migrants en quantités trop importante changent radicalement le paysage et détruisent l’environnement. Il y a donc une idée de la frontière qui ressort de ce qu’on appelle communément la culture et qui est la marque d’une volonté de perpétuer les mœurs et les coutumes de nos ascendants.

     

     


    [1] Le seuil, 2016

    [2] http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/dsk-pour-une-europe-de-l-arctique-14881

    [3] Notez que tous les ans l’Union européenne verse des subventions à la Turquie pour qu’elle se mette à niveau sur le plan économique, et cela en plus évidemment des sommes qu’elle lui verse pour retenir les migrants à la frontière syrienne.

    [4] Il avait écrit un article sur ce thème dans Le monde http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2015/08/05/les-migrations-sont-irrepressibles_4712575_1654200.html

    [5] Alberto Alesina & Edward L. Glaeser, Fighting Poverty in the US and Europe: A World of Difference, The Rodolfo De Benedetti Lecture Series, 2004.

    [6] Aux Etats-Unis on travaille assez fréquemment – et pour cause – avec des coefficients d’hétérogénéité ethnique pour essayer de mesurer les tensions sociales et leur conséquence.

    [7] http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20110321trib000609557/l-economie-francaise-a-besoin-de-10-millions-d-immigres-d-ici-a-2040.html

    [8] http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/allemagne-une-mosquee-visee-par-un-attentat-a-la-bombe_1844281.html

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