• Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018 

    Il y a beaucoup de films qui relatent les luttes sociales, certains sont des fictions, d’autres sont des documentaires, et d’autres des sortes de biographies filmées. C’est à ce dernier segment qu’appartient mélancolie ouvrière. Dans l’ensemble ces films ont un côté militant qui parfois déroute et les empêche le plus souvent d’atteindre le grand-public. Basé sur l’excellent ouvrage de Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière raconte la vie de Lucie Baud, une ouvrière des soieries qui fut aussi une militante syndicaliste, et une meneuse de grève. Comme l’explique le livre, on ne sait pas grand-chose de ce qu’était et de ce qu’a fait Lucie Baud de sa vie. C’est une anonyme, quelqu’un qui ne cherche pas précisément la lumière mais qui veut agir pour sortir de la misère, et agir collectivement contre les abus de toute sorte d’un patronat de droit divin. Gérard Mordillat quant à lui a toujours eu la fibre ouvriériste : il est, en tant que romancier l’un des derniers représentants de la littérature prolétarienne. Le sujet ne pouvait donc que lui plaire, d’autant qu’il met en scène non seulement les tentatives collectives d’émancipation des femmes, mais aussi les oppositions face aux institutions établies, l’Eglise et l’Armée comme appui nécessaire au pouvoir patronal. Si le sujet est passionnant, le film n’a pas eu de très bonnes critiques. Celle de Télérama est désastreuse, ce qui a priori est un bon point pour Mordillat, tant cet hebdomadaire est conformiste. Le film a été financé par Arte, ce qui lui donne en réalité des moyens assez faibles, mais ces faibles moyens sont compensés par une distribution plutôt riche. D’abord dans le rôle de Lucie Baud Virginie Ledoyen, François Cluzet dans celui, très bref de son mari, le garde-champêtre, ou encore Philippe Torreton dans celui du syndicaliste d’origine italienne Charles Auda, et François Morel dans un tout petit rôle.

     Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    La vie de Lucie Baud, telle qu’on la connait par des témoignages très lacunaires, se confond avec l’histoire des soieries de la région grenobloise. Ouvrière entrée très tôt à l’usine, elle va devenir après la mort de son mari une syndicaliste très entreprenante. Elle laissera un article dans Le mouvement socialiste qui raconte justement son expérience dans les mouvements de grève. C’est donc un témoignage à la fois sur les conditions de la vie ouvrière dans le dernier quart du XIXème siècle et sur les débuts du syndicalisme, avec les luttes intestines qui iront avec : les grévistes contre les jaunes, mais aussi ceux qui voudraient bien que le syndicat soit aussi, au nom de l’efficacité une courroie de transmission pour les partis politiques qui visent à prendre le pouvoir, et ceux qui prônent un syndicalisme autonome et révolutionnaire. L’ouvrage de Michelle Perrot nous dit peu de chose sur les aspirations et les rêves de cette mère de deux enfants, mais veuve, et qui sans doute a trouvé aussi un exutoire à sa solitude dans le combat syndical. De même on ne sait pas trop de quel côté elle a penché en ce qui concerne les querelles internes au syndicat.

      Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    La rude tâche de Mordillat était de rendre compte de cette émotion qui nous prend à la lecture de cet ouvrage. Pour cela il a essayé d’imaginer ce que pouvait être la vie intime de Lucie Baud. Il lui invente ainsi une liaison avec Charles Auda, liaison qui n’est rien de moins qu’assurée. Pourquoi pas, il faut savoir s’éloigner parfois d’une réalité trop pointilleuse pour atteindre une certaine vérité. On a reproché au film de Mordillat d’être un peu trop anticlérical. Mais ce reproche n’est pas fondé, en réalité il n’invente rien du tout, et la collusion qu’il peut y avoir entre l’Eglise et le patronat va même plus loin que ce qu’il montre à l’écran. S’il détaille le rôle des curés dans le recrutement d’une main d’œuvre bon marché, soit à la campagne, soit en Italie, il ne parle pas de tout de ce que décrit Michelle Perrrot, par exemple de la présence de la religion au cœur même de l’usine, avec des plages de temps destinées à la prière. L’usine se parant volontiers à l’époque d’une mission éducative. Il reste en deçà de la réalité ! Mais ce n’est pas gênant. Il se rattrape si je puis dire en montrant l’importance de l’Eglise dans l’éducation des enfants. A l’époque de l’enfance de Lucie, l’école est principalement tenue par les sœurs et les curés. Par contre à vouloir a tout pris faire tenir d’aplomb une histoire d’amour avec Auda, Mordillat en vient à des incongruités. Par exemple c’est Auda qui dans le film trouve in extremis Lucie baignant dans son sang, après avoir fait une tentative de suicide. Cette surdramatisaion n’apporte rien à cette histoire qui sur le plan individuel retrace les déceptions d’une vie de combat et de solitude.

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    D’autres incongruités plus factuelles affleurent, notamment au niveau des chants utilisés dans le film. Que La Marseillaise soit absente est un peu choquant dans la mesure où à cette époque, c’est le principal chant révolutionnaire ce que signale incidemment Michelle Perrot dans son ouvrage, bien avant L’internationale qui n’est pas très connu et qui ne prendra de l’importance que dans le XXème siècle. La Marseillaise fut du reste, il faut le répéter, le premier chant révolutionnaire dans le monde, de la France aux Etats-Unis, en passant par l’Italie et la Russie. Il est aussi très incertain que Le temps des cerises que fredonne Lucie dans le film ait été un chant populaire dans ces contrées un peu à l’écart de la vie politique. Le congrès de Reims du syndicat du textile est analysé comme si Lucie Baud était marginalisée et qu’elle s’en soit plaint. Rien n’est moins sûr. Certes à cette époque là les syndicats sont dominés par les hommes, les femmes sont plus que minoritaires, mais on ne sait pas comment Lucie Baud a été accueilli. S’il est certain que Lucie Baud était une femme courageuse, on ne sait pas quel était son caractère. Michelle Perrot suggère qu’elle devait certainement être irascible et emportée. Quelle se soit heurtée aussi à ses deux filles, est très probable, mais jusqu’à quel point on n’en sait rien. Mordillat suppose que lassées des absences répétées de leur mère elles aient quitté le logement familial.  

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    Sur le plan cinématographique, il y a beaucoup de difficultés à montrer comment ces ouvrières sont aussi et en même temps des femmes de la campagne avec une vie intime. La conduite du récit est assez didactique : beaucoup de dialogues et d’échanges filmés en plans rapprochés sont là pour nous expliquer les nécessités de la lutte. Plus réussies sont les scènes d’usine, quand on voit les machines en marche et comment elles exercent une contrainte dure sur les femmes. Il y a un jeu d’ombres dans les recoins de l’atelier qui est très intéressant. Le mérite de Mordillat est de mettre d’abord en lumière un personnage « héroïque » si on peut dire, en même temps que d’attirer le regard sur ce que fut la vie martyrisée de ces femmes ouvrières des soieries. Ensuite de regarder notre époque où les luttes sont faibles, les syndicats inexistants, comme un reproche. Comment se peut-il en effet qu’on manque autant de courage pour se mettre à la tâche de changer enfin la société. Mordillat, comme Michelle Perrot au fond, excuse les « jaunes » auxquelles il attribue une dose d’ignorance très grande : elles viennent de la campagne, ou d’Italie, ne connaissant rien ou pas grand-chose de ce qui les attend. Mais aujourd’hui quelles excuses peuvent avoir des syndicalistes comme Laurent Berger pour se conduire en permanence en briseur de grève au motif que cela serait bien moderne ? La confrontation entre Lucie Baud et Duplan est savoureuse si on la met en parallèle de ce qu’on entend aujourd’hui. Quand Lucie expose ses revendications, le patron lui serine toujours la même chanson : il faut serrer les coûts, la concurrence est sévère, etc. Si on avait souscrit à cette antienne, on en serait probablement toujours à la journée de 12 heures et aux salaires de misère. Mais aujourd’hui c’est pourtant bien ce qu’on fait, on tolère le discours complètement rétrograde de Macron, sa tendance à rééquilibrer le partage de la valeur entre salaire et profit toujours plus en faveur des riches. L’histoire de Lucie Baud est aussi l’histoire de la défaite, pas seulement la sienne, mais celle du mouvement ouvrier et la nôtre du même coup.

    En tous les cas le film non seulement met l’accent sur la belle personnalité de Lucie Baud, mais permet aussi de s’intéresser aux travaux de Michelle Perrot, et ce n’est pas son moindre intérêt.

    Mélancolie ouvrière, Gérard Mordillat, 2018

    Unique photo de Lucie Baud, sans qu'on soit certain qu'il s'agisse bien d'elle

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