• Maurizio Lazzarato, Gouverner par la dette, Les prairies ordinaires, 2014

     

    Maurizio Lazzarato s’était fait connaître il y a quelques années par un petit ouvrage, L’homme endetté. Il essayait de dépasser la vision économiciste de la dette, pour en montrer le caractère fondateur d’une nouvelle forme d’oppression. Cet essai m’avait paru très intéressant. Dans ce nouvel ouvrage, paru aux éditions Les prairies ordinaires, il revient sur cette question pour montrer que la dette n’a pas tellement de sens d’un point de vue comptable ou économique, mais qu’elle est un instrument de contrôle politique, ou mieux encore un autre mode de civilisation. Cette approche me plait, parce qu’elle montre que, contrairement à ce que pense des marxistes un peu trop traditionnalistes, il n’y a guère de déterminisme qui ne saurait être contourné. Pour démontrer à quel point l’endettement est un nouveau mode d’être, il prend le cas des étudiants aux Etats-Unis qui, pour financer leurs études, et pour tenter d’accéder à un emploi valorisant, s’endettent dans des proportions assez incroyables. Mais il y a aussi la dette pour les prêts immobiliers qui ne cesse de croître, malgré le coup de tabac de 2008 sur les subprimes.

    La dette, telle que la présente Lazzarato est d’abord un instrument de pouvoir avant d’être une réalité comptable. C’est une manière de gouvernement, la construction d’une culpabilité à l’intention des peuples. Mais c’est également une façon de détruire les formes plus anciennes d’économie mixte : en effet après la crise de 1930 aux Etats-Unis, et après la guerre en Europe, les Etats s’étaient résolus à un compromis de classes. Ils limitaient l’expansion de la propriété privée, et redistribuaient de la richesse vers les plus pauvres, sous la forme de transferts ou de services publics. Lazzarato a raison de dire clairement que ce qui est en jeu derrière cette question de la dette, c’est la propriété privée.

    La dette et sa gestion vont, au contraire de ce qui s’était passé après la mise en place du New Deal, permettre de transférer à nouveau de la richesse des pauvres vers les riches. Les riches récupérant ce qui leur avait été arraché par les luttes sociales et par les Etats Providence.  L’étape à venir est maintenant de privatiser tout le secteur public, la santé, l’éducation, tout en faisant financer ces services par l’impôt. Donc le but n’est pas pour la classe possédante de détruire l’Etat – d’ailleurs aucun système économique n’a jamais existé sans Etat – mais de se l’approprier. On trouve déjà cette thèse au moins dans deux ouvrages importants, La stratégie du choc de Naomi Klein, parue en 2008, et L’Etat prédateur, dont la traduction française date de 2009. On pourrait dire que c’est là le sens du partenariat public-privé.

    Gouverner par la dette c’est impliquer l’Etat et son personnel qui va permettre de choisir quelles sont les dettes qu’on rembourse et celles qu’on ne rembourse pas. C’est ainsi que l’Etat en Europe a choisi de soutenir massivement de faire payer ce qui est dû aux banques, quitte à ce que la société soit détruite dans ses fondements, comme cela est le cas en Grèce. A travers cette gestion de la dette on voit apparaître clairement une figure nouvelle « le capitalisme d’Etat ». Cette formulation que Lazzarato emprunte à Deleuze et Gattari est intéressante parce qu’elle montre comment le capitalisme financier a besoin de l’Etat pour exister, mais pas d’un Etat qui redistribue la richesse, d’un Etat qui au contraire la capte à son profit. Dans les années 50, le terme de capitalisme d’Etat était apparu pour désigner en priorité les formes sociales existantes en URSS et dans les pays satellites où la propriété collective des moyens de production était détournée au profit d’une classe particulière, la bureaucratie. Mais cette comparaison est abusive, nous sommes en effet dans une nouvelle phase de développement du capitalisme. Une crise qui dure aussi longtemps est forcément un changement de régime politique et économique. Lazzarato suppose que les institutions sont atteintes, il en prend pour exemple le fait que le jeu démocratique ne sert plus à rien. Dans le cas européen, les ordres viennent d’institutions hors sol, non élues, non représentatives. La démonstration est cinglante en ce qui concerne le cas que l’on fait du vote des électeurs depuis 2005, mais aussi en ce qui concerne la façon dont la dette publique grecque est gérée : cette fameuse troïka.

      

    Mais évidemment la construction d’un univers géré par la dette est aussi le résultat d’une transformation du système capitalise. Lazzarato passe un temps très long à détailler ces nouvelles formes qui apparaissent avec la mondialisation et la fluidification de l’ensemble des rapports sociaux. Les mutations se font par le biais du développement du capitalisme financier. On peut cependant regretter qu’il ne montre pas comment cela a été possible, parce qu’en effet ce n’était ni une nécessité, ni une fatalité. Les formes qu’emprunte le procès d’accumulation n’existent que par la grâce du politique et il a donc fallu que les élites qui exercent le pouvoir au titre de la représentativité étatique changent leur fusil d’épaule : au lieu de chercher le compromis de classe comme dans la forme keynésienne, ils vont chercher l’affrontement en se rangeant du côté du capital. C’est comme ça qu’ils ont pu remettre le pouvoir monétaire au secteur privé en réformant le système bancaire vers la fin des années quatre-vingts. La contrepartie de cette révolution qu’on a appelée conservatrice a été de mettre au cœur de la réflexion l’individu comme une petite entreprise, en développant des modèles plus ou moins tordus de capital humain à la Gary S. Becker.

     

    Il y aurait beaucoup à dire que sur les approximations de Lazzarato concernant les mécanismes concrets de l’économie. Mais en fait cela ne nuit pas vraiment à sa thèse centrale et relève de l’ordre du détail. Ce qui me paraît plus gênant c’est que Lazzarato n’intègre pas un fait majeur : l’économie mondialisée, l’économie de l’offre ça ne marche pas, ni pour créer des emplois, ni pour faire repartir la croissance. Et ça commence à se voir, même les plus bornés s’en rendent compte. Bien sûr il voit très bien que ce système est instable, mais il ne fait pas de l’instabilité une des conditions de sa disparition. En bon révolutionnaire il en appelle à l’autogestion, à ce que les hommes et les femmes se réapproprient leur propre vie en la réinventant, refuser le travail et partir des besoins. Mais cela apparaît comme des simples banalités de base qui ne s’inscrivent dans aucune forme sociale clairement définie. Certes, je comprends bien que la révolution est ce moment particulier où les institutions se réinventent et émergent à partir de considérations inédites. L’action politique ne peut s’exercer qu’à partir d’un classement des priorités. On voit bien qu’aujourd’hui la priorité pour le peuple est de reconquérir l’Etat, de s’en réapproprier ses fonctions, que ce soit à travers les nationalisations des banques ou des réseaux de distribution, du contrôle du partage de la valeur entre le salaire et le profit, et aussi de changer en profondeur le système de production : effectivement partir des besoins, de la demande si on veut, et non pas des nécessités de l’accumulation. Il y a de ce côté-là beaucoup à faire : redéfinir une agriculture saine qui n’épuise pas les sols par exemple, limiter le poids de la grande distribution, limiter les déplacements domicile-travail ou encore les déplacements de marchandises transfrontaliers. Rendre le travail utile à la collectivité en quelque sorte. Or tout cela passe par une réappropriation du pouvoir politique et d’abord celui de contrôler la monnaie. Seul l’Etat a cette possibilité, bien sûr à condition que le peuple en contrôle l’usage d’une manière assez ferme. Il est probable que l’organisation actuelle de l’économie mène tout droit à de nouvelles crises et donc à encore plus de misère. Dans ces conditions, il est inutile de croire que spontanément on puisse réorganiser la société autour de critères autogestionnaires simples, à moins évidemment que tout ce soit effondré.

    Il y a une autre ambigüité chez Lazzarato à propos de technique. Il pense que la machine est quelque part neutre et qu’elle n’a pas d’opinion politique, donc que son usage peut être détourné. C’était la position initiale des situationnistes qui prônaient eux aussi l’abolition du travail. Implicitement ils revinrent sur ce point parce qu’il n’est pas compatible avec l’idée autogestionnaire et celle des conseils ouvriers. Mais plus encore c’est un abandon de la lutte pour la propriété collective des moyens de production et une manière de sanctuariser la division du travail entre les concepteurs de la technologie et les usagers ou ceux qui la fabriqueraient.

    Le livre a un autre défaut, c’est qu’il s’adresse d’abord à des intellectuels, c’est-à-dire à ceux qui connaissent non seulement Nietzsche et Marx, mais aussi Foucault, Deleuze et Gattari.  

     

    Bibliographie

     

    James Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009

    Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008

    Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, Editions d’Amsterdam, 2011 

    Bruno Rizzi, L’URSS : collectivisme bureaucratique, Champ Libre, 1976

    « John Dos Passos, USA, Gallimard, Quarto, 2003Actualités »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Mardi 17 Juin 2014 à 17:11
    Lazzarato
    Petit bémol : la politique de l'offre peut marcher si le pouvoir d'achat est suffisant pour dépasser le niveau de l'endettement. Mais ça suppose un minimum d'inflation, que les prêteurs n'aiment pas évidemment. D'où l'augmentation des inégalités en faveur des nantis dont le pouvoir d'achat augmente lui. Et ça dure depuis les années 70 pour la France.Relayé par l'U.E.
    2
    Peretz
    Mercredi 18 Juin 2014 à 09:47
    Dette souveraine
    Une solution simple pour une dette souveraine qui peut paraître complètement farfelues, mais efficace et logique : supprimer au moins les dettes à court terme des comptes publics par un simple jeu d'écriture, avec l'accord de la Banque centrale. Les créanciers n'auront qu'à inscrire la même valeur dans la colonne actif comme réserve. Ce qui généralement ne peut que les favoriser actuellement étant donné que les banques sont fragiles sur ce plan. Faux en écriture certes, mais dans l'intérêt si j'ose dire des deux parties. Du jamais vu, mais un Etat est théoriquement souverain. Entre une perte effective pour un non remboursement et un remboursement fictif sans perte, cette technique aurait également un autre avantage : la fin des emprunts d'Etat aux banques. Resteraient les emprunts nationaux auprès des particuliers qui me semblent plus moraux.Et la planche à billets source d'inflation certes mais maîtrisable. Le retour de Keynes (et à Adam Smith) en somme, ce qui ne serait pas si mal.Ce serait automatiquement une sortie de l'euro, mais sans catastrophe si la chose est annoncée tranquillement à l'avance.
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