• Marx, l’année du bicentenaire

     Marx, l’année du bicentenaire

    Rien n’est moins simple que de parler de Marx, même 200 ans après sa naissance. Il y a d’abord ceux qui rejettent Marx, le plus souvent sans l’avoir lu[1] et qui le regardent comme une sorte de militant bolchevique qui aurait tracé la voie qui va jusqu’à Staline et Mao. La première réponse qu’on peut faire, et sans se tromper, c’est que de son vivant, si Marx s’est lancé dans l’action politique, celle-ci n’a eu guère de succès. Contrairement à ce que tente de nous faire croire ce supplément de L’Humanité Marx n’était pas connu de son vivant des masses ouvrières[2], et donc il n’a guère pu influencer les luttes à ce moment-là malgré les efforts qu’il a faits pour impulser le mouvement. En Angleterre c’était les Trade Unions qui donnaient le ton des luttes prolétariennes, en France plutôt les anarchistes proudhoniens, et en Allemagne, c’était Ferdinand Lassalle que Marx détestait et qui entraina le prolétariat plutôt vers la social-démocratie que vers le combat révolutionnaire[3].

    Vers la fin de sa vie par contre il commençait à être respecté en tant que théoricien, voire en tant qu’économiste, sans pour autant être connu des masses prolétariennes. C’est l’économiste allemand Adolph Wagner qui l’introduisit en quelque sorte à l’Université en publiant des éloges sur Le capital, au grand dam de Marx qui n’aimait guère qu’on le traita d’économiste[4] – pour lui c’était quasiment une insulte. Sa renommée commença à grandir et se répandre après sa mort, quand le parti social-démocrate allemand s’en empara comme d’un totem et s’en servit de base pour délivrer des enseignements d’économie à l’intérieur du parti et à travers les écoles des syndicats. On peut rappeler que le métier de Rosa Luxemburg était professeur d’économie dans les écoles des syndicats et qu’à ce titre elle enseignait Marx. Ce sont d’ailleurs les sociaux-démocrates qui se lancèrent en Allemagne dans la publication des œuvres de Marx. Si Engels avait amorcé le tournant social-démocrate – pensant qu’on pouvait arriver au socialisme par les voies parlementaires, c’est Eduard Bernstein, exécuteur testamentaire d’Engels, qui entérina ce virage. Et puis évidemment après la victoire des Bolcheviques, ce seront les communistes russes qui s’empareront de l’œuvre de Marx, et en continueront sa diffusion dans le monde entier. Marx deviendra la caution intellectuelle du bolchevisme. Cela devait entraîner des controverses sans fin. En effet de nombreux communistes, à commencer par Rosa Luxemburg contestaient les orientations autoritaristes et nationalistes de Lénine qui selon elle dévoyaient complètement l’idée même de révolution et de communisme. Le courant anti-léniniste était très fort en Allemagne justement là où la diffusion des analyses de Marx avait touché une large masse[5].

    On a donc en gros trois courants qui se sont réclamés de Marx pour justifier leur action politique :

    - les sociaux-démocrates qui, avec la caution ultérieure d’Engels[6], supposaient que le capitalisme ayant évolué positivement, il était possible d’aller vers le socialisme par la réforme et par la voie parlementaire, il fallait donc développer le parti social-démocrate et les syndicats, et l’évolution suivrait. Je rappelle que jusqu’à une période récente, jusqu’au congrès de 1959 de Bad-Godesberg, la social-démocratie allemande prônait la rupture avec l’économie de marché, et la collectivisation progressive des moyens de production. L’idée était que le prolétariat devenant sociologiquement la force dominante, il aurait nécessairement le plus grand nombre de représentants au parlement, et il pourrait alors modifier les rapports sociaux sans heurt violent ;

    - les bolcheviques qui avançaient que la révolution avait besoin d’un parti fort et centralisé pour s’imposer. On connait les dérives que cela engendra, du parti unique jusqu’aux déportations massives. Ce sont bien entendu eux qui ont donné du corps à l’idée selon laquelle les idées de Marx menaient obligatoirement à une dictature sanglante. Ceux qui défendaient cette vision bolcheviste de l’œuvre de Marx le faisait en arguant de l’état d’arriération de la Russie de 1917. Ce qui est problématique si on pense que la révolution sociale ne peut être menée que par une classe consciente de ses buts. Cette vision de la révolution s’appuie sur l’idée d’une avant-garde éclairée qui conçoit un plan et l’exécute en convaincant les masses du bien-fondé de ses buts. On sait à quelles dérives politiques et intellectuelles cette idée a mené, notamment parce que cette avant-garde se trouve en décalage avec ce que désire le peuple et donc qu’il faut que le parti maintienne la pureté de la doctrine d’une poigne de fer, en excluant si besoin les personnes déviantes. Les trotskistes ont sombré dans la marginalisation complète en croyant représenter le mouvement futur du prolétariat. Mais des hommes bien plus perspicaces comme Guy Debord, grand lecteur de Marx, n’ont pas toujours été très au clair avec cette notion d’avant-garde[7] ;

    - et il y avait enfin ceux qui préconisaient une rupture complète et révolutionnaire avec le capitalisme en s’appuyant sur un pouvoir ouvrier décentralisé s’exerçant par le biais des conseils ouvriers autogérés. Pour eux la révolution sociale doit éradiquer aussi bien l’Etat que le marché, comme le préconisait Marx. Dans ce dernier courant on trouvera aussi bien les spartakistes que les austro-marxistes ou les conseillistes hollandais comme Anton Pannekoek[8]. Ce sont eux qui ont les premiers désigné l’URSS comme une forme particulière de capitalisme, un capitalisme d’Etat[9]. L’œuvre de Paul Mattick va tout à fait dans ce sens[10].

    Comme on le voit ces trois dérives à partir de Marx sont assez peu compatibles entre elles. Ce qui laisse perplexe non seulement sur la difficulté de comprendre Marx, mais aussi sur les contradictions importantes que son œuvre comprend, notamment sur la question de l’Etat.

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    Si on voit que chacun utilise un peu Marx en fonction de sa sensibilité, c’est sans doute parce que celui-ci n’a pas vraiment été très clair sur les questions politiques, c’est-à-dire sur les conditions concrètes de la prise du pouvoir. Disons qu’il a évolué. En effet, il n’a jamais prôné la mise en place d’un parti communiste centralisé – voir par exemple les travaux de Maximien Rubel[11]. Mais surtout il a complètement redéfini ses positions sur la question de la prise du pouvoir après l’expérience de la Commune de Paris en 1871[12]. On se trouve dans ces derniers textes très loin des propositions du Manifeste du parti communiste de 1847 qui développe un programme dans lequel l’Etat est le moteur de la transformation sociale. Voici le programme qu’il proposait dans ce texte qu’il aurait écrit avec Engels. 

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    Nous sommes loin ici de la critique radicale de l’Etat qu’il pouvait faire dans sa jeunesse et qu’il réitérera au moment de la Commune de Paris. Rappelons qu’en 1842-1843, Marx avait développé une critique de Hegel à partir de l’idée selon laquelle l’Etat ne servait en rien le progrès social, mais qu’on contraire il se construisait comme une classe à part – une bureaucratie – contre l’intérêt général[13].

    Ces exemples montrent qu’en sélectionnant telle ou telle fraction de l’œuvre de Marx, on peut en faire tour à tour un penseur libertaire, une sorte de Keynes avant la lettre, voire même un précurseur de Lénine. Il faut s’en accommoder. Il n’y a pas un Marx unique, bien qu’il n’ait jamais souhaité la mise en place d’un parti unique dictatorial, et il est même assez probable que vers la fin de sa vie – il avait à peine 65 ans – il ne croyait plus guère à la révolution socialiste.  

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    Marx à Alger avec et sans barbe à la fin de sa vie 

    Le numéro spécial que publie L’Humanité est assez confondant. En effet, il est fait d’une grande quantité de textes fort disparates, notamment d’anciens pro-chinois comme Balibar, ou encore on cite Alain Badiou comme un penseur marxiste sérieux. On trouvera encore un extrait d’un ouvrage de Daniel Bensaïd, ancien leader de la JCR, trotskiste indécrottable, qui crachait volontiers sur le PCF. On se souvient d’une époque où justement les trotskistes et les prochinois étaient combattus vigoureusement, non seulement parce que c’était des ennemis politiques, mais aussi parce que leur lecture de Marx était considérée comme fausse. Pour les trotskistes, on dénonçait une vision spontanéiste, et pour les prochinois de la tendance Althusser et Badiou, on dénonçait leur vision scientiste et mécaniste de l’œuvre de Marx. Mais par contre, ce petit fascicule n’est pas œcuménique pour autant, on ne trouve pas de texte ou de citations de Maximilien Rubel – l’éditeur des œuvres de Marx dans La Pléiade – ou de Moishe Postone qui est certainement le commentateur le plus original aujourd’hui de l’œuvre de Marx[14]. Bref, on comprendra que le PCF et ses intellectuels penchent de plus en plus vers le gauchisme ordinaire, ce qui finalement n’est pas étonnant pour un parti en voie de disparition qui n’est plus qu’un groupuscule comme un autre, dont la phraséologie est complètement coupée des masses populaires.

    Au fil des pages de ce numéro spécial sur Marx, on voit la volonté des auteurs de dire que Marx, s’il est un phare de la pensée universelle, a fait tout de même son temps, et donc qu’il faut le mettre un peu au goût du jour. Mais qu’est-ce que c’est que mettre Marx au goût du jour ? En fait, si on comprend bien, ce serait de montrer que les luttes parcellaires sont aussi partie prenante de la lutte des classes : le féminisme, la défense de l’environnement ou la lutte contre l’islamophobie par exemple et de faire de la lutte pour la Palestine l’étendard de leur internationalisme, sans même préjuger de l’importance réelle et historique du conflit israélo-palestinien. Bref faire du Badiou avec toutes les dérives que cela entraîne et les contradictions insolubles que cela engendre, comment en effet  croire que l’Islam même réformé puisse être compatible avec la défense des droits des femmes ? On en oublierait presque que Marx, qui haïssait littéralement les religions et qui les voyait fort justement comme un frein à l’émancipation du genre humain, considérait que l’Islam était la pire des religions qui existât. Cette détestation profonde de l’Islam[15], Engels la partageait avec lui, et encore Lénine qui en rajoutait une couche[16].  

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    Mais comme les groupuscules gauchistes, le PCF qui a perdu le contact avec le peuple depuis un bon bout de temps, croit qu’il le retrouvera en caressant la bête islamiste dans le sens du poil. Il ne se rend pas compte que l’Islam et les islamistes ont un autre dessein que celui du socialisme et de l’égalité : si les nations musulmanes sont les plus inégalitaires du monde, ce n’est pas du tout un hasard. D’ailleurs le PCF apparait très peu sûr de la nécessité de défendre aujourd’hui l’idée communiste, c’est à peine si timidement il conteste les privatisations. Quant à la critique de la bureaucratie, et donc du capitalisme d’Etat, il ne l’a faite qu’à moitié que du point de vue spectaculaire, juste pour en dénoncer les crimes les plus abominables.

    La crise économique que l’on subit depuis 2008 et qui ne semble pas prête d’être résolue, a mis à juste titre un nouveau coup de projecteur sur l’œuvre de Marx et plus particulièrement sur sa théorisation des crises économiques, telle qu’on la trouve dans les Gründrisse par exemple[17]. Mais très souvent elle a amené une lecture un peu mécanique : nous avons dénoncé ici ceux qui avancent que nous sommes dans une crise finale, graphiques à l’appui pour parler de la baisse de la productivité du travail ou de la chute de la rentabilité du capital. En vérité si on considère que l’affaire est politique, on peut imaginer qu’il y a d’autres solutions politiques de sortie de crise qui n’amènent pas forcément la fin du capitalisme, même si on le souhaite. C’était bien ce que faisait Marx dans les Grundrisse quand il mettait en avant les causes multiples qui pouvaient faire remonter le taux de profit et donc faire repartir le système pour un nouveau tour de piste. Après tout en 1930 on ne voyait guère de raisons de croire à une restauration du système capitaliste, et pourtant, c’est bien ce qui s’est passé, même s’il a fallu une guerre des plus meurtrières pour laisser apparaître ces solutions.

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    Le numéro hors-série de L’Humanité est donc complètement raté. Je passe sur l’intervention incongrue d’Alain Bergounioux, social-démocrate à la manière d’un Rocard, qui ne semble pas très bien comprendre de quoi il parle, mais le plus grave est sans doute de confondre quand cela les arrange Marx et Engels, et même parfois Lénine. Or même si à l’évidence ces deux hommes étaient proches par la pensée, ils ont connu de très nombreux différents, y compris dans leur vie privée[18], et ce serait faire injure à Engels de ne pas le distinguer de Marx. La seule chose qu’on puisse espérer est que cette publication incite les jeunes générations à se plonger sans a priori dans la lecture de Marx. Car si celle-ci est toujours enrichissante, on ne perd jamais son temps à lire Marx, il va de soi qu’elle doit être aussi une manière d’apprendre à penser par soi-même.

    Quoi qu’on pense de Marx, il reste une question importante : son œuvre est ardue et demande une étude longue et approfondie que peu de personnes ont le loisir de réaliser. Ceci fait que les exégèses et les manuels de présentation hâtive prolifèrent sans forcément démontrer leur pertinence ni leur utilité. Mais les travailleurs évidemment ne peuvent pas attendre d’avoir une lecture particulièrement affinée de l’œuvre de Marx pour agir, d’autant que comme je l’ai dit plus haut, ceux qui se réclament de Marx le font aussi très souvent à partir de leur propre positionnement politique et manquent ainsi de beaucoup d’objectivité.



    [1] Des économistes comme Thomas Piketty ou Patrick Artus (http://in-girum-imus.blogg.org/patrick-artus-les-crises-et-le-retour-de-karl-marx-a136455382) parlent de Marx sans avoir travaillé vraiment ses textes. Mais Keynes disait aussi qu’il trouvait Marx mauvais, et donc que pour cela il ne l’avait pas lu !

    [2] La première édition du Capital en français a été tirée à 1500 exemplaires, et la moitié est partie au pilon.

    [3] Karl MarxCritique du programme du Parti Ouvrier Allemand (1875), in, Œuvres, La Pléiade, tome 1, Gallimard, 1963.

    [4] Notes critiques sur le Traité d'économie politique d'Adolph Wagner (1880), in, Œuvres économiques, Tome 2, La Pléiade, Gallimardd, 1968. 

    [5] Paul Mattick, « Les divergences de principe entre Rosa Luxemburg et Lénine (1935) », in, Intégration capitaliste et rupture ouvrière, EDI, 1972.

    [6] Il assumera clairement le passage à la social-démocratie et l’abandon de la révolution en 1895 dans son introduction à la réédition de La lutte des classes en France, Editions sociales, 1967.

    [7] Voir par exemple la critique qui lui est adressée par les garnaultins : L’unique et sa propriété, 1967.

    [8] Les conseils ouvriers (1936), Bélibaste, 1974.

    [9] Bruno Rizzi, L’URSS : collectivisme bureaucratique, la bureaucratisation du monde, 1er partie, Champ Libre, 1977. Cet ouvrage a été écrit en 1939, seule la première partie a été traduite en français.

    [10] La révolution fut une belle aventure, des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934), Editions L'échappée, 2013. Voir aussi son Marx et Keynes, Gallimard, 1972 qui montre que l’analyse de Marx n’est pas compatible avec celle de Keynes et que c’est cette dernière finalement que les partis communistes d’obédience léniniste ont privilégiée.

    [11] https://www.marxists.org/francais/rubel/works/1962/rubel_19620700.htm

    [12] Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871 — édition nou­velle accom­pa­gnée des tra­vaux pré­pa­ra­toires de Marx, éd. sociales, 1968

    [13] Critique de la philosophie de l’Etat de Hegel, in, Œuvres philosophiques, Tome IV, Editions Costes, 1948.

    [14] Il y a au moins deux ouvrages de Postone à lire : Temps, travail et domination sociale, Milles et une nuits, 2009, et Critique du fétiche capital, l’antisémitisme et la gauche, PUF, 2013.

    [15] Karl Marx, « The outbreak of the Crimean War, Moslems, Christians and Jews in Ottoman Empire», New York Daily Tribune, April 15, 1854. 

    [16] Un site sur Internet animé par Michel Aymerich développe longuement une critique marxiste et islamophobique, textes à l’appui : http://a-contre-air-du-temps.over-blog.com/

    [17] Ces textes, selon moi incontournables si on veut comprendre Marx, ont été traduit en français par Roger Dangeville et publiés chez Anthropos en deux volumes en 1967 et 1968. Ils ont été republiés à la fin des années soixante-dix aux Editions Sociales par Jean-Pierre Lefebvre, puis réédités en 2011 en un seul volume. Cette édition n’est plus disponible, mais sans doute que le bicentenaire va réactiver sa publication. Une partie de ces textes se trouve aussi dans l’édition des œuvres de Marx dans la Pléiade, dans le tome 2 de l’économie sous le titre de « Matériaux pour l’économie ».

    [18] Notamment quand Marx demanda à son ami d’endosser la paternité de l’enfant qu’il avait fait à sa bonne !

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