• Marseille et Paris villes poubelles

     Marseille et Paris villes poubelles

    Si on veut un symbole de la décomposition de la vie sociale et politique, alors il faut regarder ce qu’on fait de nos déchets. A Marseille et Paris on les étale à la vue de tout le monde. Dans son dernier numéro daté du 4 mai 2018, Marianne décernait la palme des villes les plus sales de France à Paris et à Marseille. Cette question agace évidemment les riverains, mais en réalité elle est l’image même de la dégradation générale des services publics, et donc de l’impossibilité des institutions de fonctionner normalement. On pourrait dire que la qualité de la vie ordinaire se résume à la tenue de ses poubelles. Des villes comme Naples se tiermondisent à vive allure parce que pour des raisons diverses et variées, elles n’arrivent plus à éliminer leurs déchets. Plus on parle de recyclage des déchets et plus il semble que ceux-ci nous envahissent de façon irrémédiable. Cette incapacité à gérer les déchets se traduit par une destruction de la faune et de la flore des océans envahis par le plastique[1]. On connait tous ces images d’enfants du Tiers Monde en train de chercher leur pitance dans le tri des déchets entassés dans des décharges à ciel ouvert, et il est assez facile d’en comprendre la dangerosité sur ceux qui s’y risquent. On trouve ça aussi bien à Mexico qu’à Dandora[2]. Mais sans doute ce qu’on sait moins, c’est que les villes des pays dits évolués ne font guère mieux. Ainsi dans les Yvelines, à Poissy précisément, il existe une décharge à ciel ouvert sur plus de cinq hectares[3]. Les pays riches ont pris également l’habitude d’envoyer leurs déchets très polluants vers les pays pauvres, par exemple en Afrique, où ils reçoivent des déchets de composants électroniques qu’on ne sait pas recycler, ou qu’on ne veut pas recycler parce que cela coûte cher[4]. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    Des photographies inquiétantes des Caraïbes montrent une mer de plastique et de polystyrène 

    Il faut bien le dire très clairement, ces mers de plastiques qu’on trouve au milieu des océans sont forcément le résultat du peu d’effort qu’on fait pour retraiter ces déchets à l’intérieur des villes qui les génèrent. Et si on ne veut pas le voir, malgré les propos alarmistes des spécialistes de cette question, c’est parce qu’on ne veut pas remettre en question les principes de la croissance économique et reconnaître que ce mode de développement est complètement dépassé. L’économie mondialisée ne vit pas seulement sur la vieille lune selon laquelle plus de consommation est nécessaire pour améliorer l’existence et les rapports sociaux, elle vit aussi avec l’idée stupide selon laquelle il faut produire au moindre coût, et donc minimiser l’impact monétaire des effets externes négatifs de la production industrielle sur l’environnement. Donc on se débarrasse de ses ordures en les jetant n’importe où, ou en les enterrant n’importe comment. En vérité si les industriels payaient le coût de ces dégâts, ils devraient accroître leur prix de vente et exister avec une clientèle restreinte.

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    Naples et ses poubelles 

    En Italie, le Nord industriel a utilisé la Camorra pour se débarrasser de ses déchets, parce que cette organisation criminelle le réalisait au moindre coût… en trichant. Ces gangs n’ont fait ni une ni deux, ils ont enfoui des déchets très dangereux, certains radioactifs, sur leurs propres terres, entrainant une hausse rapide des cancers dans la région et rendant les cultures impropres à la consommation. Ce phénomène est bien connu et a été dénoncé en long, en large et en travers par Roberto Saviano dans Gomorra[5]. On s’est indigné, mais cela n’a pas été beaucoup plus loin. Naples est aussi connue parce que la Camorra, toujours elle, a laissé se développer une grève du ramassage des ordures, afin de faire monter ses gains[6]. Là encore il a fallu céder. Vous remarquerez que dans les deux cas, c’est la Camorra qui fait le travail des services publics qu’elle a supplantés. La multiplication des déchets est la contrepartie qu’on ne veut pas voir du progrès technique aussi bien que de la croissance de la population et dont on ne veut pas payer le coût. A l’origine de la crise des déchets, il y a le désinvestissement des services publics en la matière, et leur volonté de ne pas facturer au prix du marché le recyclage des déchets. En 2012 un rapport de la Banque mondiale assurait que les déchets urbains augmenteraient de 70% entre cette date et 2025[7]. Le coût global de la gestion de ces déchets passerait alors de 200 milliards $ par an à près de 400 milliards. On comprend alors la tactique des municipalités et des industriels, dissimuler au moindre coût et n’importe où ces déchets qu’on ne veut pas voir. 

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    Ici c’est Paris 

    Ces chiffres montrent qu’aujourd’hui il existe un marché du retraitement, très juteux, et dont l’avenir dépend de la croissance de l’économie. Parmi ces déchets une grande partie ressort directement du gaspillage. Aux Etats-Unis, pays de la libre entreprise et du gaspillage – ce qui est au fond la même chose – ce sont 150 000 tonnes de nourriture qui sont jetées tous les ans. En France on est un peu moins gaspilleur, ce serait 10 millions de tommes, dont une partie de produits encore sous emballage[8]. Il n’y a pas de croissance, surtout dans les moments de la civilisation post-industrielle, sans une croissance encore plus rapide du gaspillage et des déchets. Le résultat de ces extravagances fait que les villes ont de plus en plus de mal, surtout dans une période relativement austéritaire, à gérer correctement ce problème. Des phénomènes inattendus viennent renforcer cette difficulté : les migrations incontrôlées comme les localisations intempestives des Roms, accroissent naturellement les dépôts d’ordures dans la nature. Dans le cas de la décharge à ciel ouvert de Poissy, ce sont les campements des Roms qui en sont à l’origine. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    A Paris les migrants commencent à préoccuper les pouvoirs publics

    Cette année parmi la grande quantité de conflits sociaux que Macron a engagés par sa politique réactionnaire, on a remarqué la grève des éboueurs qui s’est étendue de février au mois d’avril. On en a peu parlé. C’est pourtant un signe important de décomposition de la société de consommation. Ils ne sont pas payés suffisamment pour faire un boulot salissant et dangereux sur le plan de la santé. Et pourtant comme on s’en rend compte de plus en plus, ce travail est nécessaire, dès qu’il est mal fait ou qu’il n’est plus fait à cause des grèves, la vie devient un enfer. On a noté à Marseille[9] comme à Paris[10] une prolifération des rats. Quand il y a une telle prolifération de rats, le retour des pandémies n’est pas loin. Malgré les entreprises de dératisation qui se développent, la situation ne semble plus du tout maitrisée. A Marseille et à Paris les autorités municipales sont aux abonnés absents. Il faut dire qu’elles sont absorbées par des problèmes autrement plus importants : développer de vastes chantiers qui pourrissent la vie des habitants. Par exemple les voies sur berges à Paris ou un PPP pour la construction de 34 nouvelles écoles à Marseille. Ces projets sont à la fois des affaires juteuses pour les maires et leurs amis, et en même temps des vitrines. Regardons les deux photos suivantes. La première nous montre des rues clairement abandonnées dans le centre-ville, c’est tout près du Vieux-Port, lieu sensé être le clou d’une activité touristique attractive à Marseille. C’est une image très courante, presque constante qu’on peut voir. La seconde image est une « réclame » pour l’action (l’inaction pourrait-on dire) de la municipalité gaudiniste et de son appendice Marseille Provence Métropole. On pourrait la qualifier de publicité mensongère d’ailleurs, tant elle se trouve en décalage avec la réalité. Dans cette ville une association a été créée pour combattre l’inertie de la municipalité, son titre : Poubelle la vie[11]. Très active, elle pointe au-delà du trop facile incivisme traditionnel des Marseillais, l’incurie de la municipalité qui accuse l’association d’avoir des buts politiques inavoués. Mais on peut pointer aussi le laxisme des éboueurs et le fameux fini-parti, ce n’est guère satisfaisant, ne serait ce que parce qu’il y a un décalage entre les beaux quartiers où la propreté arrive parfois à se faire, et les quartiers Nord par exemple qui paraissent à l’abandon. C’est le choix politique de la mairie de traiter d’abord ce qu’elle croit être la partie la plus visible au détriment de ceux qui votent mal ou qui ne savent pas se faire entendre.

     Marseille et Paris villes poubelles 

    A Marseille non loin du Vieux Port 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    A Marseille la publicité remplace l’action

    A Paris la situation n’est pas meilleure, mais cela se redouble du fait qu’il s’agit de la capitale de la France. Pour Marseille il était assez facile de dénoncer les carences d’une ville livrée à l’affairisme et aux populations du Tiers Monde. Mais Paris est une ville riche, très riche même. On y trouve la crasse à deux pas de l’Elysée. Et là encore on va retrouver un clivage très net entre les beaux arrondissements friqués et les quartiers de Barbès ou de la Goutte d’or. En vérité, alors que, comme on l’a signalé, les déchets augmentent quantitativement, le budget du nettoyage a baissé en valeur relative : en 2001 la municipalité consacrait 220 millions d’euros sur un budget de 3,9 milliards, en 2017 il était de 271 millions sur 5,5 milliards d’euros. L’augmentation était de 23% pour le nettoyage tandis que le budget municipal augmentait de 41%[12] ! Il y a donc clairement un choix politique qui ne dit pas son nom. 

    Marseille et Paris villes poubelles 

    On pourrait en rire si ce n’était pas aussi sérieux. Mao Péninou[13] (quel prénom – tout un programme) qui est l’adjoint délégué à la propreté renvoie le débat lui aussi à l’incivisme de des concitoyens puisque l’action qu’il met en avant c’est de multiplier les PV pour incivilités, ils auraient augmenté de 148% en un an ! Mais la ville n’en est pas plus propre pour autant. Tout ça n’est pas très sérieux. Que ce soit Marseille ou Paris, il n’y a pour l’instant aucun début de réflexion sur les solutions possibles pour améliorer la situation. Je passe sur le plan gouvernemental qui fixe des objectifs peu réalistes et peu réalisés d’un retraitement des déchets[14], ne serait-ce que parce qu’avant de retraiter ces déchets, il faudrait d’abord les ramasser ! Cette impuissance qu’on peut appeler aussi incompétence, renvoie non seulement au manque de plus en plus flagrant de sérieux du personnel politique, mais aussi à l’échec complet d’un modèle de société : les lois du marché réclament en permanence une externalisation d’une large partie de leurs coûts de production, et rabaisse en permanence l’idée de service public qui renvoie forcément à une collectivisation au moins partielle des forces de production.



    [1] https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/les-dechets-de-plastique-envahissent-les-oceans_112382

    [2] http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/01/16/dans-l-enfer-de-la-decharge-a-ciel-ouvert-de-dandora_5242223_3244.html

    [3] https://www.ouest-france.fr/ile-de-france/yvelines/yvelines-une-decharge-ciel-ouvert-s-etend-depuis-dix-ans-les-riverains-excedes-5617281

    [4] http://geopolis.francetvinfo.fr/l-afrique-reste-desarmee-face-aux-dechets-electroniques-qui-s-accumulent-150743

    [5] Gallimard, 2006.

    [6] https://francais.rt.com/international/13121-naples-ordures-mafia-cancer

    [7] What a waste, a global review of global management, World Bank, 2012.

    [8] https://www.sciencesetavenir.fr/nutrition/aliments/gaspillage-alimentaire-des-milliers-de-tonnes-de-nourriture-jetes-chaque-jour-par-les-americains_123276

    [9] https://www.laprovence.com/article/edition-marseille/4617828/la-chasse-aux-rats-se-poursuit-en-ville.html

    [10] http://www.bfmtv.com/societe/proliferation-des-rats-a-paris-les-images-alarmantes-d-un-eboueur-1355287.html

    [11] http://marseillepoubellelavie.fr/

    [12] https://www.lesechos.fr/06/12/2017/lesechos.fr/030989006988_une-baisse-de-l-effort-de-nettoyage-expliquerait-la-salete-de-paris.htm

    [13] Il est le fils de Jean-Louis Péninou, un militant gauchiste de Mai 68 dont tout le monde se moquait à l’époque, mais dont les relations lui permirent de devenir directeur de ce journal cocasse et maintenant sans lecteurs qui s’appelle Libération.

    [14] https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/traitement-des-dechets

    « Le monde journal de propagande néo-conservateur et accessoirement macronienFrançois Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 »
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