• Marcel Ollivier, Marx et Engels, poètes romantiques, Spartacus, 2015

     

    Présenter l’œuvre poétique de Marx et d’Engels a beaucoup d’intérêt, d’abord parce que cela permet de donner à ces auteurs réputés austères et difficiles une stature humaine, mais ensuite parce que cela montre qu’au fond les deux hommes n’étaient pas si matérialistes que cela et qu’ils avaient gardé dans leur approche de la révolution et de l’analyse du capitalisme beaucoup d’idéalisme. J’avais lu quelques poèmes de Marx dans Les nouvelles littéraires il y a une bonne quarantaine d’années, puis quelques extraits de ses poésies dans le tome III des Œuvres publiées par Maximilien Rubel dans La Pléiade. Marx lui-même ne semblait pas en avoir une bonne opinion.

    Marcel Ollivier, né Aron Goldenberg, était un vieux militant, ami de René Lefeuvre, il fut d’abord membre du parti communiste – traducteur et interprète de l’Internationale Communiste, il travailla également à l’Institut Marx-Engels, avant de s’éloigner de la mouvance bolchevique, dès le milieu des années vingt il dénonça et combattit les tendances autoritaires dans le mouvement communiste. Il évolua ensuite vers le luxembourgisme dont il fut un des promoteurs. Il participa ensuite à la fondation  et au développement de Spartacus, petit groupe militant qui publia de nombreuses brochures et ouvrages. Communiste déçu, il faisait remonter l’échec de la révolution socialiste à Lénine dont il dénonçait le projet antidémocratique, mais évidemment c’est à Staline qu’il réservait ses coups les plus durs. Il avait d’ailleurs écrit un ouvrage sur cette idée finalement très banale selon laquelle Staline avant d’être un bolchévique n’était qu’un vulgaire agent de l’Okhrana que les circonstances avaient amené ensuite à progresser dans le parti avec les conséquences qu’on connait. Son but était moins d’instruire le procès de Staline, que de questionner le fonctionnement bureaucratique qui avait permis à une telle monstruosité de s’emparer du pouvoir et de détourner la révolution à son profit.

     

    Marcel Ollivier était donc un homme averti en ce qui concerne la « bataille socialiste ». Il avait lu Marx bien entendu et Engels dont il dénonçait d’ailleurs au passage les tendances un rien xénophobes que ce soit vis-à-vis des Russes, des Juifs ou d’autres peuples. Il était aussi le traducteur de l’ouvrage fondamental d’Hilferding sur le capitalisme financier.

    L’ouvrage de Marcel Ollivier sur les poésies de Marx et d’Engels est assez ancien, il fut publié avec mille difficultés en 1933. Il pose deux questions : la première est de savoir quel rapport finalement l’écriture poétique a pu avoir avec l’œuvre connue de Marx et qui concerne l’analyse du capitalisme et l’avenir d’une révolution socialiste ; la seconde est de savoir si ces poésies ont un intérêt ou si elles ne sont que des élucubrations de jeunesse d’une âme en train de se chercher.

    Tous les poèmes de Marx et d’Engels ne nous sont pas parvenus jusqu’à nous. Quel que soit le plaisir qu’on peut prendre ou non à les lire, c’est une pièce indispensable à la connaissance et la compréhension de ces deux auteurs combien importants. L’ouvrage de Marcel Ollivier en donne seulement une sélection. Il les avait directement puisé dans le fonds de l’Institut Marx-Engels pour lequel il travaillait du temps que Razianov en était le directeur.

      

    Pour Marcel Ollivier, la forme et les sujets de la poésie de Marx sont dans la filiation directe des romantiques allemands, avant que les Allemands eux-mêmes – Marx compris – ne se mettent à vénérer un autre Dieu en la personne de Hegel. Curieusement il semble que dans un premier temps Marx détestât la philosophie hégélienne comme une « empêcheuse de poétiser », mais bien sûr il s’y ralliera et c’est peut-être dans la critique hégélienne de la poésie qu’il faut chercher une source aux nouvelles passions de Marx pour la politique puis pour la révolution. La démonstration de Marcel Ollivier est éclatante, la poésie, dans ses lectures comme dans sa pratique, éclaire l’œuvre de Marx et peut être un peu moins celle d’Engels. Elle a eu un effet décisif non seulement sur l’écriture proprement dite de Marx, mais encore sur les formes que la passion a mises dans la manière dont il s’est emparé de ce sujet. Penser que faire la révolution n’est qu’une affaire de rationalité mathématique est une bêtise. Voici le poème de Marx qui va dans ce sens

     

    SAGESSE DE MATHEMATICIEN

    I

    Nous avons tout mis en signes,

    Fait de notre raison une simple arithmétique.

    Si Dieu est un point, ce n’est pas un cylindre,

    Si vous êtes sur la tête, vous n’êtes pas sur le…[1]

    II

    Si a et l’amant, et b l’amante

    Je vous donne ma tête à couper

    Que si vous posez a+b

    Vous aurez au total un couple d’amants.

    III

    Vous avez mesuré le monde avec des traits,

    Mais, l’esprit, vous ne l’avez pas tiré.

    Régler différents par a+b,

    Serait priver les juges de leurs pots-de-vin.

     

    Ne dirait-on pas une critique anticipée de ce qui fera la gloire de Gary S. Becker, économiste, prix Nobel, qui mit en équation les relations sexuelles et le mariage, le présentant seulement comme une forme de marché un peu spéciale ? En tous les cas Marx raillera plus tard Jeremy Bentham, contemporain de Smith, qui lui aussi analysait les relations humaines comme le simple résultat d’un calcul coût-avantage. Parmi les thèmes traités par Marx, on trouve des choses assez courantes, la foi, l’amour à mort, ou encore le chevalier. Mais ce thème qu’on trouvera chez Debord avec la référence incessante à Prince Valiant, n’indique-t-il pas que Marx s’inscrit avant toute chose dans une quête du Graal ?

     

    Marcel Ollivier accorde moins d’intérêt aux poèmes d’Engels, pourtant il semble bien qu’il ait été un peu plus doué que Marx pour cet exercice. Il est moins lourd, plus drôle aussi. Mais en reliant les deux démarches poétiques à ce que seront ensuite leur volonté de révolution, cela fait ressortir le côté messianique de leur démarche. Et effectivement il y a beaucoup d’allusion dans leurs poèmes à la religion. Non seulement ils ont mis un certain temps tous les deux à rejoindre le camp de l’athéisme, mais en outre, ils resteront marqués par une phraséologie souvent empruntée à la Bible. Et bien sûr Marcel Ollivier a tout à fait raison de souligner que, quel que soit l’intérêt qu’on prenne à leurs écrits, on ne saurait taxer leurs écrits de « scientifique ». Tout comme il serait malvenu de considérer que l’économie politique puisse être une science, tant le rôle des passions et des subjectivités y est décisif.

     

    Dans les poèmes du jeune Marx on trouvera  aussi de nombreuses allusions à la nécessité de passer de la philosophie à la pratique, ce qui sera le cœur des Thèses sur Feuerbach. Voilà ce qu’écrit Marx dans un épigramme titré

    HEGEL :

     

    Kant et Fichte se promènent dans l’éther,

    Ils y cherchent un pays lointain.

    Moi je cherche à comprendre… ce que j’ai trouvé dans la rue

     

    A la fin de la lecture du livre de Marcel Ollivier on pourrait dire que les vrais révolutionnaires sont tous des poètes, l’inverse n’étant pas vrai, tous les poètes ne sont pas forcément des révolutionnaires !



    [1] Les trois points de suspension remplacent le mot Hinter qu’on peut traduire par le « cul ». La pudeur de Marx l’aurait poussé à éviter ce mot.

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Dimanche 1er Février 2015 à 10:05
    Marcel Ollivier
    Intéressant autant qu'inattendu. Mérite réflexion.
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