• Marc Bauder, Master of the Universe, 2014

     

    Hier nous avions une projection dans le trop beau cadre du cinéma Utopia manutention d’Avignon. La soirée était organisée sous l’égide de José Ruiz par Les amis du Monde diplomatique, Attac, La Ligue des droits de l’homme et Les amis de l’Humanité. Il y a avait du monde et lors du débat qui a suivi le film les questions ont été nombreuses et animées. Le sujet est en effet intéressant puisque tout le monde a le sentiment, à juste titre, que le monde de la finance a pris le pouvoir sur nos vies, sur nos sociétés et qu’il va bien falloir un peu réagir.

    C’est une pratique assez récente de faire circuler des films documentaires ou semi-documentaires, à la fois pour donner des éclairages nouveaux sur des phénomènes sociaux et économiques, et pour se réunir et débattre en bons citoyens que nous sommes pour essayer de faire avancer un peu les choses. Nous avons, je crois, bien besoin de renouveler nos cadres mentaux, nos modes d’analyse pour tenter de mettre un peu d’ordre dans le chaos de nos sociétés. C’est parce que j’ai une formation d’économiste que j’étais invité à essayer de donner un éclairage sur ce film. Ci-dessous on trouvera mes réflexions sur le documentaire de Marc Bauder qui a été accueilli d’une manière assez mitigée, les uns trouvant le film un peu léger, les autres au contraire très pertinent dans sa manière de partir de l’expérience d’un banquier de haut niveau qui a participé à la mise en place d’un système dont on voit maintenant les défauts.

    C’est un film assez curieux puisqu’il n’est pas tout à fait un documentaire en ce sens qu’il n’a aucune espèce d’objectivité. Au contraire c’est seulement la vision d’un ancien banquier, Rainer Voss, que nous sommes conviés à entendre et regarder. Il y a si on peut dire trois niveaux de lecture de ce film. Le premier c’est une expérience individuelle : un homme jeune se trouve attiré par un système qui le rejettera une vingtaine d’années après. Si cette finance de haute volée l’attire, c’est d’abord parce qu’elle représente pour lui la puissance – d’où le titre du film – une forme de virilité. Et bien sûr cette volonté de puissance s’appuie sur quelque chose de louche qu’en économie on appelle asymétrie de l’information : on vend un produit financier par exemple à une municipalité qui ne sait pas ce qu’il y a derrière. On met d’ailleurs toute son ingéniosité à créer des produits de plus en plus sophistiqués pour gagner toujours plus d’argent, avec l’objectif d’augmenter les performances de la banque plus rapidement que celles de l’économie réelle


    Le deuxième niveau c’est le fonctionnement global du système bancaire lui-même. Il fonctionne sans que personne n’y comprenne rien, comme une pyramide de Ponzi, mais dès que quelqu’un veut se faire rembourser, ou dès qu’un créancier est défaillant, évidemment tout s’écroule. C’est ce second niveau qui est sans doute le mieux présenté dans le film. Du moins c’est ce qui est le plus satisfaisant. La finance vit en vase clos, déconnectée de l’économie réelle sur qui pourtant elle agit comme un  prédateur.


    Le troisième niveau est celui d’une analyse plus globale : pourquoi et comment un tel système qui engendre crise sur crise et qui appauvrit les populations peut-il exister ? Les réponses avancées par Rainer Voss ne sont pas satisfaisantes. Il se contente de dire d’un côté que certains créanciers exagèrent en rachetant de la dette grecque ou portugaise à bas prix pour exiger ensuite que l’Etat la paye à sa valeur faciale. Or en vérité, ce système imbécile possède bien une logique. Ce n’est pas pour rien qu’il a été justifié par des conservateurs comme Reagan et Thatcher. L’objectif est d’augmenter globalement les profits et de faire en sorte que les pays développés contrôlent le système bancaire international en orientant la mondialisation.


    Rainer Voss se pose la question de ce qui pourrait mettre fin à cette comédie. Il pense à une nouvelle crise bancaire, et en effet il est tout à fait possible qu’une nouvelle crise bancaire, bien plus redoutable que celle de 2008 apparaissent. Rainer Voss liste d’ailleurs les créances pourries sur lesquels les bilans des banques allemandes sont adossés. On voit bien qu’il y a une manière facile d’enrayer cette dynamique qui va produire encore des crises, c’est de « démondialiser » l’économie, et de revenir à un contrôle des mouvements de capitaux dans le cadre national. Donc en finir par exemple avec l’indépendance des banques centrales et faire en sorte que ce soit celles-ci sous le contrôle de l’Etat qui créent la monnaie. On comprend bien par exemple que si les Grecs avaient financé leur dette sur leur marché intérieur, ils ne subiraient pas aujourd’hui la pression de Merkel pour les faire bien voter pour le candidat de son choix, ou encore qu’ils n’auraient pas besoin d’entendre Christine Lagarde leur expliquer que s’ils votaient mal – pour Syriza – elle leur couperait les crédits. On ne peut pas en même temps réclamer la souveraineté politique – ce que font les Grecs – et s’en remettre à une monnaie qu’on ne contrôle pas l’euro. Il faut se donner les moyens de sa souveraineté, sinon on parle dans le vide.


    Du point de vue cinématographique, il n’y a pas grand-chose à en dire. C’est plutôt plat, et il faut supporter tout le long la langue allemande. On filme une sorte de confession dans un immeuble anciennement occupé par une banque à Francfort. Cette austérité de la mise en scène lui a été reprochée. Rainer Voss se justifie, s’abrite derrière le système pour nous assurer qu’il n’est pas vraiment responsable, que c’est le système. C’est un peu juste, mais peut-être que ça l’aide dans sa reconversion. Et s’il n’avait pas été viré, on se demande bien ce qu’il aurait fait, sans doute aurait-il continué à déconner. Il y a quelques séquences assez étonnantes : d’un côté Voss nous dit qu’on ne peut pas expliquer de délabrement par la malhonnêteté, mais de l’autre il nous lit la liste des provisions qu’UBS est obligée de faire pour faire face aux nombreuses poursuites qui sont dirigées contre elle. Il a aussi de bonnes intuitions quand il dit que regarder la dette publique est un leurre, l’endettement privé est aussi un problème, il donne l’exemple de l’endettement immobilier aux Pays-Bas qui atteint 120% du PIB !


    C’est bien sûr un film qui se veut militant, mais sa conscience est aussi légère qu’une plume, son analyse insuffisante. Il fait partie de cette longue cohorte de films didactiques qui voudraient bien nous enseigner quelque chose, mais quoi ? Néanmoins malgré ce manque de rigueur il permet d’avancer en posant la question suivante : peut-on se passer de la finance ? Peut-on la domestiquer ? Rainer Vosse pense que oui, qu’elle pourrait aider à la transition énergétique ou à quelque autre projet généreux. Moi je pense que non, à moins de la contrôler d’une poigne de fer.

     

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  • Commentaires

    1
    José Ruiz
    Mercredi 21 Janvier 2015 à 10:01
    master of the universe
    Merci René pour cette analyse. J'ajouterai que ce film a l'avantage de donner la parole à une personne qui a profiter du système. Il en est sorti meurtri avec la conscience de l'irrationalité de ce système complexe mis en place par les banques et des dégâts que cela peut produire. La question de comment en sortir n'a pour moi pas encore de réponse satisfaisante.
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