• Louis Janover, Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka, 2013

     

    Louis Janover, vieil ennemi de Guy Debord qui l’avait copieusement insulté, publie cette un ouvrage sur les destinés des avant-gardes. Au passage il en profite pour régler ses comptes avec les situationnistes, comme si c’était encore de saison.

    Sa thèse est assez simple, les avant-gardes ont reproduit la division du travail et donc ont approfondi finalement le système capitaliste alors qu’elles voulaient le changer. C’est un sujet important parce qu’il est vrai que les mouvements révolutionnaires ne se sont jamais vraiment préoccupé de savoir ce qu’avait bien pu écrire André Breton ou Guy Debord, ce qui tout soudain en relativise l’importance.

    Dans un livre qui semble avoir été écrit avec les pieds, Janover ne s’encombre pas de subtilités. Il considère que le travail de l’Internationale situationniste a été de renforcer la bourgeoisie qui a ainsi pu évoluer et s’adapter aux nouvelles exigences de l’air du temps. Il en fait une analyse de classe, allant presque jusqu’à dire que les situationniste étaient des enfants de la bourgeoisie. En vérité, seul Debord correspondait à cette manie classificatrice. Vaneigem était fils de cheminot, Viénet, fils de docker.

    Ce livre est à la limite de la malhonnêteté, pour ne pas dire plus. En effet, en s’arrangeant avec les citations de La société du spectacle, il tente de démontrer que Debord et les situationnistes se sont positionnés à la fin de l’histoire. Donc ils n’auraient rien compris au mouvement de celle-ci. La preuve de cette affirmation gratuite n’est pas avancée. Mais il accuse aussi les situationnistes d’avoir mis des « Conseils ouvriers » partout, Janover parle même de « conseillisme », le mot ne me semble jamais se trouver sous la plume de Debord qui se méfiait justement des « ismes ». Ce serait là la preuve qu’ils n’avaient rien compris aux luttes sociales. En vérité ce que Janover ne comprend pas – il fait la bête – c’est que dans les années soixante, des révolutionnaires non encartés au PCF ou dans les groupuscules gauchistes cherchaient une solution à la question de l’organisation. Ils refusaient l’étatisation de la société et l’enrégimentement dans un parti. Les Conseils ouvriers qui semblaient avoir donné de bons résultats en Espagne, en Russie – les soviets – voire en Allemagne et en Hongrie semblaient être une solution acceptable qui mariait à la fois la rigueur économique avec la nécessaire démocratie. Certes aujourd’hui cette forme de démocratie directe semble un peu incongrue dans la mesure où il n’y a plus beaucoup d’ouvriers.

    L’autre point étrange de l’analyse de Janover, est la façon dont il décrit le mouvement de Mai 68. Il suppose que ce fut un mouvement emmené seulement par une fraction de l’intelligentsia, la classe moyenne, moyennement cultivée, qui cherchait une place au soleil et donc à se fabriquer un avenir. Donc si on suit bien son raisonnement fumeux, Janover considère que les soixante-huitards ne sont que des sournois hypocrites qui se sont vendus aux plus offrants, finalement bien contents de trouver quelqu’un qui les achète. Cette thèse est ridicule. Certes on trouve des anciens soixante-huitards qui se sont complètement vendus au système, que ce soit Serge July, ancien maoïste puis futur chantre du libéralisme européiste, René Viénet qui  a gagné paraît-il une fortune en jouant les intermédiaires pour quelques multinationales voulant s’établir en Chine et y faire des affaires. Mais quoiqu’on en pense, ces exemples qu’on peut multiplier bien sûr ne représenteront jamais la masse, les millions de manifestants et des grévistes qui ont mis à mal l’ordre établi. Il croit trouver la preuve de ce qu’il avance simplement en disant que Mai 68 a échoué. Mais seuls les imbéciles peuvent croire que c’est une preuve suffisante.

    Dans cet ouvrage les approximations et les erreurs sont très nombreuses, elles concernent surtout Guy Debord que Janover décidément déteste encore bien qu’il soit décédé depuis maintenant près de 20 ans. Par exemple il considère que Debord n’a jamais produit d’œuvres d’art, contrairement aux surréalistes. Il suppose que c’est pour ça que les surréalistes ont fini par pencher de plus en plus du côté des galeries et des institutions artistiques, tandis que les situationnistes sont tombés de l’autre côté, dans l’incapacité de tenir les deux bouts de la révolte en même : ils sont devenus de vague politiciens. Or non seulement Debord a produit des films – certes très particuliers – qui correspondent aux critères de l’art moderne, mais il a également exposé un certain nombre de toiles et de métagraphies. On peut penser ce qu’on veut de ses œuvres plastiques, mais elles existent, manifestent une certaine ambition, et ont été exposées.

      

    Métagraphie de Guy Debord

     Il existe encore d’autres œuvres qu’on peut considérer comme des œuvres d’art de Guy Debord, par exemple son antilivre Mémoires. Ces oublis rabaissent simplement Guy Debord au rang d’un simple intriguant qui n’aurait eu comme visée que d’entrer chez Gallimard par des moyens détournés.

     

    Mémoires, antilivre de Guy Debord 

    Cet ouvrage manque de science autant que de dignité, et mon but n’est pas de l’accabler dans ses manques. Cependant, il faut convenir que le sujet est d’importance. En effet il existe depuis des décennies des écrivains, des artistes, des philosophes qui essaient de penser la révolution et d’accélérer le mouvement de l’histoire en produisant des analyses, en développant des perspectives plus ou moins nouvelles pour aider le prolétaire à se libérer de ses chaînes. A commencer par Marx bien sûr. Or la plupart de ces « intellectuels » ne travaillent pas, restent relativement coupés du mode de vie et des problèmes réels des ouvriers et des pauvres. Dès lors se posent deux problèmes :

    1. la théorie a finalement peu de chance de toucher juste. Par exemple, il est très difficile pour quelqu’un qui n’a pas un bagage intellectuel épais de comprendre La société du spectacle, mais aussi probablement Le capital.

    2. il en résulte que fort naturellement les mouvements de révolte qui parfois se transforment en véritable révolution, surprennent le plus souvent les théoriciens. Autrement dit la révolution se fait sans eux.

    L’ambition des surréalistes étaient de produire de nouveaux paysages mentaux, pensant que cela allait de pair avec la révolution socialiste. Or les œuvres surréalistes ne s’adressent qu’à une frange très éduquée et très élitaire de la société. C’est pourquoi il est important de prendre en considération les désirs du peuple, de comprendre par exemple qu’est-ce que c’est que le travail pour un ouvrier et qu’est-ce que c’est que le refus du travail pour des intellectuels comme André Breton ou Guy Debord. Car ainsi que le signaler Marx dans Les fondements de la critique de l’économie politique c’est par l’activité créatrice de richesses que se forme la conscience de classe. Et bien sûr on peut constater aussi que si la conscience révolutionnaire paraît à son plus bas niveau aujorud’hui, c’est probablement aussi parce que les transformations en profondeur de l’économie ont détruit cette classe ouvrière au moins dans les pays développés.

     

    « Les sondages, la gauche et le changement socialJean Claude Bilheran, Libelle de l’imbécillité, Sens&Tonka, 2011 »
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  • Commentaires

    1
    georges
    Lundi 16 Décembre 2013 à 18:22
    autre blog sur le même sujet
    http://xlucarno.blogspot.fr/2013/12/lectures-surrealisme-et-situationnistes.html#comment-form
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