• Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016

     Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016 

    Avec une année de retard, voilà un ouvrage intéressant qui parait aujourd’hui. C’est un gros volume qui est fait un peu de bric et de broc, avec pas mal de textes inutiles d’universitaires qui enfoncent des portent ouvertes, ressassant de vieilles idées convenues et nous expliquent ce qu’on doit penser de Debord dans un style parfois approximatif. Monica Dall’Asta publiant une petite analyse sur les rapports entre le cinéma de Debord et celui d’Eisenstein écrit ceci :

    «La dévalorisation de l’image à l’écran (qui, il faut le noter, dépend de sa nature représentationnelle) correspond ainsi dans le même temps à une valorisation du produit invisible de la succession des plans, c’est-à-dire de ce que Eisenstein appelle l’ « obraz » et qui n’est rien d’autre que la synthèse dialectique de toutes les images visibles, accomplie par le spectateur sur le plan intellectuel » 

    Je glisse sur les lubies de Greil Marcus qui rendent tout obscur, même quand c’est limpide. Ces textes proviennent d’un colloque intitulé Lire Debord qui s’est tenu dans les locaux de la BNF en 2013 et qui avait pour particularité d’inciter les chercheurs à utiliser les notes laissées par Debord dans ses archives.

     Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016 

    Mais ça, ce n’est que la deuxième partie qui représente environ 1/3 du volume. Pour tous ceux qui connaissent bien la vie et l’œuvre de Guy Debord, elle paraîtra plutôt inutile tant les analyses sont convenues. Et sans doute est-ce pour cela que le livre sera très critiqué, comme a été avant lui très critiqué (pour ne pas dire plus) l’ouvrage d’Apostolidès[1] et jusqu’au texte de présentation de l’exposition Guy Debord un art de la guerre qui pourtant présentait quelques inédits[2]. Il est évidemment très difficile d’écrire sur Guy Debord, en effet, la mouvance radicale vous guette au coin du bois et vous cloue au pilori comme récupérateur de la pureté révolutionnaire. Ce qui n’est pas forcément une raison pour injurier Apostolidès, Fabien Danesi, Anselm Jappe ou encore l’ineffable Assayas, comme si ceux qui n’avaient rien à dire sur Debord n’avaient pas le droit de le faire !

     Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016 

    Heureusement la première partie présente un réel intérêt et ne ressort pas de la simple nécessité de publier des textes de Debord inédits. A partir des papiers et documents déposés à la BNF, Laurence Le Bras et Emmanuel Guy ont extrait des notes de Guy Debord qui explicitent et éclairent sa démarche, que ce soit dans la production de ses textes et de ses films, ou dans son évolution en ce qui concerne la formation d’une organisation révolutionnaire. Il est intéressant en effet de voir que le projet d’In girum imus nocte remonte à 1961 et que tout de suite il s’est inscrit dans une perspective « lyrique » et autobiographique selon les mots de Guy Debord. L’ensemble présente des réflexions sur la manière de filmer, au-delà d’ailleurs de la question du détournement. Par exemple, il discutera de l’usage du travelling et du panoramique comme des formes grammaticales plus ou moins bien adaptées, ou de la manière de filmer une image, tous ces éléments qu’on retrouvera dans ses films, et plus particulièrement dans le second long métrage. Au passage on verra que Debord allait souvent au cinéma !

     Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016 

    A travers ces notes exhumées, accompagnées d’un appareil critique de qualité, on se fait aussi une idée un peu plus précise de ce que Debord lisait, ce qui l’a nourri, et la manière dont il lisait. Bien évidemment cet ouvrage s’adresse à ceux qui connaissent déjà bien l’œuvre de Guy Debord. Et comme ce ne sont que des notes destinées à organiser la pensée en mouvement de Debord, on ne trouvera guère d’effets de style, sauf en ce qui concerne le projet de dictionnaire qui semble apparaître au milieu des années quatre-vingts. Ce projet de dictionnaire est très riche, non seulement par les idées qu’il manipule et l’analyse sous-jacente de la dégradation du langage, mais par l’expression de cette décomposition. Le projet remonte à l’époque situationniste (All the king ‘s men) et aussi à l’article de Mustapha Khayati, Les mots captifs, paru dans l’IS n° 10 en 1966.  Il y a en tous les cas dans les notes de Debord les éléments d’une analyse du langage et de son pouvoir très avancée.

    Au passage on remarquera une nostalgie et une défense de la langue française que Debord présente clairement comme l’expression du génie d’un peuple singulier qui a façonné le monde.

    « Quand la langue française existait comme langue vivante, elle avait beaucoup de nuances. Ce qu’a pu apporter le génie français à l’histoire universelle était très lié à cette langue, qui l’exprimait bien et dont elle se servait bien ».

    Le spectacle a réussi également à vider de son sens et de sa vigueur la langue parlée qu’on retrouve à tous les coins de la littérature moderne, mais aussi dans le langage des gouvernants qui, ne maîtrisant plus ce qu’ils disent, se condamnent eux-mêmes à disparaître ! Pour vérifier cette chute brutale, on peut se référer au fait qu’un homme politique comme Sarkozy ait pu arriver au faîte du pouvoir sans savoir ni lire, ni écrire, ni parler, ne communiquant que du vide.

    On trouvera aussi la description de l’effondrement de l’éducation, avec cette idée que c’est d’abord l’enseignement supérieur qui s’est dégradé, puis l’enseignement secondaire, et aujourd’hui le primaire. Ça me semble assez juste, Debord ajoutant qu’une des raisons en est de viser une « utilité » presqu’immédiate qui ne peut aboutir qu’à l’ennui et la fuite d’un tel système.

     Lire Debord, coordonné par Laurence Le Bras & Emmanuel Guy, L’échappée, 2016 

    On trouvera aussi pêle-mêle des notes pour Commentaires sur la société du spectacle qui n’ont pas été utilisées, ou encore des extraits du dossier « Apo » pour Apologie qui semblait se situait dans la continuité autobiographique des Panégyriques. D’autres projets n’ont jamais vu le jour comme cette étude particulière sur la Fronde dont l’intérêt chez Debord laisse un peu perplexe dès lors que l’analyse de ce mouvement passe de la lutte des classes à la fonction ludique du combat sans espoir mené par l’aristocratie. 

    L’ensemble reste assez sombre : en effet on voit bien qu’au fil du temps Debord abandonne les illusions d’une révolution prolétarienne qui ne viendra pas, et qu’en même temps il voit se pointer de nouvelles formes sociales très décomposées qui nous entraînent vers l’abîme. Car en effet contrairement à beaucoup de pseudo-révolutionnaires, Debord combat ses désillusions, non pas en se rangeant du côté d’un ordre plus ou moins bancal, mais en désignant l’échec de la révolution comme se payant nécessairement d’un effondrement total en contrepartie. Il n’est donc pas étonnant qu’à côté d’une grande assurance dans ses analyses, Guy Debord manifeste aussi beaucoup de doutes quant aux formes et à l’issue des combats qu’il a menés.

    « Si le prolétariat n’est pas révolutionnaire, vaine est notre espérance, vain notre jeu historique »

    Dans cet ouvrage il avouera vers la fin des années 80 s’amuser à vouloir faire œuvre d’écrivain, affirmant également qu’il n’avait jusque-là pas trop prêté d’attention au style, et que maintenant il s’y attelait par goût plutôt que par besoin. Cela se remarquera évidemment dans l’expression de sa mélancolie naturelle.

    « On dira peut-être que cette mélancolie m’est venue plus tard dans la vie, avec la terrible lenteur du passage du temps, mais non : je l’ai sentie tout de suite et constamment, en rencontrant et en me plaisant beaucoup avec ces jolies figures mortelles »

    Plus inattendu est le portrait qu’il dressera du général De Gaulle. On sait qu’à la fin des années cinquante, il le regardait comme une sorte de dictateur. Avec les années, même s’il conserve de l’animosité à son endroit, son appréciation est un peu plus nuancée.

    « Il était revenu au pouvoir par les plus obliques des moyens, pour y faire la pire des politiques. Il m’a toujours semblé qu’il ne voulait rien d’autre que régner et faire remarquer l’indépendance du pays, au nom duquel il pouvait lui-même parler avec une apparence d’indépendance grondeuse. Régner alors dans ce pays impliquait d’y moderniser le capitalisme comme effort constant ; et de soutenir, puis abandonner la guerre coloniale en Algérie, au jour le jour. Il n’avait d’illusion que sur lui-même.

    En 1968, il fut presque seul courageux, parmi les gens de pouvoir, et le seul du côté du pouvoir à tenir ferme contre une révolution que combattirent surtout les partis bureaucratiques et les syndicats de l’opposition. Si dans ces jours il vainquit contre eux et contre nous, il fut aussi vaincu par nous et dut partir.

    C’était je crois avant tout un joueur, qui n’aimait que le risque et le trouble. C’est là qu’il atteignit souvent à l’habileté, et, quelquefois, à la grandeur ».

    Il y aurait évidemment beaucoup à discuter de cet hommage curieux.

     


    [1] Guy Debord, le naufrageur, Albin Michel, 2015.

    [2] Gallimard-BNF, 2013.

    « Retour sur le bilan de François Hollande (II) : la place de la France dans le mondeRichard Brouillette, Oncle Bernard l’anti-leçon d’économie, 2016 »
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  • Commentaires

    1
    Ben
    Samedi 24 Septembre 2016 à 12:50
    Bonjour, je viens juste d'acquérir le livre, je ne l'ai que parcouru. J'avais déjà lu une partie de la citation sur De Gaulle qui avait été recensée dans une thèse que, pour ma part, j'ai trouvé pas mal ficelée, celle d'un certain Gabriel Ferreira Zacarias ("Expérience et représentation du sujet : une généalogie de la pensée et de l'art de Guy Debord"). Il faut peut-être replacé cette réflexion de Debord par rapport aux politiques qui lui ont succédés dans la V république qui ont été, pour la plupart, bien pires que lui. A ce propos, lire le texte de Morgan Sportes sur le général (http://www.comité-valmy.org/spip.php?article497). A relire aussi ce que disait de lui Orson Welles, proche dans les années 30 de Roosevelt donc a priori assez hostile à De Gaulle, dans le livre de conversations avec Henry Jaglom paru l'année dernière. Il me semble que la modernisation, et de la pire des façons, s'est accélérée sous les règnes de Pompidou et de Giscard qui, eux, étaient des pures atlantistes. Voir, à ce titre, la transformation de Paris (même si elle était déjà bien entamée sous De Gaulle) dans ces années-là bien décrite par Louis Chevalier.
      • Samedi 24 Septembre 2016 à 16:56

        Merci pour le lien de Morgan Sportes. il est évident que Debord avait changé vis-à-vis de De Gaulle et quand il le désigne comme un joueur, c'est bien un hommage qu'il lui rend. Loin de la dénonciation du coup d'Etat du 13 mai qu'il dénonçait comme tous les gens d'extrême gauche en son temps.

        Les notes de la fin de la vie de Debord montrent aussi un aspect inattendu où il se revendique fortement d'être Français, que ce soit par la langue ou par l'histoire. On peu rapprocher cela de ses réflexions sur l'effondrement de l'éducation qu'il analyse longuement, ne faisant plus l'éloge de l'autodidaxie. On se souvient de ses réflexions sur les jeunes immigrés des banlieues.

        Par ailleurs on se rend compte qu'il était un étudiant très sérieux, fréquentant aussi l'université même si c'était en auditeur libre pour y chercher des cours sur la philosophie hégélienne par exemple. 

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