• Leur morale et la notre

     

    A gauche, et particulièrement en France, on n’ose pas discuter des relations sexuelles des hommes politiques, on a toujours peur de tomber dans la morale ordinaire, une forme de puritanisme hérité de quelque obscurantisme religieux. Pourtant c’est très révélateur d’un comportement de classe.

    De la vie privée à la vie publique

    DSK a sa sortie du tribunal 

    Les gens riches, les gens de pouvoir, ont de drôles de mœurs, ce n’est pas nouveau. Marx déjà dans Les manuscrit de 1844 dénonçait la bourgeoisie qui s’accommodait très bien de la prostitution, étendant le règne de l’argent aux rapports amoureux, tout en faisant la morale par ailleurs. C’est ce qu’on voit encore aujourd’hui. D’un côté les hommes politiques nous racontent qu’il faut travailler plus pour gagner plus, ou pour payer la dette de l’Etat – une chose très abstraite dont on ne connait pas très bien l’origine. Mais de l’autre ils étalent leurs turpitudes. Un jour c’est l’abominable Sarkozy qui se flatte de gagner de l’argent à la pelle en rendant des services très obscurs aux riches propriétaires d’Etats pétroliers, dont le seul et unique mérite est d’être assis sur une réserve d’or noir. Un autre jour, c’est le président de la Commission européenne qui est pointé du doigt pour avoir arrangé la fiscalité des multinationales qui travaillent en Europe du temps qu’il était premier ministre du Luxembourg. Au centre, c’est toujours d’argent dont il est question.

    Le procès de DSK, accusé de proxénétisme aggravé, révèle une partie de cette dégénérescence. On connaissait depuis très longtemps les penchants un peu glauques de DSK en matière de « sexualité rude »[1]. Spécialiste des amours tarifés et des soirées échangistes, il profitait largement de son argent pour se payer des fantaisies hors d’atteinte du prolo de base.

    Lors de son audition il a joué une partition assez convenue : « certes, a-t-il dit j’ai une sexualité « rude », mais je pensais que je participais à des partouzes entre personnes consentantes et adultes, sans qu’il y soit mêlé des questions assez laides d’argent ». Il ne veut pas qu’on le juge sur ses pratiques sexuelles. Il compte sur l’évolution des mœurs qui indique que toutes les pratiques sexuelles ne sauraient relever de la morale, seulement des inclinaisons sexuelles des uns et des autres. Et bien sûr il ne peut être accusé de proxénétisme puisqu’il représente le client, le miché, qui a pour fonction de payer.

    Dodo la saumure spécialiste des relations sexuelles tarifées

    En vérité sa défense est des plus lamentables. Justement parce que la sexualité dénote la vérité de ce qu’est un homme. C’est seulement parce qu’on a pris cette habitude de ne plus discuter de rien en s’abritant derrière l’idée que « les goûts et les couleurs ne se discutent pas » qu’on en vient à regarder le délitement de la société comme un simple fait de nature. Mais au cœur de la prostitution il y a des rapports de classes, et vendre son cul n’est pas un travail anodin, un travail comme un autre, c’est quelque chose de destructeur qui s’attaque à l’intégrité morale et physique de ceux et celles qui s’y livrent[2]. DSK évidemment a menti devant le tribunal en prétendant qu’il ne savait pas que les relations sexuelles auxquelles il se livrait étaient tarifées. Que croit-il ? Que c’est pour ses beaux yeux que des femmes se livrent à des ébats crapuleux avec lui ? Son physique ne peut pas faire illusion. Qu’il ait payé lui-même ou non ne change rien. Et si c’est quelqu’un qui a arrangé ces partouzes, c’est probablement parce que ce quelqu’un attendait quelque chose en échange.

    Il est probable que l’ignoble DSK ne sera pas condamné pour proxénétisme. En effet, il était un simple client du maquereau Dodo la Saumure. Mais ses pratiques nous ont révélé bien ce qu’il était : un vieux bourgeois qui utilise son fric pour s’acheter l’usage passager et trompeur de jeunes corps qu’il aime à martyriser dans des pratiques qu’il qualifie lui-même et de manière stupide de rudes. Pour dire les choses autrement, il a confondu « liberté sexuelle » et sexualité dégénérée où les rapports d’argent ôte aux rapports sexuels toute forme de poésie et ramènent ceux-ci à une bestialité primitive. Ce sont des rapports de classe et de domination qu’il introduit dans sa misérable vie sexuelle, des rapports parfois violents comme en ont témoigné les victimes. Cela lui a déjà coûté 1,5 million de dollars à propos de la tentative de viol du Sofitel – il faut avoir les moyens tout de même ! Sa vie est jalonnée de turpitudes, quand il ne se fait pas coincé par la police avec des travestis au bois de Boulogne, il est impliqué dans des affaires sordides visant à forcer une employée du FMI à se soumettre à ses fantasmes ou avec Tristane Banon qu’il avait essayé de séduire après avoir séduit sa mère.

    DSK économiste en carton

    Le plus important n’est sans doute pas là, mais dans le fait qu’on sépare ce qu’est un homme. Certains font semblant de penser que d’un côté il y a le DSK, économiste, compétent qui aurait pu faire un bon président, meilleur que Hollande, et que de l’autre il y a la bête brute qui décompresse dans des pratiques douteuses que seule la morale religieuse dépassée condamnerait. Cette approche est erronée. Un homme s’appréhende dans son unité. Les mœurs dégénérées de DSK expliquent aussi la médiocrité de l’homme politique. Ce n’est pas parce qu’il est devenu le président du FMI qu’il a une quelconque compétence, c’est même sans doute le contraire. Je vais donner quelques exemples.

    DSK est ou était – dans ce milieu on ne sait pas très bien – l’ami de Denis Kessler avec qui il a travaillé – si on peut dire que DSK a un jour travaillé. Ils ont commis un livre sur le passage d’une retraite par répartition à une retraite par capitalisation[3]. Ils ont donné des gages de soumission aux forces du capital. L’idée d’un financement des retraites par capitalisation est en effet un des chevaux de bataille de la droite libérale qui y voit d’une part la possibilité de gagner de l’argent en gérant elle-même les retraites,  et d’autre part le bien-fondé de sa culture individualiste qui suppose que les risques de la vie sociale ne doivent pas être mutualisés. Denis Kessler après avoir été un maoïste un peu allumé s’est reconverti au libéralisme échevelé, il deviendra le numéro deux du MEDEF, son idéologue. On voit que c’est le même milieu d’origine que DSK, un milieu où l’argent est l’horizon indépassable de la vie sociale.

    Le second exemple est le passage à l’euro. C’est en effet DSK qui conduisit le passage de la France à l’abandon de la monnaie nationale. Certes c’était la conséquence du vote malheureux de Maastricht, mais DSK avait une marge de manœuvre importante pour fixer la valeur du franc par rapport à celle de l’euro. Pour résumer, il avait le choix disons entre 3 valeurs, une valeur basse, 1 € = 15 francs, une valeur moyenne 1€ = 10 francs et enfin une valeur haute 1€ = 6,557 francs. La valeur basse aurait préservé un peu les positions de la France par rapport à l’Allemagne en matière d’industrie puisqu’elle dévalorisait les produits français à l’exportation et renchérissait les produits allemands à l’importation. La valeur haute au contraire plombait les exportations françaises dans la zone euro et notamment sur le marché allemand : ce qui veut dire qu’elle accélérait la transformation du capitalisme français vers un capitalisme financier.

    Les deux graphiques suivants le montrent : d’une part le solde commercial français s’est dégradé fortement et régulièrement avec l’entrée en vigueur de l’euro, et d’autre part l’emploi dans le secteur de l’industrie s’est effondré après le passage à l’euro, alors qu’il avait été stabilisé pendant la gestion de Lionel Jospin. Evidemment tout cela a un rapport avec le chômage d’aujourd’hui puisque comme on le sait le multiplicateur d’emplois est plus fort dans l’industrie que dans les services[4]. Il va de soi que si nous avions conservé un peu d’industrie non seulement notre commerce extérieur serait moins déséquilibré, mais le chômage beaucoup moins élevé aussi.

    Je me souviens également que DSK faisait l’apologie du TCE en 2005, avec des arguments économiques particulièrement pauvres et qui se sont révélés faux à l’usage. Il défendait, dans un débat télévisé avec Jean-Pierre Chevènement, évidemment « la concurrence libre et non faussée », ce qui est l’arme de la droite la plus conservatrice. Mais surtout il promettait que l’intégration européenne – avec la Turquie en prime – apporterait une prospérité jamais vue auparavant, le plein emploi et l’excédent budgétaire. On connait la suite, et pas seulement en Grèce. Bref, homme sans imagination aucune, il répétait fidèlement le catéchisme qu’on lui avait appris à Bruxelles, ce catéchisme qui lui a permis ensuite et grâce à un étonnant carnet d’adresses d’intégrer le FMI où il a pu poursuivre de ses assiduités le petit personnel[5].

    DSK est le plus flamboyant représentant de ce qu’on appelle la « deuxième gauche » et qui en fait n’est que – de Rocard à Hollande – la « droite complexée » comme le dit Lordon. C’est une partie de la bourgeoisie qui ne croît plus au peuple depuis bien longtemps. Mais surtout elle a fait sienne cette idée selon laquelle l’argent et le marché sont des horizons politiques indépassables. En 1992 Gary S. Becker reçut le prix Nobel pour ses travaux en économie. Ceux-ci avaient été remarqués parce qu’il étendait la logique de la rationalité des choix individuels – le calcul coût-avantage – à l’ensemble de la vie sociale des individus. L’homme était vu comme un capital humain à valoriser, la famille et les relations amoureuses un simple marché où la logique monétaire était suffisante pour expliquer les comportements individuels. Cette approche avait fait hurler en France dans les années soixante-et-dix. Mais n’est-ce pas celle-ci qui est le guide de l’ignoble DSK ?

     

    Conclusion

    La vie privée et publique de DSK est laide, même pas montrable, désespérément sordide. Or bien entendu si nous voulons transformer la société dans un sens positif, ce n’est pas seulement pour améliorer l’état de l’économie, mais pour rendre les hommes plus humains en quelque sorte. Mon but n’est évidemment pas de contrôler la vie sexuelle de Pierre, Paul ou Jacques, ni même de le condamner devant un tribunal. C’est seulement de dénoncer des mœurs dégénérés comme l’autre face du capitalisme en voie de décomposition. On notera d’ailleurs que si DSK est le représentant le plus flamboyant de ces turpitudes sexuelles communes chez les hommes politiques, qui sont d’abord des hommes d’autorité, il est loin d’être le seul à alimenter la rubrique des scandales sexuels. Bon à rien mauvais à tout, DSK n’a même pas eu un comportement professionnel sur le plan politique, et il a été éliminé piteusement de la course à l’Elysée sans même avoir livré de combat.



    [1] Voir par exemple, Christophe Deloire et Christophe Dubois, Sexus politicus, Albin Michel, 2006.

    [2] Pour ceux que cela intéresse, je signale l’ouvrage très intéressant de Max Chaleil, Prostitution, le désir mystifié, Parangon, 2002.

    [3] L’épargne et la retraite, Economica, 1982.

    [4] Pour aller vite le multiplicateur d’emplois mesure la relation qu’il y a entre la création d’un emploi dans un secteur particulier et son incidence sur les autres secteurs. On calcule ainsi les emplois directs, indirects et induits. Par exemple dans l’industrie lourde – sidérurgie, charbonnage, chantiers navals, ce multiplicateur est compris entre 7 et 10. Dans le secteur des services informatiques, il est seulement de 1,1.

    [5] La relation entre DSK et Piroska Nagy a été prouvée et fait l’objet d’une enquête interne du FMI, il semble que cette relation avait comme contrepartie une récompense sous la forme d’une promotion au sein du FMI. Mais il y a eu d’autres affaires qui ont été plus ou moins bien étouffées.

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