• Les syndicats et le 1er mai

     Les syndicats et le 1er mai

    Les syndicats sont le contrepoids naturel et institutionnel au pouvoir patronal. En effet leur capacité de négociation freine les excès de la propriété privée. Le patronat n’aime guère que les salariés, fut-ce par le biais de leurs représentants, entrave la toute-puissance du capital. Ils considèrent en effet selon la bonne vieille théorie classique que du moment qu’ils payent ils ont tous les droits sur celle-ci, comme ils ont tous les droits sur le travail qu’ils achètent. L’histoire du capitalisme est bien cette histoire d’un affrontement autour de la question de la démocratie dans l’entreprise. Plus les droits des salariés sont importants, et plus la propriété privée des moyens de production est contestée. L’idée est que le capital ne peut se développer et s’accumuler que sur la base du travail des salariés. Ce qui veut dire qu’au fil du temps l’entreprise appartient aussi aux travailleurs qui l’ont construite.

    Le 1er mai est célébré comme à la fois un jour de deuil et de conquête. Il représente en effet la commémoration du massacre des ouvriers de Chicago en 1886, et de la pendaison au mois de novembre des anarchistes considérés comme les meneurs de la manifestation du 1er mai, qui s’ensuivit, mais aussi une mobilisation des forces syndicales contre l’oppression patronale.

    Les syndicats et le 1er mai 

    La massacre de Haymarket square en 1886 à l’origine du 1er mai 

    Les manifestations du 1er mai 2015 ont été un fiasco pour l’ensemble des syndicats. La mobilisation a été très faible, tant à Paris qu’en Province. Et certainement pas seulement parce qu’ils étaient divisés. Ce n’est pas un scoop que de dire que les syndicats n’ont pas la cote en France. C’est une histoire de longue durée qui possède plusieurs raisons, à la fois politiques, économiques et sociales.

    Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, le taux de syndicalisation est en France en chute libre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La France possède aujourd’hui un des taux de syndicalisation les plus bas en Europe. C’est pourquoi il est toujours assez drôle de voir les couillons de droite accuser les syndicats d’entraver le développement économique et la croissance.

      Les syndicats et le 1er mai

    On peut faire la liste des raisons qui font que le taux de syndicalisation chute. Bien sûr il y a la lutte du patronat et de ses alliés dans le gouvernement qui font tout pour réduire les droits des travailleurs et dévaloriser leur importance. Comme la situation de l’emploi est difficile aujourd’hui, on accusera les syndicats d’entraver l’embauche. Ce n’est pas nouveau, c’est la même tactique qui se déployait au moment des années trente en Angleterre par exemple où on considérait que les chômeurs étaient nombreux à cause des syndicats qui faussaient les salaires en les détachant de leur productivité marginale. Et donc que la solution était de revenir au contrat individuel en éliminant les formes collectives. On l’oublie trop souvent, mais Keynes qui n’aimait guère les ouvriers était aussi de cela, avant de se rendre compte que le chômage atteignait de telles proportions qu’il était impossible de le considéré comme de la responsabilité des syndicats et des allocations chômage. Ce qui est plus intéressant ce sont les raisons qui font que le peuple morde encore à se discours. Moins de 50% des Français considèrent que les syndicats sont utiles, et moins d’un tiers qu’ils sont représentatifs.

    On remarque que dans les années 50/60, non seulement le taux de syndicalisation se stabilise, mais qu’il a tendance à augmenter. Comment expliquer cela ?

    Il y a d’abord le fait que l’économie française s’industrialise rapidement, et que le Parti communiste est fort. La croissance permet également de négocier des avantages avec les syndicats. Autrement dit, les syndicats obtiennent des succès importants et d’ailleurs vers la fin des années soixante ce sont les syndicats les plus offensifs, ceux qui envisagent un changement de système économique – la CGT, mais aussi on l’oublie trop souvent la CFDT qui n’était pas encore la courroie de transmission du MEDEF – qui ont le vent en poupe.

    Le graphique suivant montre clairement que la désyndicalisation accompagne la désindustrialisation et la montée de l’emploi dans les services. On le sait depuis longtemps – au moins depuis Marx – se sont les prolétaires, les ouvriers de l’industrie, qui sont le fer de lance de la lutte des classes. Au mieux les employés des services suivent le mouvement, au pire, ils le freinent des quatre fers. La raison vient probablement du fait qu’ils sont à la fois plus instruits et conscients de ne pas produire de « valeur ». Plus instruits, ils sont aussi plus perméables à la rhétorique patronale.

    Les syndicats et le 1er mai

    A cela on peut ajouter que l’enrichissement régulier des Français, et le fait qu’ils aient commencé à accéder à la propriété de leur logement en masse sous Giscard, les détachent de la nécessité de la lutte immédiate. En 1954, 35% des ménages possédaient leur logement, ils étaient 45% en 1970 et ils sont environ 57% aujourd’hui. C’est une antienne de la droite de Giscard en 1974 qui faisait de l’accession à la propriété l’axe majeur de sa politique, à Sarkozy qui carrément annonçait un objectif visant les 70% de ménages propriétaires. L’idée est que lorsqu’on est propriétaire, on pense à droite et on ne se mêle plus de lutter pour un but collectiviste.

    Mais tout cela ne suffit pas à expliquer l’effondrement des syndicats. Une partie de cet effondrement s’explique aussi par leur incurie. Que reproche-t-on en effet depuis Mai 68 aux syndicats ? D’une part de s’être bureaucratisés – les luttes intestines pour les bonnes places au sein de structures syndicales alimentent régulièrement la chronique[1] – et donc de s’être embourgeoisés. Je ne parle même pas de ceux qui comme Nicole Notat ou Jacques Chérèque qui se servent du syndicat pour copiner avec le patronat et trouver de bonnes petites planques bien rémunérées. Cela s’est traduit par l’émergence de syndicats plus revendicatifs comme SUD.

    Plus globalement, on peut dire que de reculade en reculade, les syndicats se sont décrédibilisés. Ils ont reculés sur les privatisations, sur les retraites et aussi sur les réformes du droit du travail. Et comme par ailleurs ils ne peuvent obtenir de résultats en matière de salaires et de conditions de travail, on se demande à quoi ils peuvent bien servir. On remarque qu’ils sont aussi volontiers européistes et mondialistes, ce qui les prive d’un cadre cohérent pour les luttes. On aurait tort cependant de moquer le syndicalisme. D’une part parce qu’il y a une différence énorme entre ceux qui sont sur le terrain et qui essaient de faire quelque chose et la bureaucratie qui vise manifestement d’autres objectifs que la défense des travailleurs.

    En tous les cas, il semble que le fonctionnement des syndicats n’est plus adapté dans le fond et dans la forme, comme ne sont plus adaptés d’ailleurs les partis politiques traditionnels qui nous demandent de voter et de leur faire confiance. Le résultat est là, faute de syndicats offensifs, le nombre de journées de grève diminue radicalement depuis une quarantaine d’années. Il a fallu l’imbécilité de Juppé pour réactiver le mouvement en 1995, mais ce mouvement était assez étranger à la logique syndicale, il s’est développé asses spontanément. Mais la tendance est généralement à la baisse.

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    Nombre de jours de grève en milliers en France 

    Si on compare avec l’étranger, non seulement le taux de syndicalisation en France est devenu un des plus bas du monde développé, mais bien entendu le nombre de jours de grèves est devenu très faible aussi. Ce qui veut dire que les syndicats français ont la spécificité par rapport à leurs voisins d’être plutôt inefficaces. C’est bien entendu par la grève que la pression peut s’accroître sur le patronat, c’est le moyen le plus évident de la lutte des classes. Mais comme il n’y a aucune raison pour que les syndicats français soient moins actifs que ceux des pays voisins, ils doivent de poser des questions sur leur tactique et leurs objectifs. En France on s’est longtemps gargarisé de l’efficience du modèle social français, en l’opposant parfois abusivement au modèle américain. Mais celui-ci se délite à grande vitesse. Les salariés français sont encore bien moins syndiqués que leurs homologues américains et leur combativité est aujourd’hui très faible. C’est ce qui explique sans doute que le gouvernement « socialiste » de la triplette honteuse Hollande-Valls-Macron en profite pour avancer ses pions sans opposition véritable des syndicats en ce qui concerne la réécriture du droit du travail. Tant que les syndicats ne changeront pas de tactique, les salariés resteront loin d’eux. Il y a pourtant beaucoup de sujet où ils pourraient lutter efficacement, que ce soit les retraites, ou encore les privatisations à venir. Le champ est vaste et pourrait produire des mobilisations fortes comme c’est le cas en Belgique par exemple, et réconcilier les syndicats avec les salariés pour une offensive contre les abus du patronat.

     

    Les syndicats et le 1er mai

     

     Les syndicats et le 1er mai

    P.S. Ceux qui veulent aller plus loin sur les origines du 1er mai peuvent lire le très bon roman de Jürgen Alberts, L’anarchiste de Chicago, paru en 1997 à la Série noire, mais qui n’a rien d’un roman policier.

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    Liens

    http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/05/01/a-quoi-sert-un-syndicat_4626018_4355770.html

     

     

     


    [1] Voir la triste éviction de Le Paon de la tête de la CGT. 

    « De la gauche et de la droiteL’Université Populaire d’Aubagne se fait connaître !! »
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  • Commentaires

    1
    LILI13
    Lundi 4 Mai 2015 à 22:15

    Vous oubliez le manque de négociation, de dialogue social en France depuis 30 ou 40 ans. Pourquoi ? Je pense que les corps intermédiaires en France ont toujours été malmenés par la VEME république qui a peur ,depuis 58, d'émeutes et de tensions sociales fortes. Cela se passe peut-être mieux dans les autres pays. Pourquoi ? Cogestion dans les grandes firmes en Europe du Nord, Allemagne : n'oubliez pas que les non-syndiqués allemands ne bénéficient pas d'acquis sociaux obtenus par les syndicats et les grèves!!  Ces syndicats s’accommodent du libéralisme ambiant pour gratter des hausses de salaire mais sans jamais présenter d'autres possibilités de changement. N'oubliez ps qu'ils ne pensent jamais aux chômeurs et aux immigrés qui gagnent 3 euros de l'heure, ou bien les intérimaires qui ont de bas salaires en Allemagne.  Ce que veut faire d'ailleurs la CFDT, l'UNSSA... mais ils n'y arrivent pas...


    Bref c'est plus dur en France : avec 3 millions de manifestants en 2003, ça n'a pas changé pour la retraite, on n'est pas allé jusqu'à 65 ans, certes vous me direz,   bien maigre consolation !


    Il faut aussi souligner l'individualisme des salariés qui pensent que le libéralisme c'est la fatalité ! ou bien qu'eux seront protégés au sein de leur famille, qu'ils trouveront toujours un moyen pour échapper au déclassement et à la pauvreté! Cette idéologie est dévastatrice pour tous les mouvements collectifs, non ? 


    Il faut aussi souligner qu'il y a beaucoup de P.M.E où se syndiquer c'est faire partie de l'enfer !


    Dans la fonction publique et dans le secteur privé, le management est intraitable : après maintes réunions, comment voulez-vous que les salariés aient le temps de se réunir dans les sections syndicales? et les pauvres malheureux de syndicalistes sont brimés, insultés jusqu'à la dépression ou la démission. Lisez la littérature des sociologues du travail qui sont intarissables à ce sujet.


    Quand ils voient ça, les plus ouverts et les plus engagés sont dégoûtés et  vont se rhabiller. 


    Voilà ce que fait le libéralisme et l'idéologie dominante à droite et avec Hollande- Valls et Macron.


    Mais c'est vrai qu'il reste encore la liberté de faire changer les choses ; il serait bon de manifester,  de faire grève ... Non ce n'est pas ringard.


    En revanche si des intellectuels ont d'autres idées, moi je suis preneur.


    Une syndiquée parmi tant d'autres.


     

    2
    LILI13
    Lundi 4 Mai 2015 à 22:25

    N'oubliez pas qu'en Suède, les salariés sont obligés de se syndiquer pour bénéficier d'avantages ; mutuelles et même assurances...

    Pour ma part je n'aimerais pas me retrouver dans une association de consommateurs !  Ce syndicalisme de services à la personne peut plaire vos lecteurs, mais pas moi.

    POur T.LEPAON ces accusations sont venus en plein contexte d'élections professionnelles. Et qui en a profité ?

    Il faut se poser la question ? 

    3
    Mardi 5 Mai 2015 à 06:04

    Je suis assez d'accord avec vos remarques, je sais bien que les syndicalistes actifs ont du mal surtout à la base, et qu'ils sont bien seuls pour s'opposer aux offensives patronales soutenues par le gouvernement. Mais j'essayais de regarder un peu au-delà. Evidemment le syndicalisme d'aujourd'hui n'a plus aucune ambition de transformer la société en profondeur. Et comme ses résultats en termes matériels sont maigres, il s'ensuit une désaffection générale. Certes Lepaon a payé des querelles internes, mais n'est-ce pas le résultat d'un fonctionnement bureaucratique qui engendre des clans ? 

    Mais mon propos était aussi de montrer que dans les phases offensives des salariés, mettons les trente glorieuses, les syndicats trouvaient des adhérents et proposait le changement pour une meilleure société. Je crois qu'aujourd'hui les formes de lutte sociale doivent changer et changeront, comme les partis politiques, les syndicats sont plutôt discrédités. C'est du reste en 68 que le désamour entre les syndicats et les salariés a commencé de se manifester. 

    C'est un sujet très compliqué effectivement parce que comme vous dites l'individualisme ambiant n'aide pas, surtout dans un monde où les ouvriers sont en voie de disparition. c'est d'ailleurs cette logique qui transforme les syndiqués en simples clients d'une boutique plus ou moins performante. Ceci dit le nombre de syndiqués baisse aussi de partout dans le monde. 

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