• Les sondages, la gauche et le changement social

    Peut-on gouverner par les sondages ? C’est une question qui a souvent été posée et qui se pose d’autant plus que François Hollande et son gouvernement sont extrêmement impopulaires. En effet si nous étions dans une démocratie, globalement l’opinion se reconnaîtrait dans les choix de son gouvernement que ceux-ci nous plaisent ou non. Tant qu’une majorité soutient le voie choisie, il y a une certaine adéquation avec le gouvernement. Les hommes politiques consomment beaucoup de sondages, et pourtant ils s’appliquent à faire une politique en contradiction avec les désirs de leurs électeurs. C’est un phénomène très curieux. Ils n’en retiennent que quelques données superficielles : par exemple Hollande avait avancé son idée de taxe à 75% sur la part des salaires dépassant le million d’euros parce qu’il savait que le peuple a un souci d’égalité, ou encore Sarkozy a élaboré un virage très à droite parce que les sondages indiquent que l’immigration est aussi un problème, et que les Français veulent protéger leur identité culturelle. Mais ce n’était pas des convictions sincères, et d’ailleurs les deux hommes ont conduit à quelque chose près la même politique, celle qui est souvent comprise par la France d’en bas comme dictée par les banquiers et les bureaucrates de Bruxelles.

    Le précédent de 2005

    On se souvient qu’en 2005 les Français, puis les Néerlandais avaient voté, après un long débat démocratique, assez fortement contre le TCE. Mais que quelque temps plus tard ce TCE avait été avalisé en catimini et sans débat par les représentants élus de la Nation. C’était à l’évidence un divorce consommé entre l’élite et le peuple. Ce fut l’acte fondateur d’une évidente entrée dans une dictature qui ne dit pas son nom et qui pour l’instant ne s’oppose pas au peuple à l’aide de la police ou de l’armée. Quoiqu’en Grèce, au Portugal ou en Espagne, ce n’est pas tout à fait le cas.

    On voit dans ces mouvements désordonnés qui secouent l’Europe que ce qui a changé depuis quelques années c’est que les Etats nationaux n’ont plus de marge de manœuvre par rapport aux directives européennes et donc s’éloignent de plus en plus de leur opinion publique. Car si Hollande est très impopulaire, son prédécesseur ne l’était guère moins. Mais comme le montre le tableau ci-dessous Hollande n’est pas le seul dirigeant qui n’est pas populaire en Europe.


    La chanson est assez bien connue, le gouvernement est impopulaire parce qu’il fait des choix courageux et nécessaires pour que plus tard – quand on ne le sait pas – l’avenir devienne radieux. La question qui se pose est double :

    - sur quelle partie de sa politique le gouvernement est-il impopulaire ?

    - combien de temps un gouvernement impopulaire peut-il imposer ses choix contre l’avis du peuple ?

    La technique des sondages aide à mieux répondre à ces deux questions, non pas que les sondages soient d’une fiabilité à toute épreuve, mais quand ils convergent, quand ils dégagent des tendances lourdes, ils peuvent être utiles. Il nous vient à l’idée que finalement, à condition que les sondages soient bien faits, on pourrait peut-être gouverner par les sondages. Ce serait au fond une forme de démocratie qui finalement fonctionnerait mieux que celle dans laquelle nous nous vautrons.

     

    Sondages et idées de gauche

     

    En réalité les sondages ne sont pas surprenants dans leurs résultats et mieux encore ils ne sont pas favorables aux idées de droite. C’est un indicateur important à une époque où on met en avant bien volontiers dans des ouvrages de sociologues l’idée que l’individualisme, le consumérisme et les nouvelles formes de la famille, entraînent presqu’automatiquement un vote pour les partis de la droite libérale.

    Evidemment cela dépend de ce qu’on entend par idées de gauche et idées de droite. La gauche et l’extrême gauche ne sont pas d’accord sur beaucoup de choses, mais on peut néanmoins donner une définition de la gauche et de la droite à partir de quelques critères minimum. Nous résumons cette opposition dans le tableau ci-dessous en ne retenant volontairement que quelques critères.

     

    Gauche

     

    Droite

    Solidarité, coopération

    Compétitivité, concurrence

    Lutte contre les inégalités

    L’inégalité récompense les différences de productivité

    L’entreprise est construite à l’aide du travail et du capital

    L’entreprise est la seule propriété de celui qui amène l’argent

    Le pouvoir est exercé par le peuple

    L’élite éclairée exerce le pouvoir

    La priorité est le chômage

    La priorité est le profit

    L’Etat doit protéger les plus faibles

    L’Etat doit être réduit pour laisser s’épanouir la concurrence

     

    Ecoutons le peuple

    C’est évidemment sur les problèmes économiques que le peuple met l’accent. Un sondage récent nous aide à mieux comprendre cela. Il émane d’un institut américain Pew Research Center. Il traite de l’opinion européenne. Il montre que la question économique est au cœur de la désaffection des européens pour l’Union européenne et l’euro.  Car en effet ce sont les questions économiques qui arrivent en tête des préoccupations des Européens. La première inquiétude est la difficulté de trouver un emploi. La seconde la question de la dette, et curieusement la troisième est la hausse des prix, alors que l’Union européenne et particulièrement la zone euro sont placées dans une perspective de très faible inflation : ce qui semble vouloir dire que la déflation salariale n’a pas permis de contenir la hausse des prix à la consommation. En quatrième position on voit poindre une idée de gauche : l’accroissement des inégalités de revenus n’est pas bonne pour l’économie.


    Le sondage indique également que les deux tiers des Européens pensent que l’avenir est bouché. Cela s’exprime à travers la question : pensez-vous que vos enfants auront une situation moins bonne que vous ? Si les deux tiers des Européens pensent « oui », c’est 90% des Français qui ont ce sentiment. Ils pensent d’ailleurs que cela est le résultat d’une politique trop largement à l’avantage des « riches ». Mais cela indique aussi pourquoi les Européens se détournent de  l’Union européenne et de sa politique.

    En dehors de la question de l’emploi qui est une priorité – sauf en Allemagne – il apparait que de partout en Europe la politique économique est favorable aux riches et donc que l’accroissement des écarts de richesse pose un problème, car cela produit un blocage de l’ascenseur social et donc un dysfonctionnement de la démocratie.

    Dans ces conditions on comprend que les Européens se détournent massivement – sauf les Allemands – de l’Union européenne. au moment de la crise de l’euro, beaucoup se sont demandé s’il fallait plus ou moins d’Europe. Les « socialistes » et François Hollande en particulier ont demandé plus d’Europe, notamment que l’Union européenne se dote d’un véritable budget qui permette la redistribution vers les pays en difficultés. Mais le peuple se méfie de cette idée et l’expérience lui a appris à ne pas faire confiance à la lointaine bureaucratie européenne. Partout, même en Allemagne, la défiance augmente. La chute la plus spectaculaire de la confiance accordée à Bruxelles est évidemment plus forte dans les pays du Sud que ceux du Nord, mais elle est significative aussi en Allemagne. Pire encore, les jeunes sont encore plus méfiants que leurs aînés vis-à-vis du projet européen.


    Il semble que les jours de l’Union européenne et de l’euro soient comptés. En effet un trop grand nombre de pays considèrent maintenant que la monnaie unique, et les institutions européennes ne sont pas la solution, mais le problème. Il est remarquable d’ailleurs que la France soit devenu en quelques années un des pays leaders en matière d’euroscepticisme.


    Je voudrais ajouter une réflexion sur la question de l’immigration. C’est un sujet tabou à gauche que d’en parler. Certes l’immigration n’apparait que très loin derrière les problèmes d’emploi et de pouvoir d’achat comme une question importante. Mais c’est un problème sur lequel la gauche n’arrive pas à avoir une vision politique claire. Un sondage Ipsos de juin 2011 fait le point sur cette question. Il apparait clairement que les Français sont relativement moins hostiles que beaucoup d’autres peuples à l’immigration. Mais il apparait aussi clairement qu’ils pensent que l’immigration contribue à la détérioration de l’emploi et des conditions économiques en général puisqu’elle permet d’abaisser les salaires. Peut-on développer une politique de gauche qui tienne compte de ses sentiments sans développer le racisme ?

    Diriez-vous qu’il y a trop d’immigrés dans votre pays ?

    Sans aucun doute pour les Russes (77%), les Belges (72%), les Britanniques (71%), les Italiens et les Espagnols (67%), les Argentins (61%), les Américains (59%), les Allemands (53%), les Australiens et les Français (52%) …  A penser le contraire, une majorité de Japonais, Polonais et Mexicains !

    Sondage Ipsos du 15 au 28 juin 2011

    Conclusions

    Ce rapide tour d’horizon des opinions explique :

    - d’abord pourquoi Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des présidents impopulaires, ils ne répondent pas aux attentes des populations.

    - ensuite pourquoi le Front Nationale est un parti d’avenir. Pour l’instant la seule chose qui bloque son développement c’est son image sulfureuse héritée de la présidence de Jean-Marie Le Pen.

    Le principal du débat c’est la question économique. On voit qu’en Allemagne où l’économie se porte un peu mieux, la morosité est moindre, et le projet européen accepté. Mais bien sûr ce projet n’est pas viable s’il a pour seul effet d’enrichir l’Allemagne.

    A partir de là, peut-on réécrire un programme pour la gauche, un programme qui serait susceptible de provoquer l’adhésion du peuple. Je pense que oui. Il faudrait pour cela que la « gauche » axe son programme sur une reconquête de l’Etat qu’elle a abandonné à des bureaucrates corrompus, et qu’elle annonce clairement qu’elle redonnera une impulsion nouvelle à son intervention.

    François Hollande et Jean-Marc Ayrault se sont lancés dans une réforme fiscale. C’est une bonne idée, car c’est par la réforme de l’impôt que se manifestera ou non la volonté de lutter contre les inégalités sociales. Personnellement je ne pense pas qu’ils mèneront à bien cette réforme plus que nécessaire, pour cela il faudrait réhabiliter l’impôt sur le revenu et diminuer le poids des impôts indirects qui pèsent plus sur les pauvres que sur les riches. Mais surtout ce qui bloquera la réforme fiscale ce n’est pas l’imbécilité de nos dirigeants, c’est le fait qu’en restant dans le cadre de l’Union européenne, la concurrence fiscale entre les pays ne permet pas d’aller dans ce sens. C’est l’inverse qui s’est toujours passé.

    Pour tout cet ensemble de raisons, il me paraît que la sortie de l’euro, puis la sortie de l’Union européenne est le préalable à la mise en place d’une politique de gauche. C’est seulement en se débarrassant des traités européens -  qui sont par ailleurs irréformables, contrairement à ce que font semblant de croire les gens d’ATTAC ou Mélenchon – que l’Etat pourra retrouver son rôle, c’est-à-dire celui  de défendre les plus faibles contre les plus forts, celui d’activer la coopération et la solidarité. Espérons que la gauche connaîtra un sursaut dans ce sens parce que sinon c’est le Front National qui apparaîtra comme le parti le plus à gauche, le parti du peuple. J’ai déjà dit ici pourquoi je ne serais jamais prêt à voter pour le Front National. Mais cela ne m’empêche pas de dire que le programme économique de ce parti est aujourd’hui plus à gauche que celui de Mélenchon, et qu’il est aussi plus cohérent. On n’entravera pas son ascension sans produire un programme alternatif, cohérent et qui ait aussi l’adhésion du peuple, en ressassant les mêmes imprécations rituelles contre le racisme. D’autant que dans le même temps ce parti se donne le beau rôle de défendre la laïcité et que la gauche ne sait plus que faire face à la montée des communautarismes.

    Lien

     http://www.pewglobal.org/2013/05/13/the-new-sick-man-of-europe-the-european-union/

    http://www.franceinter.fr/blog-le-blog-deric-valmir-immigration-le-sondage-dont-on-ne-parle-pas

    « Nouvelle donne, un nouveau parti de gaucheLouis Janover, Surréalisme et situationnistes au rendez-vous des avant-gardes, Sens & Tonka, 2013 »
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