• Les scénarios de dissolution de l’euro, Jacques Sapir, Philippe Muller et Cédric Durand, Fondation Res Publica, septembre 2013

     

    L'Europe et l'euro sont mal en point. Et cette décomposition alimente la montée de l'extrême droite. Mais les eurocrates prétendent que plus d'Europe nous tirera d'affaire. Sortir de l'euro n'est pas une catastrophe, la catastrophe, on l'a déjà. Au contraire, c'est une chance pour que les sociétés repartent sur de nouvelles bases et fassent enfin de la politique. 

    Pour ceux qui suivent les travaux de Jacques Sapir depuis quelques années, cette nouvelle étude ne surprendra pas. Elle se situe dans la continuité des articles qu’il met sur son blog http://russeurope.hypotheses.org/. Il s’agit ici d’une étude commandée par la fondation Res Publica, qui est en quelque sorte la think tank de Jean-Pierre Chevènement. Que se passe-t-il concrètement si on sort de l’euro ? Est-ce une catastrophe ? Etant données les misères que cette monnaie nous a apportées, la réponse est claire : c’est une nécessité que d’en sortir. Dans une brève introduction, les auteurs montrent que l’euro, contrairement à ses promesses, a apporté les résultats suivants :

    - la zone euro est la région où la croissance est la plus faible du monde, et du reste les pays de l’Union européenne qui ne l’ont pas adoptée, comme la Suède et le Royaume Uni, s’en tirent mieux que nous ;

    - les économies sont de plus en plus divergentes, loin de les rapprocher du point de vue du niveau de vie, l’euro a accru les écarts entre les pays riches du Nord et les pays un peu plus pauvres du Sud ;

    - la monnaie unique est également, de par sa gestion, responsable de la dérive des finances publiques, et sa manière d’y faire face est une catastrophe qui plonge la zone dans la dépression.

    Donc pour eux la monnaie unique est condamnée. Ils vont ensuite modéliser différents scénarios de sortie de l’euro. Le premier est une hypothèse de dissolution concertée, les pays considérés se mettent autour d’une table et constatant l’échec de cette monnaie, décident de mettre fin à cette expérience (H1). Le second scénario est l’hypothèse d’une zone euro à deux vitesses, il s’agit de mettre en forme deux euros, l’un pour la région du Nord autour de l’Allemagne, et l’autre pour la région du Sud autour de la France (H2). Enfin le troisième teste l’hypothèse d’une sortie de l’euro dans le désordre, les pays abandonnant cette monnaie les uns après les autres pour retrouver leur souveraineté (H3).  A ces trois hypothèses on ajoute trois orientations possibles pour la politique économique : une orientation dite pro-consommation, une autre dite pro-investissement, et enfin une troisième qui choisirait de donner la priorité au rétablissement des finances publiques.

    Les résultats du modèle sont spectaculaires et convaincant : la croissance repart, les pays comme la France, l’Italie et l’Espagne qui s’étaient fortement désindustrialisés depuis la mise en place de l’euro, relocalisent leur production industrielle, le chômage baisse – pour la France en deux années il reculerait de 1,7 millions de personnes et bien sûr les finances publiques se rétablissent.

    Les auteurs ajoutent que ces résultats devront s’appuyer sur deux mesures étatiques fortes : d’abord évidemment le contrôle des changes et des mouvements de capitaux, ensuite le développement de la formation afin d’utiliser au mieux les opportunités de ré-industrialisation. L’ensemble est très convaincant, et cela d’autant plus facilement qu’on a vu à l’œuvre les dégâts que l’euro a générés depuis sa mise en place.

    Les auteurs de ce petit livre montrent une préférence marquée pour l’hypothèse n°1 celle d’une dissolution concertée de l’euro. Ils pensent que c’est celle qui entraînera le moins de tension et c’est surtout celle qui est finalement le plus favorable à l’Allemagne. Selon moi, c’est bien pour ça qu’elle ne sera pas adoptée. En effet, le principal bénéficiaire de l’euro est l’Allemagne, entrer dans le processus de dissolution de l’euro entraînera un recul de son économie, recul qu’elle ne pourra compenser qu’en laissant filer l’inflation, c'est-à-dire en acceptant de diminuer les inégalités de revenus entre les classes. Or, étant donnée la mentalité de petit boutiquier des capitalistes allemands, on les voit mal renoncer à leurs privilèges. Les auteurs signalent également que les banquiers perdront dans cette affaire beaucoup d’argent, eux non plus n’ont pas intérêt à la dissolution de l’euro. Cette alliance des capitalistes allemands et des banquiers européens empêche d’envisager une sortie sereine de l’euro par dissolution. Remarquons que la sortie de l’euro entraînera de fait un transfert d’emplois de l’Allemagne vers la France et les autres pays, comme l’euro a transféré des emplois de ces pays vers l’Allemagne.

    Le seconde hypothèse d’un euro à deux vitesses n’est pas envisageable non plus, ne serait-ce que parce qu’elle nécessiterait la signature de nouveaux traités. C’est d’ailleurs l’hypothèse la moins intéressante sur le plan économique, une des raisons à cela est que dans le cas d’une zone euro à deux vitesses, la France qui serait alors le grand bénéficiaire de cette évolution, deviendrait le pivot de la zone du Sud, et les mêmes problèmes recommenceraient pour l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

    Il vient sous le sens que c’est seulement l’hypothèse 3 qui doit être envisagée. C’est-à-dire, une sortie désordonnée de l’euro. La raison est assez simple c’est que les maîtres de l’euro et de l’Union européenne ne sont pas prêts, même si on leur explique les choses longuement, à renoncer à leurs privilèges. Donc cette alliance dont nous avons parlé entre les banquiers européens et les capitalistes allemands, va imposer jusqu’au bout – jusqu’à la mort – ce système dont elle vit grassement. Les auteurs de cette étude pensent que l’hypothèse H1 est la plus probable car elle est la plus avantageuse au bout du compte pour l’Allemagne. C’est une erreur de croire que les décisions politiques intègrent une logique coût-avantage claire à moyen et long terme, elles sont le plus souvent prises pour préserver des positions de court terme, sinon, il n’y aurait plus de guerre depuis bien longtemps !!

    Pour ma part, je pense que c’est vers cette hypothèse qu’on se dirige, mais pas tout de suite, la classe politique ne se rend pas bien compte que le temps qui passe creuse tous les jours un peu plus les déficits et plombe l’emploi. Il faut pour qu’on en arrive à choisir cette hypothèse 3 que les dégâts apparaissent enfin irrémédiables aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique. C’est pour l’instant seulement en Grèce qu’on se rend compte de cela.

    J’émettrais aussi des réserves quant aux conclusions de cette étude, notamment en ce qui concerne le pouvoir du monde de la finance. Si les auteurs comprennent assez bien qu’il faudra mettre en place tout de suite, dans l’optique d’une sortie ou d’une dissolution de l’euro, un contrôle des mouvements de capitaux, ils n’envisagent pas une large nationalisation du secteur du crédit. Celui-ci me semble pourtant envisageable et nécessaire, car sinon les banquiers demanderont des compensations pour les pertes importantes qu’ils subiront. Egalement l’étude si elle est très bien menée en ce qui concerne les gains potentiels d’une dissolution de l’euro, est plutôt faible pour ce qui concerne la mise en place d’une monnaie commune qui laisserait les monnaies nationales en place en leur permettant de dévaluer quand cela est nécessaire. Car en effet, pour mettre en place une monnaie commune, il faut un minimum de coopération. Or c’est seulement dans le cadre de l’hypothèse 1 que cela sera possible. Mais il faut dire aussi que les avantages d’une monnaie commune ne nous apparaissent pas très convaincants, sauf à se placer dans une pure logique de marché.

    Les auteurs analysent insuffisamment les effets politiques de la sortie de l’euro. Or une des raisons qui devraient nous pousser à sortir définitivement de l’euro et de l’Union européenne, c’est qu’il s’agit de la seule manière finalement de retrouver le goût de la politique. La souveraineté de la nation retrouvée permettrait enfin de débattre au fond du modèle de société que nous voulons construire, discuter de la place de l’Etat, discuter des inégalités de revenus et de l’impôt, ou encore de la meilleure manière qu’il y a pour défendre notre environnement.

    Malgré ces réserves – ces timidités on pourrait dire – cette étude est excellente et ses résultats très sérieux. J’avais par ailleurs réalisé un calcul grossier en calculant ce que  coûtait à la France l’euro, en divisant le montant du déficit commercial par le coût annuel d’un emploi (44000 € en moyenne, charges comprises), j’arrivais à attribuer au déficit commercial de la France 1,7 millions d’emplois, soit l’équivalent de ce que trouve les auteurs ce cette étude qui donne ce chiffre comme une baisse du chômage en France lors d’une sortie de l’euro.

     

     

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