• Les nouveaux chiens de garde, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, 2013

     

    Le thème est assez bien connu et porte sur la fabrication de l'information et sa diffusion. Le titre renvoie à l'ouvrage de Paul Nizan, Les chiens de garde, paru en 1932, qui traitait non pas de l'information, mais de la philosophie en général comme une pensée de classe, et appelait à un renversement de perspective.

    Le film de Balbastre et Kergoat met donc en scène les thèses de Serge Halimi, thèses qui avaient connu un grand succès en 1997 et qui dénonçaient non seulement la connivence entre les journalistes, mais aussi l'absence de débats de fonds sur les grands sujets du moment. C'est à partir de l'ouvrage de Serge Halimi qu'on a dénoncé de plus en plus souvent la "pensée unique", terme qui sera ensuite repris et détourné par des conservateurs comme Nicolas Sarkozy pour se donner la posture d'un homme qui avance et fait l'histoire.

    Quoique ces idées soient bien connues dans les milieux un peu contestataires, la mise en image de cette soumission des journalistes à une pensée de classe est tout à fait parlante. On touche du doigt si on peut dire le degré de corruption et d'imbécilité aussi bien des journalistes que des soi-disant experts. Les médiatiques qui se font remarquer le plus sont probablement les "économistes" qui envahissent les plateaux télé pour répéter depuis trente ans toujours la même chose : on n'a plus les moyens d'entretenir un Etat glouton, on ne travaille pas assez, le SMIC est trop élevé, il faut pouvoir licencier pour embaucher, etc. Le fait de voir le monstrueux Michel Godet répéter depuis trente ans toujours la même chose au nom de la nécessité du changement, montre que celui-ci n'a finalement pas beaucoup d'imagination.

    La palme de la canaillerie revenant sans doute à des journalistes comme Michel Field, passé avec aisance du gauchisme militant, au soutien de Mitterrand pour finir par se vautrer dans les petits gueuletons stipendiés par le patronat.

    Ce n'est pas très original finalement de dénoncer les journalistes comme le soutien de la bourgeoisie. Ils ont toujours été comme ça. Ce qui a changé par contre, c'est qu'avant il y avait une presse d'opinion, et que le développement de la télévision notamment, à travers une démultiplication à l'infini du nombre des chaînes, non seulement à policé les discours - c'est assez drôle de voir dans le film Jacques Julliard et Luc Ferry débattre à fleuret plus que moucheté - mais a rendu les présentateurs comme les experts complètement interchangeables.

    La meilleure partie du film est sans-doute la fin, lorsque Bernard Henry-Lévy qui décidemment n'en rate pas une, nous explique - en tant qu'expert on suppose - qu'il est inacceptable que des ouvriers fassent preuve de violence et séquestrent des patrons ou du personnel d'encadrement. Manifestement, il ne comprend rien à la situation de cette classe ouvrière en perdition. Il aurait été bon d'ailleurs de rappeler que BHL était lui aussi dans le temps un gauchiste assez débile du reste puisqu'il avait commis un opuscule pour célébrer l'avènement du socialisme au Bengladesh. Car c'est pas seulement le manque de conviction qui caractérise la classe qui fabrique et façonne nos idées, mais aussi cette capacité à en changer comme on change de chemise.

    Ceci dit, il reste beaucoup de questions à se poser :

    1. pourquoi finalement le peuple s'accommode-t-il aussi facilement de ces faux experts et de ces maîtres à penser d'un nouveau genre ? Il faut s'interroger à cette volonté mortifère d'avaler des couleuvres.

    2. que faire pour contrecarrer ce pouvoir ? On peut bien sûr attendre qu'il tombe de lui-même et se disqualifie devant l'énormité de ses mensonges, mais il faudrait peut-être aussi réfléchir à produire un type nouveau d'information. Il n'est en effet pas certain que ce genre de film change quoi que ce soit, car en effet il s'adresse d'abord aux convaincus, diffusé dans les circuits militants, son public lui est acquis et donc il ne dépasse pas le cercle habituel de ce genre d'événement.

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 22 Septembre 2013 à 12:32
    Et internet ?
    Lorsqu'Halimi a écrit ce livre, Internet n'existait quasiment pas en France, or ce nouveau média, qui fonctionne en réseau, a changé la donne. Pourquoi le TCE a-t-il été rejeté par les français en 2005 ? Car la résistance s'est organisée sur le net et le blog de Chouard a fait un carton. Pourquoi les égyptiens se sont révoltés en 2011 ? Car les réseaux sociaux comme Twiter et Facebook ont déjoué une censure étatique omniprésente et ont permis la fusion des attentes populaires pour une vie meilleure et celle d'une jeunesse en mal de libre-expression.
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