• Les journalistes et leur double peine

     Les journalistes et leur double peine

    Les journalistes sont depuis des années dans le collimateur de la critique et de l’opinion publique. En 1997 Serge Halimi avait publié un ouvrage à sensation, Les nouveaux chiens de garde, dans lequel il dénonçait la collusion des journalistes avec leur hiérarchie et le peu de cas qu’ils faisaient de la cause sociale. D’où une présentation très éloignée de la réalité des problèmes qui la secouent. C’est une profession très critiquée et méprisée pour ce qu’elle est. Ils sont à la fois vus comme des domestiques et comme des menteurs de professions qui arrangent la réalité pour la rendre présentable. Il y avait eu aussi l’excellent ouvrage de Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, ouvrage qui s’était attaqué aux dérives douteuses de ce journal[1]. Dérives qui se sont aggravées depuis quelques années, avec notamment le soutien sans réserve du journal à la candidature de Macron en 2017. Marianne du 19 octobre 2018 en remet une couche, en montrant comment le pouvoir des médias s’est encore un peu plus concentré. Comme c’est un secteur d’activité qui est déficitaire, largement, il est évident que si les grands groupes y investissent du bon argent, c’est qu’ils en attendent des retombées. Celles-ci ne peuvent se comprendre qu’en termes de manipulation de l’opinion publique. Et c’est bien ça qui rapporte sur le long terme. On sait très bien qu’en 2017 la quasi-totalité de la presse se rangea derrière Macron, y compris d’ailleurs Marianne qui depuis a été racheté par un groupe tchèque… Cet appui de la presse a été décisif parce que Macron n’était pas très bien connu et sans cela – sans aussi les procédures judiciaires engagées contre Fillon – il n’avait aucune chance d’être élu. Cet exemple bien connu nous montre que ce fut un excellent investissement pour les propriétaires des médias : les desiderata du grand patronat ont été satisfaits au-delà de toute espérance. Rien que les mesures fiscales de Macron et de son équipe ont payé de retour c’es investissements dans la presse et les médias.  

    Les journalistes et leur double peine

    Les journalistes n’ont que peu de large de manœuvre face à cette poigne de fer. Et cela pour deux raisons :

    - la première est qu’ils doivent faire en permanence allégeance à leur direction. Plusieurs grandes figures de ce métier curieux ont payé le prix d’une certaine indépendance revendiquée, Natacha Polony, Frédéric Taddéi ou même encore Michel Onfray. La liberté de la presse étant très limitée en France, Taddéi a retrouvé du travail sur Russia Today, Polony chez Marianne qui a été vendu aux Tchèques comme je l’ai signalé. La tribune avait auparavant viré Romaric Godin qui signait pourtant dans ce journal des articles vraiment passionnant sur l’Europe et ses dérives, mais sans doute trop critiques, dévoilant des dessous peu reluisants, notamment à propos de la crise grecque[2].

    - la seconde est moins évidente. C’est que les journalistes sont formés dans un sens très particulier au politiquement correct dans les écoles de journalisme ou pire encore à Sciences Po. Ayant peu de compétences généralement, ils développent des discours convenus qui sont en général compatible avec la doxa dominante. Par exemple sur l’Europe. Il faut aller voir Le figaro pour y trouver quelques articles comme ceux de Coralie Delaume qui y présentent une approche moins complaisante. La quasi-totalité des journalistes est gagnée par les mêmes idées, ils sont pro-européens, un peu écologistes, pour le mariage gay, pour la tolérance vis-à-vis de l’islam et du voile. Certes il y a des craquements de ci, de là. Par exemple Davet et Lhomme ont dirigé une enquête approfondie sur l’islamisation de la société en Seine-Saint-Denis[3], mais ils peuvent se le permettre parce qu’ils ont eu de gros succès de librairie avec leur livre d’entretiens avec François Hollande[4], et que Le monde tolère encore, mais pour combien de temps ?, des dissidents de la pensée unique. Et puis il faut dire qu’en manipulant Hollande, ils ont bien servi finalement Macron.

    Plus encore, les journalistes n’aiment pas les travailleurs qu’ils croient plus incultes qu’eux-mêmes, les pue-la-sueur comme on disait dans le temps. C’est la vieille haine des domestiques qui ont honte de ce qu’ils sont pour les prolétaires. Ils le montrent tous les jours en prenant fait et cause pour l’Europe et pour l’austérité, aimant étaler la richesse de Bernard Arnault ou les combines de Drahi comme s’il s’agissait là d’exploits singuliers. Ils ont une dent particulière contre Mélenchon, le moindre écart de ce dernier – et il en fait pas mal – et c’est l’ensemble de la classe journalistique qui lui tombe sur le paletot. On vient de le voir encore avec l’affaire de la honteuse perquisition où ils s’en sont donné à cœur joie pour tirer à boulets rouge sur Mélenchon.

    Le pire sont sans doute les journalistes spécialisés dans la chose économique. En employant le jargon de leur maître, ils font comme s’ils comprenaient quelque chose à la matière dont ils causent. On les verra par exemple dans Le monde, décidément un journal de référence en la matière !, nous expliquer depuis 2016 que l’économie britannique se casse la gueule, qu’il n’y aura pas d’accord sur le Brexit avec l’Europe, puis ils changeront récemment en expliquant qu’il est impossible qu’il n’y ait pas d’accord parce qu’en fait l’Union européenne aurait à perdre plus que le Royaume Uni à une absence d’accord puisqu’elle a un excédent commercial avec ce pays. Si dans ce cas les journalistes du Monde ont été plutôt lents à la détente, c’est surtout parce qu’ils suivaient Macron qui voulait un Brexit dur qui fasse un exemple pour les pays européens. Faut-il ne pas avoir beaucoup d’imagination pour suivre un esprit aussi biscornu que celui de Macron ! 

    La révolte contre le journalisme aux ordres  

    Les journalistes et leur double peine 

    Depuis quelques temps on voit des journalistes se rebeller d’une manière ou d’une autre. C’est ce que j’ai déjà pointé en parlant du Monde. Sans doute certains en ont-ils un peu marre qu’on leur crache dessus. C’est ainsi qu’est sorti l’affaire Benalla. C’est ainsi que l’on voit des journalistes comme Gérard Courtois, pourtant bienveillant par nature, commencer à prendre leurs distances avec Macron. Même l’inénarrable Françoise Fressoz émet quelques critiques timides à l’encontre de Macron. Et voilà maintenant que Laurent Joffrin, cireur de pompes professionnel, critique le cynisme de Macron… tout en lui accordant, on ne sait pourquoi, une certaine intelligence : « trop intelligent » dit-il[5] ! Ça branle dans le manche ! On a même vu des critiques paraître chez BFM. C’est dire !

    Pourquoi ce retournement ? A mon avis il y a plusieurs raisons, au moins trois :

    - d’abord la presse ordinaire a de moins en moins d’influence sur l’opinion, et redonner une crédibilité aux journalistes passe par le développement d’une plus large marge de critique ;

    - ensuite la déferlante des réseaux sociaux met en accusation les méthodes journalistiques, on commence à se rendre compte que les journalistes occultent des informations par exemple sur l’identité et les raisons d’attaques au couteau, ou sur les évènements qui ont lieu en Allemagne ou en Italie à propos de l’immigration. 

    - enfin parce que sans doute que les propriétaires de certains médias ne sont pas contents de la gestion macronienne du pouvoir et qu’ils rêvent de le pousser à la démission pour le remplacer par quelqu’un de moins agité et de plus convenable. Car Macron ne pose pas seulement des problèmes à l’intérieur du pays, il en pose aussi avec les Etats-Unis, le Royaume Uni ou encore la Russie, ce qui nuit aux affaires. Certes ils n’ont pas le pouvoir de le faire démissionner – certains journalistes ont avancé imprudemment l’idée d’une dissolution – mais peut-être pensent-ils qu’ils vont modérer son arrogance native. 

    Les journalistes et leur double peine 

    Le Tchèque Kretinsky après avoir racheté Marianne, vient de rentrer en discussion avec Mathieu Pigasse pour faire l’acquisition du Monde, et sans doute aussi tous les titres qui se trouve derrière, Les Inrockuptibles, Courrier international, etc[6]. Ce milliardaire est déjà très puissant dans la presse de son pays. Le fait qu’il ait nommé Natacha Polony à la direction de Marianne fait se dresser les sourcils des journalistes du Monde. Celle-ci est en effet plutôt hostile à l’Europe – Bastien Gauquelin la qualifie de souverainiste et de conservatrice – et on sait également que les Tchèques ne sont pas favorables à une trop grande dilution de leur souveraineté dans l’Union européenne, pour cette raison ils n’ont pas rejoint la zone euro, alors que l’état de leur économie le leur permettrait. Les journalistes du Monde se rassurent comme ils peuvent et veulent croire que Kretinsky, vu qu’il est milliardaire et magouilleur, est aussi un soutien de l’Union européenne ! C’est bien possible, on le verra bien. Il est clair que Kretinsky ne va pas investir ses millions dans des affaires de presse s’il n’a pas la possibilité d’en tirer un avantage. Mais de quel ordre sera cet avantage ? Certainement pas pécunier. Il peut être de travailler l’opinion et donc faire de la politique, mais pourquoi en France ? Il est possible également qu’il se serve de sa nouvelle puissance de frappe pour faire des affaires, c’est-à-dire s’introduire dans les milieux d’affaires français et toucher des hommes politiques qui l’aideront à avancer. Kretinsky a fait son beurre dans le secteur de l’énergie, consécutivement aux privatisations qui ont suivies le passager du communisme au capitalisme sauvage[7]. On ne sait pas ce qu’il fera des organes de presse français qu’il vient d’acquérir, Le monde soutient qu’il laisse les journalistes faire leur vie de journalistes sans intervenir. On verra bien. Mais ce que je constate, c’est qu’avec Marianne et Le monde, il tient les deux bouts de la ficelle. D’un côté il a un journal qui risque de devenir très critique face à Macron et ses turpitudes et face à l’Europe, et de l’autre il a l’exact inverse.

    La morale de cette histoire est que le journalisme ne vaut quelque chose que lorsqu’il est indépendant à la fois du pouvoir financier et du pouvoir de la publicité. On voit que dans cette catégorie, les titres sont très peu nombreux du moins dans la presse imprimée qui tache les doigts.



    [1] Les milles et une nuits, 2003.

    [2] Depuis Romaric Godin a trouvé refuge chez Médiapart.

    [3] https://www.marianne.net/societe/davet-lhomme-et-l-islamisation-en-seine-saint-denis-bienvenue-dans-la-realite

    [4] Un président ne devrait pas dire cela… Stock, 2016.

    [5] https://www.liberation.fr/france/2018/06/13/macron-ou-le-cynisme-de-la-mystification-liberale_1658743

    [6] https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2018/10/18/daniel-kretinsky-le-milliardaire-tcheque-qui-veut-conquerir-paris_5371293_3236.html

    [7] Encore un exemple d’un oligarque qui est devenu riche sans travailler.

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