• Les idées reçues en économie Trop d’impôts tue l’impôt

     

    Parmi les slogans les plus populaires véhiculés par les économistes libéraux, il y a cette idée fausse selon laquelle la pression fiscal est mauvaise non seulement pour la croissance mais aussi pour le rendement même de l’impôt.

    C’est une idée très ancienne et qui remonte à Adam Smith, on la trouve en 1776 dans Enquête sur les causes de la richesse des nations. Dans cet ouvrage qui est encore aujourd’hui la bible des économistes orthodoxes, on peut lire que la trop forte pression fiscale nuit à la croissance, et donc qu’il faut maintenir l’Etat strictement dans ses fonctions régalienne.

    C’était une rupture par rapport aux économistes qu’Adam Smith qualifiait de mercantilistes. En effet, ceux-ci avançaient au contraire que les dépenses de l’Etat était une nécessité et donc qu’il fallait prélever un impôt suffisant de façon à ce que l’Etat joue son rôle dans le développement de la nation. Smith qui croit au marché et à sa main invisible pense bien sûr le contraire.

     

    Adam Smith

     A cette époque la pression fiscale est très faible : certainement inférieure à 10% du PIB en Angleterre, et probablement plus proche des 5% en France. Or entre 1776 et aujourd’hui cette pression fiscale passera de 5% à presque 50% dans les pays développés. Ce qui veut dire que cet accroissement de la pression fiscale a au moins accompagné de tout temps la croissance, sauf à avancer que depuis Smith la croissance a été nulle dans les pays riches, ce qui me semble osé. La raison est que l’Etat produit des biens publics qui sont nécessaires à cette croissance, que ce soit dans les domaines de la santé, de l’éducation et des infrastructures.

    La preuve du caractère erroné du raisonnement est que chaque fois qu’on essaie de faire baisser les taux de prélèvement – donc qu’on met en place des politiques d’austérité – on tue tout simplement la croissance, à court terme parce que la demande étatique ne soutient plus la croissance, et à moyen et long terme parce que les investissements publics font défaut.

     

    La courbe de Laffer

     

    Le raisonnement erroné de Smith a retrouvé une certaine vigueur, ou du moins une popularité lorsque l’administration Regan se lança dans un programme de baisse des impôts sur les hauts revenus. L’idée était qu’une trop forte pression fiscale décourageait les initiatives entrepreneuriales et donc elle finissait par peser sur le rendement de l’impôt. La courbe de Laffer – du nom de l’économiste Arthur Laffer qui traça cette courbe sur une nappe de restaurant – est censé montrer que les taux d’imposition peuvent croître jusqu’au taux B et que cela augmente les rentrées fiscales, mais au-delà, le rendement de l’impôt devient de plus en plus faible. Pour faire simple disons que si le taux de prélèvement est de 0% les recettes de l’Etat seront évidemment nulles, mais que s’il est de 100%, il sera confiscatoire – pour reprendre le vocabulaire courant des idéologues de droite – et il découragera la production.

    L’apparente vérité de cette démonstration se heurte à deux éléments. Le premier est purement technique qu’elle est la valeur de B ? Comment la déterminer ?

    La seconde est empirique. On voit que des pays avec des taux de prélèvement fiscaux élevés ont une croissance forte, comme les pays du nord de l’Europe, tandis que des pays en voie de développement ont aussi des taux de prélèvement fiscal très faibles.

      

    En tous les cas, comme le montre le graphique ci-dessus que j’emprunte à Anthony Meilland, il y a plutôt une relation positive entre le taux de prélèvement fiscal et la richesse d’un pays. Ce qui vérifie ce que j’ai plus haut, à savoir que les dépenses de l’Etat participaient au développement.

    On peut le voir aussi sur le graphique suivant, emprunté à l’OIT (Organisation Internationale du Travail) qui montre qu’il y a une relation très nette entre les dépenses de sécurité sociale et la richesse d’un pays. Ce qui laisse entendre que les dépenses de l’Etat ne sont pas des dépenses improductives, mais au contraire des investissements.

      

    Pour conclure, plus que la pression fiscal, ce qui importe c’est la façon dont l’impôt est réparti. On peut faire porter l’impôt sur les revenus, sur le capital ou sur la consommation. Vers la fin du XVIIIème siècle, les Physiocrates considéraient que l’impôt devait être unique et porter sur le capital, c’est ce point de vue que défendra ensuite Léon Walras et plus tard Maurice Allais, prix Nobel d’économie français.

    Depuis l’entre-deux-guerres les gouvernements des pays les plus riches se sont servis de l’impôt sur le revenu pour corriger les inégalités engendrées par le marché : c’est l’impôt progressif. Mais depuis une trentaine d’années, sous la pression de la mondialisation, ces mêmes gouvernements ont fait machine arrière et ont tous abaissé la progressivité de l’impôt, reportant le manque à gagner sur la consommation, cet impôt fonctionne à l’envers de l’impôt progressif sur le revenu et pénalise d’abord les plus pauvres, mais pénalise aussi la demande. Ce qui explique pour partie la faible croissance dans laquelle la doctrine libérale nous a mis puisque nous sommes bien dans une crise de surproduction.

      

    Le graphique ci-dessus, dû à Thomas Piketty montre que le système d’imposition en France qui tient compte de l’ensemble des impôts, est devenu au fil des réformes fiscales libérales dégressif pour les classes les plus aisées, c’est-à-dire les revenus des 10% les plus riches. Thomas Piketty pensait que tout de même l'élection de François Hollande servirait un peu à compenser cette dérive, cela n'a pas été le cas.

    « Hollande à Florange et les chiffres de l’emploiNaomi Klein, La stratégie du choc, Leméac/Actes Sud, 2008 »
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