• Les enjeux d’un soutien à Syriza

     

    Il va de soi qu’on doit manifester notre soutien au peuple grec, parce que c’est celui qui a été pris pour cobaye par la monstrueuse Troïka qui a testé sur lui ses idées sur la mise en quasi esclavage et l’appauvrissement de toute une population. Que la rébellion à cette politique criminelle ne se traduise que par un changement de majorité parlementaire en dit long sur le chemin qu’il reste à parcourir. La réaction aurait pu être bien plus violente. Mais il faut croire que l’ère des révolutions n’est pas encore de retour.

     

    L’arrivée de Syriza au pouvoir

      

    Un sondage datant du 4 janvier 2015 montre au grand étonnement des journalistes économistes qu’un tiers des Français soutiennent Syriza dans le sens d’un soulagement de la dette, d’une diminution de celle-ci, alors que de partout on présente cet abandon comme ayant des conséquences négatives sur le portefeuille des Français qui verraient ainsi leurs impôts augmenter pour payer la dette grecque. Cela signifie que beaucoup ont compris que les Grecs avaient été plus que mal traités par la Troïka, mais aussi que la politique d’austérité – dite aussi politique de l’offre – ne marchait pas. A gauche – je ne parle pas du PS qui pour moi est un parti de droite – on a vu à juste titre dans la victoire de Syriza des raisons d’espérer. En effet, même si les Grecs ne sont plus pro-européens, ils sont 52% à plébisciter une sortie de l’euro, ils ne se sont pas jeter pour autant dans les bras d’un parti ouvertement nazi, Aube dorée. Cette poussée à gauche, liée aussi au développement de Podemos en Espagne, prouve contrairement à ce que disent les imbéciles de Terra Nova qu’une politique de gauche axée sur plus de solidarité, de protection sociale et moins de compétition et d’inégalités, est souhaitée fortement. Le fait qu’en très peu de temps des partis comme Syriza ou Podemos aient émergés est déjà en soi intéressant puisque – quels que soient les mérites et les défauts de ces partis – cela montre au moins que les vieux partis surtout les partis de gauche sont en voie de décomposition avancée. C’est le cas des vieux partis « socialistes », le PASOK, mais aussi le PSOE qui est promis au même sort à brève échéance. Le cas du PS français étant en suspend au moins jusqu’à 2017, il est protégé à la fois par l’imbécilité incroyable de l’UMP et par la montée en puissance du FN.

     

    Les difficultés qui attendent Syriza

     

    Evidemment comme il fallait s’y attendre, l’élection de Syriza en Grèce a brouillé les pistes de réflexion non seulement sur la question de la dette, mais encore sur les politiques économiques nécessaires dans la zone euro. L’idée de Tsipras est de rester dans l’Union européenne et de continuer d’utiliser la monnaie unique. Mais en même temps il veut mettre en place une politique économique fondée sur la demande, donc susciter une relance des salaires, pour faire repartir l’économie. Parallèlement Tsipras remet en question les modalités de financement de la dette, la Troïka qui l’a menée et aussi les privatisations qui l’ont accompagné.

    Ce programme n’a rien de révolutionnaire. Il s’inscrit dans le droit fil de l’ancienne social-démocratie. Ce n’est pas un programme de rupture avec le capitalisme, mais c’est une volonté de re-réguler celui-ci. La première des difficultés de Tsipras et de son ministre de l’économie, Varoufakis, c’est de savoir à quelles conditions la Grèce peut réussir. En effet, un programme de relance par la demande ne peut pas être efficace dans un contexte ouvert, dans un contexte de concurrence « libre et non faussée » qui tire les prix vers le bas et qui lamine les économies les moins compétitives… comme la Grèce. En effet dans le cas contraignant de la monnaie unique ce petit pays ne peut pas ajuster la valeur de son taux de change à son déséquilibre commercial. Selon la pensée économique la plus classique, la valeur de la monnaie d’un pays doit fluctuer en fonction de son excédent ou de son déficit commercial. L’usage de l’euro par la Grèce garde ce pays prisonnier de la valeur de la monnaie unique fixée en fonction des besoins de l’Allemagne. Ne pas renoncer à la monnaie unique pour la Grèce signifie revenir à la compétition féroce avec les autres pays européens, notamment avec l’Allemagne. Comme on le sait quand deux pays – l’un développé et l’autre pauvre – commercent entre eux, cela empêche le plus pauvre de se développer et il reste bloqué sur des segments inférieurs du marché.

      

    Tsipras rencontrant Hollande à Paris

     

    Autrement dit, il n’y a que deux cas de figure qui peuvent amener la réussite de Tsipras, soit la sortie de l’euro et de l’Union européenne, soit l’adoption d’une politique européenne vraiment fédérale qui adopterait du même coup un programme keynésien de relance massif de la demande. Tsipras et Varoufakis ont renoncé à la sortie de l’euro, ce qui à mon avis donne des armes aussi bien à l’Allemagne qu’à la BCE ou à la Commission européenne. Il leur reste donc la tentative de convaincre suffisamment de pays pour faire un bloc qui exigerait et obtiendrait une modification radicale des conditions de la croissance économique dans la zone euro. On peut penser que c’est pour cette raison que Tsipras a rencontré Hollande qui lui a opposé une fin de non-recevoir, expliquant – comme Juncker d’ailleurs – que la démocratie c’était bien beau, mais qu’il fallait respecter les traités.

    En énonçant cette proposition d’une modification radicale de la politique européenne qui ressemble aussi au programme d‘ATTAC, on se rend compte de son absurdité. En effet, pour que celle-ci ait une chance de voir le jour, il faudrait justement réviser les traités et que cette révision aille en outre dans le sens souhaité par Tsipras. Bien sûr si un des poids lourds de l’Europe comme la France allait dans ce sens, les choses pourraient apparaître possibles, mais Hollande n’en veut pas. Né européiste avant que d’être de gauche, il mourra européiste, même si tout flambe autour de lui. On comprend d’ailleurs que ce n’est pas l’intérêt de l’Allemagne, ni de l’Autriche, ni de la Pologne ou des pays Baltes, toutes ces nations trouvant un avantage dans les règles européennes et dans l’usage de l’euro. Dans ces conditions on ne voit pas qui peut appuyer la démarche de réforme de Syriza. Certes on peut imaginer à terme un bloc des pays du sud, avec la Grèce, le Portugal, l’Espagne et peut être la France, mais il ne sera pas assez puissant pour modifier le tracé de l’aventure européenne.

    Dès lors on peut se demander si les propositions de Tsipras à l’Europe ne sont pas destinées à pousser celle-ci à mettre la Grèce dehors de la zone euro. Dans ce cas-là tout le monde y gagnerait. La Grèce bien sûr, mais aussi l’Allemagne qui verrait son prestige de super policier de l’Europe renforcé. Mais ce serait aussi une arme à double tranchant parce que la sortie de la Grèce de l’euro pourrait donner des idées d’indépendance nationale à d’autres.

     

    La question de la dette et des politiques austéritaires

     

    Evidemment ni la Troïka, ni la bureaucratie européiste ne vont avaler de telles couleuvres sans réagir. La plus empressée des institutions à combattre Tsipras et son gouvernement est la BCE. C’est d’ailleurs ce qu’avait annoncé l’abominable Benoît Coeuré, représentant français de la BCE, en énonçant dès le lendemain de la victoire qu’il n’était pas question que la BCE admette un relâchement de sa doctrine sous la forme d’une remise de dette, ou même d’un rallongement des échéances. La BCE est l’institution européenne la plus proche des positions de l’Allemagne, et on peut dire qu’à travers la marionnette Benoît Coeuré, c’est Wolfgang Schaüble qui parlait.


    Il faut cependant relativiser la menace de la BCE qui relève plus du processus de négociation qu’autre chose. D’une part elle remobilisera l’opposition à la BCE et à l’Allemagne, aussi bien en Grèce que dans le reste de l’Europe. Et d’autre part c’est un fusil à un coup qui ne pourra pas resservir encore si elle se trouve inappliquée et que les Grecs ne cèdent pas. Bien que n’ayant obtenu que 36% des suffrages Syriza se retrouve aujourd’hui avec 70% de la population qui le soutienne. 

     La Grèce aujourd’hui se trouve dans une position difficile mais intéressante : ayant maintenant un budget en équilibre – voir excédentaire si elle refuse de payer les intérêts de la dette – elle peut se permettre de refuser la rallonge de 7 milliards d’euros qui a été proposée par la Troïka en échange évidemment d’un nouveau tour de vis sur le bien-être des populations. Elle élimine un élément de chantage. La réponse des canailles de la BCE ne s’est pas fait attendre. Elles ont décidé de ne plus admettre les titres grecs comme collatéraux. Ce qui veut dire que c’est une nouvelle étape pour essayer de mettre la Grèce en dehors de l’euro sans le dire.

    En attendant la Grèce vient de trouver un allié inattendu avec le président Obama. Mais c’est un peu normal puisque les Etats-Unis considèrent de longue date que la politique allemande visant à imposer l’austérité à ses voisins ne peut qu’engendrer des catastrophes. Des prix Nobel comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman ont parlé dans ce sens. Comme on le voit les capitalistes sont divisés. Le FMI, l’OCDE ont également condamné la politique allemande.

    Jacques Sapir dans son dernier billet pense que la sortie de la Grèce de l’euro est aujourd’hui très possible et très favorable. Il souligne ce que nous avons déjà écrit plusieurs fois ici, ce que souligne également Patrick Artus de Natixis, que le retour à la drachme permettrait à la Grèce de retrouver entre 30 et 40% de compétitivité. Ce qui veut dire concrètement qu’elle pourrait dans ce cas limiter ses importations et exporter un peu plus et dans ce cas s’occuper du développement de son marché intérieur et effectivement laisser tomber les politiques austéritaires. On comprend donc qu’il y a dans les négociations en cours un jeu subtil de poker-menteur. L’Allemagne est dans une position très difficile. Outre que c’est ce pays qui a le plus à perdre en ce qui concerne une répudiation de la dette par le nouveau gouvernement grec, c’est aussi le pays qui aurait le plus à perdre d’une disparition de l’euro. En effet, l’existence de l’euro équivaut à maintenir une sous-évaluation du mark de 18% par rapport au franc et de 40 à 50% par rapport à la drachme. Cette valeur faible de l’euro pour l’Allemagne lui permet de conserver des positions faussement acquises sur le marché européen. Mais également si la Grèce refusait de se soumettre au diktat allemand, par exemple en exigeant que l’Allemagne rembourse ses dettes vis-à-vis de la Grèce, c’est la position politique de Merkel qui serait sur la sellette. En effet, en mettant en avance une intransigeance imbécile, représentée par le sinistre Wolfgang Schaüble, elle a réveillé les vieux démons. Ainsi on commence à rappeler ici et là :

    1. qu’en 1953 c’est 63% de la dette allemande qui a été effacée par les Américains ;

    2. que l’Allemagne n’a fini de payer ses dettes datant de la 1ère Guerre mondiale qu’en décembre 2014 !!

     

    Tsipras et l’attitude de l’Europe face à la Russie

      

    Mais il y a un autre enjeu. Comme on le sait, l’Europe est plus que divisée sur l’attitude à avoir face à la Russie. Les Américains ont jusqu’à présent poussé les Européens à prendre des sanctions économiques contre la Russie présentée comme l’agresseur en Ukraine. Ces sanctions si elles coûtent cher à la Russie, coûtent aussi très cher aux Européens. Voir l’embarras de Hollande quant à la livraison des Mistral. Mais deux phénomènes viennent de se produire. D’une part Tsipras a avancé que les sanctions contre la Russie n’étaient pas une politique, et d’autre part, Joe Biden vient de signaler que les Etats-Unis n’allaient pas s’engager dans une politique agressive de soutien au gouvernement de Kiev, c’est à peine, si du bout des lèvres, les Etats Unis admettent qu’ils pourraient peut-être livrer quelques armes. Seuls les Polonais et les pays baltes vont rester sur le front de la lutte à mort contre la Russie[1].

    Cela annonce très certainement à la fois un changement dans l’utilisation des sanctions économiques, mais aussi une fracture encore plus grande de l’Europe sur le plan politique.

    Cette position du nouveau gouvernement Grec sur la question ukrainienne est une nouvelle épine dans l’idée fédérative en Europe. En effet cette Europe compte presqu’autant de positions que de pays en ce qui concerne l’attitude à avoir avec le voisin Russe. Et bien entendu à partir de ces oppositions on voit mal comment l’idée selon laquelle l’Union européenne représenterait un destin commun, même à terme, pourrait avoir un peu de consistance.

     

    Conclusion

     

    Si nous devons soutenir la Grèce aujourd’hui, fusse au travers de son gouvernement, c’est d’abord parce que nous restons attachés à l’idée de souveraineté des peuples. Les Grecs ont bien le droit de choisir leurs modalités de développement, et il faut l’affirmer encore plus fort pour que Juncker l’entende clairement : il ne peut pas y avoir de traité, même européen, qui soit au-dessus de la démocratie. Et c’est pourquoi les modalités de fonctionnement de l’Union européenne, dans cette volonté de gouverner par des règles et des traités plutôt que par des lois votées par des parlements élus , portent en germe les raison de la disparition de l’ensemble des institutions européennes.

     

    Liens

     

    http://blogs.mediapart.fr/edition/que-vive-la-grece/article/040115/les-grecs-et-lunion-europeenne-sortir-de-leuro-mais-pas-de-lue-sondage

    http://www.orb-international.com/perch/resources/europeanattitudesresults.pdf

    http://russeurope.hypotheses.org/3397

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/02/05/joe-biden-c-est-a-l-ukraine-et-a-elle-seule-de-decider-de-sa-politique-etrangere-et-de-securite_4569953_3214.html

    http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0204122419948-leurope-ne-peut-se-resigner-au-depecage-de-lukraine-1088666.php



    [1] On trouve quelques idiots utiles comme Dominique Moïsi pour essayer d’expliquer comment de toute urgence il nous faudrait envisager de faire une guerre dure aux Russes parce qu’ils menacent d’annexer l’Europe dans son entier.

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