• Les émeutes de Ferguson

     

    Ce n’est pas un phénomène nouveau en Amérique, c’est même constitutif de la démocratisation de ce malheureux pays. Périodiquement, des violences qui frisent la guerre civile explosent mettant aux prises la communauté afro-américaine et le système policier. Il y a presque cinquante ans, les émeutes de Watts avaient été analysées par Guy Debord comme une révolte contre la marchandisation du monde dans Le déclin t la chute de l’économie spectaculaire et marchande. Ce texte avait au moins le mérite de s’élever au-dessus de la bonne conscience démocratique qui n’analyse ce type d’affrontement que dans le cadre de la démocratie bourgeoise. Son défaut était sans doute d’en déduire que de cette révolte pouvait naître une nouvelle conscience sociale.

    Même quand on condamne les violences policières, on le fait au nom d’une égalité nécessaire des droits, avec l’idée que le combat contre le racisme est une avancée, un but en soi. La condamnation du racisme ordinaire n’est pas suffisante, elle remplace l’analyse par l’émotion et entraîne des discussions sans fin pour savoir si ce jeune noir Michael Brown  avait ou non eut une attitude menaçante vis-à-vis du policier qui lui a collé 12 balles dans le corps.

    Les émeutes de Watts en 1965

     

    Le premier point est que ces émeutes récurrentes ne se sont pas calmées avec l’arrivée au pouvoir de politiciens d’origine afro-américaine, aussi bien dans les mairies des grandes villes qu’à la tête de l’Etat. Ce simple fait tendrait d’ailleurs à prouver que ces émeutes dépassent bien la question raciale. Chaque fois nous avons droit à des scènes de guerre civile, des pillages, des destructions massives : l’armée intervient, instaure le couvre-feu, et puis peu à peu l’ordre revient, on se lamente bien un peu, mais la vie reprend son cours.

     

    Emeutes de Los Angeles en 1992

     

    Le second point qu’il faut retenir, est que le fameux melting pot américain – le multiculturalisme – est un échec depuis plusieurs siècles. Plus le temps passe et plus le corps social américain est déchiré. Dans un ouvrage excellent, les économistes Alesina et Glaeser montraient comment l’hétérogénéité ethnique était utilisée aux Etats-Unis comme une arme pour accroître les inégalités sociales. Et ils prédisaient que les celles-ci allaient nécessairement s’accroître en Europe et particulièrement en France justement parce que cette hétérogénéité ethnique est en forte augmentation. On sait qu’en France les statistiques ethniques n’existent pas, mais la CIA les utilise justement pour prévoir les déséquilibres sociaux et politiques qui pourraient apparaître ici et là.

    Aux Etats-Unis la communauté afro-américaine a été très souvent utilisée par les Républicains comme un repoussoir : Ronald Reagan s’est fait élire et réélire en dénonçant les « assistés », et sans le dire son public comprenait parfaitement de qui et de quoi il s’agissait. On sait quel usage fit du pouvoir ensuite ce mauvais acteur de second rang. Mais cet exercice semble avoir atteint ses limites. C’est ce que démontrait Paul Krugman en 2007 en publiant The conscience of a liberal traduit en français sous le titre de L’Amérique que nous voulons. Il signalait par exemple que l’intégration progressive des immigrants sonnait le glas d’une domination des WASP sur les Etats-Unis et prédisait alors l’avènement d’un homme de couleur à la tête de l’Etat. Il est remarquable d’ailleurs que les événements de Ferguson aient amené autant de blancs à manifester aux côtés des noirs qui d’habitude se retrouvent plutôt isolés. C’est assez nouveau et ça mérite d’être souligné

     

    Une voiture de police incendiée à Ferguson

     

    Je n’irais pas jusqu’à dire comme Le comité invisible que toutes ces manifestations de plus en plus violentes se rejoignent. Mais il y a tout de même quelques points communs. Le premier est que la répression policière et militaire est de plus en plus féroce. Que ce soit en Grèce, au barrage de Sivens ou à Ferguson. La violence de la police américaine est d’ailleurs légendaire. On a vu des images hallucinantes de Darren Wilson, le policier qui a abattu Michael Brown, où il expliquait combien il avait la conscience tranquille, d’avoir bien fait son travail. Personnellement j’ai des doutes sur ce qu’il raconte, je crois plutôt que cette violence provient de la peur qui s’empare des policiers face à une révolte qu’ils ne comprennent pas.

    Cette violence est en elle-même un recul de l’Etat, le signe d’une fragmentation accélérée de la société, et celle-ci est plus visible aux Etats-Unis qu’en Europe, mais nous allons forcément dans le même sens. La sauvagerie de la police en Grèce, en Espagne ou  au Portugal – en Italie on a vu récemment la police défiler avec les manifestants sous les ovations du public – annoncent des temps franchement difficiles.

      

    A Ferguson la troupe rentre en scène 

    Il n’y a aucune raison pour que ces violences s’arrêtent. Elles semblent même s’étendre. Les conséquences de cette diversité ethnique, couplée bien évidemment au développement des inégalités qui est un sport national aux Etats-Unis, sont la ghettoïsation des populations noires et d’origine hispanique. Contrairement à ce que la démocratisation latente des Etats-Unis aurait dû produire, ce phénomène s’est accentué. Pourtant l’image des populations d’origine afro-américaine s’est améliorée, les noirs sont bien plus visibles aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, que ce soit dans la musique, le cinéma, la politique ou les affaires. Bien entendu le racisme ordinaire, celui qui était rattaché à la culture du KKK est complètement en recul. Si on ajoute à cela la manière dont a été traitée l’information ces derniers jours aux Etats-Unis, on comprend bien que la question se trouve en pleine lumière au-delà du racisme. Ce dernier n’est que le catalyseur d’une violence, une nostalgie d’un ordre qui n’existe plus et qui ne peut plus exister. S’il y a un racisme c’est plus envers les pauvres qu’envers les noirs qu’il s’exerce. De la à conclure que les afro-américains sont le fer de lance de la révolution à venir, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

    En effet, les noirs ont toujours été présentés dans l’imaginaire des classes possédantes comme des assistés et des fainéants. C’était d’ailleurs le sens des discours de Ronald Reagan. Assistés et fainéants, ce sont bien des critères économiques : les afro-américains méritent leur sort parce qu’ils ne sont pas fait pour le darwinisme économique. Voilà le fond du discours, donc s’ils ne veulent pas s’intégrer, adopter les normes idéologiques des classes possédantes, ils deviennent violents. A mon sens c’est comme ça qu’il faut lire l’évolution du racisme ordinaire aux Etats-Unis : il y a un déplacement des caractères physiques vers les structures mentales. Mais on voit bien que la misère économique et sociale des afro-américains dans ce cas justifie aussi celle de l’ensemble des pauvres. Aux Etats-Unis, il est commun pour les économistes de l’Ecole de Chicago de mettre en scène les différences économiques comme le résultat de prédispositions de telle ou telle ethnie pour l’éducation. Par exemple on opposera les asiatiques, travailleurs et épargnants, aux afro-américains. Mais évidemment cette approche à courte vue omet de rendre compte de l’histoire. La différence vient du fait que les Asiatiques ont choisi de venir vivre et travailler en Amérique, alors que les Noirs ont été transplantés de force. On remarquera d’ailleurs que les Indiens – les Peau-Rouge – ont également des performances économiques médiocres. Mais c’est une population qui a été victime d’abord d’un génocide et à qui on a enlevé toute sa culture.

     

    Lynchage de noirs en 1920 organisé par le KKK

     

    Quand on y songe le génocide des Indiens d’Amérique est quelque chose de très récent – moins de deux siècles. Tout comme les Noirs ils ont été très maltraités, décimés, empoisonnés de différentes manières, volés dans les grandes largeurs, parqués dans des réserves, présentés comme des « sauvages » dans les films Hollywoodiens – je passe sur la représentation des Noirs dans les films américains comme par exemple Autant en emporte le vent. La violence faite aux Noirs et aux Indiens est le prix qu’il a fallu payer pour que les Etats-Unis deviennent ce sinistre modèle d’un capitalisme décomplexé[1]. Mais cette violence est devenue une culture de gouvernement qui pose tant de problèmes encore aujourd’hui pour que les Etats-Unis deviennent une démocratie bourgeoise paisible. On conclura sur le fait justement qu’une démocratie bourgeoise apaisée n’est pas compatible avec l’économie de marché, quoi qu’on en ait dit.

     

    Références

    Alberto Alesina & Edward Glaeser, Combattre les inégalités et la pauvreté aux Etats-Unis et en Europe, Flammarion, 2006

    Comité Invisible, A nos amis, La fabrique, 2014

    Guy Debord, Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire et marchande [1965], Les Belles Lettres, 1993

    Paul Krugman, The conscience of a Liberal, Norton,‎ 2007 - traduction française sous le titre de L'Amérique que nous voulons.

    Howard Zinn, Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002.

     

    Liens

    http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2011/10/usa-revoltes-urbaines.html

    http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/11/26/deuxieme-nuit-de-manifestations-en-soutien-a-michael-brown-aux-etats-unis_4529296_3222.html

    http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/11/26/mort-de-michael-brown-le-policier-donne-sa-version-des-faits_4529313_3222.html

     

     



    [1] Sur ce thème on pourra lire et relire l’ouvrage d’Howard Zinn, , Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos joursAgone, 2002.

    « Actualités 12L’OCDE critique la politique de l’Union européenne »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :