• Les échecs de la diplomatie occidentale

     Les échecs de la diplomatie occidentale

    L’opinion publique française est partagée sur ce qu’il convient de penser de Poutine et de la Russie. Pour les uns Poutine est une sorte de Staline qui vise à reconstruire la Grande Russie, et pour les autres, il est la victime d’une agression occidentale. Disons le tout de suite pour éviter les malentendus, mon but n’est pas ici de défendre Poutine, ni de lui donner un brevet de bonne démocratie, mais plutôt de pointer du doigt ceux qui lui donnent des leçons et qui feraient mieux de balayer devant leur porte.

      Les échecs de la diplomatie occidentale

    Jacques Sapir a, dans un billet récent sur son blog, pointé ce qu’il appelle les « succès russes ». La contrepartie de ces succès est l’échec d’abord de la politique étrangère européenne.  John Kerry s’est entretenu le 12 mai avec Poutine à Sotchi. Pour certains, il semblerait qu’il s’agit là d’une reconnaissance par les Etats-Unis de l’importance de la Russie sur le plan géostratégique. On dit en effet que les Américains auraient besoin non seulement des Russes dans le dossier iranien, mais aussi en ce qui concerne la lutte contre l’Etat Islamique qui ravage le Moyen-Orient. Les observateurs ont fait remarquer que la question de la Crimée n’a pas été évoquée, et que John Kerry s’est engagé à faire respecter les accords de Minsk par la partie ukrainienne. Il faut bien comprendre que les échecs diplomatiques de l’Europe sont la conséquence d’une lecture approximative de la réalité économique. Mais plus généralement cet échec s’inscrit dans la continuité de la longue série d’erreurs tactiques et stratégiques de l’administration américaine en matière de politique étrangère. 

    A côté du sujet

    Les échecs de la diplomatie occidentale  

    C’est donc d’un constat d’échec dont il s’agit. En effet les sanctions voulues par l’OTAN et les États-Unis et mises en œuvre par l’Europe n’ont apporté que la confusion. Aucun des résultats attendus ne s’est manifesté même un peu. Les sanctions économiques étaient censées faire pression sur la population russe et celle-ci aurait eu alors à cœur de se libérer d’un « dictateur ». Manifestement ce fut une erreur de calcul, non seulement parce que les conséquences économiques ont été mal appréciées, mais aussi parce qu’on n’a pas compris que la Russie était une vraie nation.

    Les conséquences économiques ont été très mal appréciées parce qu’elles ont été prévues sur la base d’une théorie fausse qui voudrait que le développement économique dépende d’abord de son ouverture (la vieille idée débile selon laquelle les échanges tirent la croissance). Et donc on a cru ou fait semblant de croire que si on privait la Russie d’un accès aux marchés européen et américain cela ruinerait le moral des consommateurs russes. Mais dans un monde concurrentiel, les Russes ont les moyens de se tourner vers des solutions alternatives : la Chine d’abord, mais aussi l’Inde, le Brésil et Israël. La dévaluation du rouble par rapport au dollar et à l’euro n’est pas un handicap, au contraire, il n’y a que les économistes orthodoxes pour croire à cette fable, cela relance la production intérieure et contribuer à améliorer la balance des paiements.

    Autrement dit en voulant isoler la Russie, on a renforcé l’axe Moscou-Pékin, et c’est l’Europe percluse de rhumatismes aigus, faible croissance, chômage en hausse qui s’isole à l’inverse d’une croissance retrouvée ! Entre temps les BRICS ont renforcé leur coopération en mettant en place une banque internationale qui va contourner à terme les grands organismes financiers internationaux empêtrés dans des querelles théoriques, pour ou contre l’austérité. A défaut d’approuver Poutine, on lui reconnaîtra au moins une plus grande cohérence qu’à ses adversaires occidentaux. 

    L’enlisement européen 

    Les sanctions semblent avoir été plus coûteuses pour les Européens que pour les Russes. Pour les Européens, selon le ministre des affaires étrangères espagnol, cela aurait un coût déjà de plus de 20 milliards d’euros. Comment l’idée de telles sanctions ont pu être prises ? D’abord elles l’ont été sous la pression de l’OTAN qui a une vision archaïque pour le coup de la Russie. Après l’avoir encerclée de bases militaires, alors que rien ne le justifiait, elle a fait semblant de s’étonner que les Russes réagissent en annexant la Crimée qui leur est vitale pour accéder à la mer Noire et par suite à la Méditerranée. Les Américains et l’OTAN ont donc encouragé les Européens qui ne veulent pas faire une vraie guerre avec la Russie à mettre en place ces sanctions. On note que ces sanctions ne gênent en rien les pays comme les USA ou le Royaume Uni qui commercent très peu avec la Russie et y investissent aussi très peu. Autrement dit les Européens un peu paumés et sans boussole ont suivi les directives de l’OTAN et des Etats-Unis et en ont assumé le coût.

    En juillet prochain l’Europe doit renouveler ou durcir les sanctions contre la Russie. Vu le peu de succès de l’épisode précédent, on pense que cette histoire se terminera en eau de boudin. Les pays qui veulent pousser à durcir les sanctions sont peu nombreux, les pays baltes, la Pologne et le Royaume-Uni qui par ailleurs se prépare à sortir de l’Union européenne – ce qui par parenthèse priverait les Etats-Unis d’un puissant relais. Les pays du Sud sont résolument contre, avec en tête bien sûr la Grèce qui elle aussi mais pour d’autres raisons pourrait sortir de l’Europe et dont les liens avec la Russie sont anciens et importants. On peut prévoir que ces sanctions ne seront donc pas reconduites. 

    Les échecs de la diplomatie occidentale 

    Les errements américains 

    Mais les errements de la politique étrangère américaine ne s’arrêtent pas à la question ukrainienne et russe. Le Moyen-Orient est à feu et à sang. L’Irak, la Syrie, sont des pays qui n’ont plus de réalité véritable. En effet l’Etat Islamique contrôle une surface très large qui empiète sur les deux Etats. Mais la question principale est celle de l’aveuglement américain qui  non seulement a laissé se développer la puissance de feu de l’EI, mais en outre a contribué à l’accroître. En quelque sorte le but de faire tomber le régime syrien n’a pas pris en compte les conséquences à moyen terme de la mise en place de cet Etat Islamique. Levant Report faisait état de documents de la CIA déclassifiés qui montrait l’implication des Etats-Unis dans ce processus depuis 2012 ou 2013.

     Les échecs de la diplomatie occidentale
     

    Il semble que les leçons de l’Afghanistan n’aient pas été entendues. A cette époque les Etats-Unis se sont lancés dans un soutien à Al Qaïda au nom de la démocratie, mais dans le but d’en chasser les Russes. On connait le résultat, les Talibans sont devenus une force politique qui a déstabilisé la région et a provoqué sa ruine. La régression sociale, politique et économique de ce pays dure maintenant depuis 1989, et évidemment on n’a toujours pas vu le début des prémisses d’un système démocratique qui se mettrait en place.

    Les occidentaux manifestement ne savent pas comment ni pourquoi ils doivent lutter contre l’EI, mais pendant qu’ils s’occupent de l’Ukraine, la situation s’aggrave au Moyen-Orient. Plus récemment les Américains en sont venus à réviser leur position sur la Syrie et ils ont repris langue avec le régime de Bachar el-Assad. Cela semble être la première étape d’une action qui vise à l’éradication de l’EI dans la région, processus qui prendra sans doute de longues années.

    En effet les errements de la politique américaine ont agacé tout le monde dans la région, des Israéliens aux Palestiniens, en passant par l’Iran ou les puissances du Golfe. Au mois d’avril l’EI a massacré des Palestiniens à Yarmouk, sans que les organisations gauchistes pourtant promptes à crier au massacre quand il s’agit d’Israël n’ouvrent la bouche pour s’en indigner. Accessoirement la sauvagerie des massacres de l’EI mine un peu plus l’unité des Palestiniens. En effet, le Hamas soutient l’EI, ce qui n’est pas du goût de l’Iran qui jusqu’alors soutenait le Hamas et lui procurait des financements. Il semblerait que dans les mois qui viennent le Hamas va perdre tous ses appuis extérieurs ce qui va encore un peu plus compliquer le jeu diplomatique dans la région, en donnant tort aux diplomates occidentaux qui depuis des années soutiennent que le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens devait passer obligatoirement par un dialogue direct avec le Hamas.

    Il s’ensuit que, tandis que se met en place laborieusement le Traité atlantique (TAFTA) qui devrait affermir les liens entre les USA et l’UE, les Etats-Unis se trouvent marginalisés sur la scène internationale. Se met en place un nouvel axe entre la Russie, l’Iran et Israël, avec le soutien actif de la Chine. Israël est maintenant ouvertement critique vis-à-vis des Etats-Unis et ne peut plus être considéré comme un simple relais de l’impérialisme américain. Cet ensemble de faits confirme que le déclin politique de l’Occident accompagne aussi son déclin économique. Mais cela explique pourquoi le monde ne peut retrouver rapidement une stabilité avant longtemps.

    Juste un mot pour conclure sur ceux qui réclament une solution politique dans cette région : ça me fait penser à cette guerre de 10 ans qui ravagea la Yougoslavie. La solution fut d’abord militaire et elle vit l’émergence de nouvelles configurations territoriales. Il semble que la solution politique n’interviendra au Moyen-Orient qu’après la défaite définitive de Daesh puisqu’aussi bien on ne voit en face de qui ils pourraient s’asseoir pour discuter d’un processus de paix. 

    Liens 

    http://russeurope.hypotheses.org/3823 

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150209triba39006c70/sanctions-contre-la-russie-l-ue-a-perdu-21-milliards-d-euros-en-exportations.html

    http://www.manartv.com.lb/french/adetails.php?eid=238577&cid=18&fromval=1&frid=18&seccatid=37&s1=1 

    http://www.france24.com/fr/20150401-etat-islamique-ei-jihadiste-camp-palestinien-yarmouk-damas-olp

    « Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013Rüdiger Safranski, Quelle dose de mondialisation l’homme peut-il supporter ? Actes sud, 2004 »
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  • Commentaires

    1
    Lundi 25 Mai 2015 à 15:56

    Euh, AQ n'existait pas en 1979, mais a été fondé en 1988 (lire l'excellent bouquin de Fabrizio Calvi "11 septembre, contre-enquête" ou le bouquin de Jason Burke sur AQ=). Donc non, les américains n'ont pas soutenu AQ, pendant la guerre soviéto-afgahne,  puisque l'organisation n'existait pas. L'aide américaine passait par l'ISI pakistanaise, et cette dernière soutenait le Hezb-e Islami de Gulbudin Hekmatyar. Les USA ont sous-traité le conflit afghano-soviétique aux pakistanais et aux saoudiens.  D'ailleurs, l'importance des afghans-arabes a largement été surestimé après le départ des soviétiques, puisque Jason Burke estime que sur 250 000 combattants afghans, il n'y eut que 20 000 étrangers, qui d'ailleurs ne combattaient pas trop, les afghans n'ayant aucune confiance dans les djihadistes arabes. Le rôle d'un Ben Laden fut surtout de récupérer le Zakat, dans les pays du Golfe, l'aumône faite par des riches saoudiens, pour les ventiler sur le terrain à partir de Peshawar et d'alimenter le groupe de Sayaf, seul wahabbite afghan dans le coin. Ben Laden combattant et chef de la légion arabe, c'est un mythe construit à posteriori.

    2
    Lundi 25 Mai 2015 à 16:33

    Si AQ n'existait pas formellement au moment de la Guerre en Afghanistan, on sait que c'est dans celle-ci que l'organisation a pris sa source. En outre Ben Laden a été soutenu par l'Arabie saoudite. Mais je ne vois pas ce que ça change à ce que j'écris que de dire que Ben Laden n'était qu'un combattant parmi tant d'autres. je n'ai jamais dit qu'il était le seul ou le principal, je l'ai juste cité comme exemple des erreurs de la stratégie américaine

     

    3
    Lundi 25 Mai 2015 à 18:14

    Mais les USA n'ont pas soutenu Ben Laden proprement dit. Il faut aussi essayer de contextualiser ...c'était une période de guerre froide, et les USA et les soviétiques étaient opposés ...financer quelques islamistes et voir l'URSS s'effondrer, c'était plutôt un bon investissement du point de vue de la guerre froide. L'erreur, ce fut plutôt d'arrêter d'aider l'Afghanistan après la chute du régime Najibullah, en 1992, laissant le pays aux mains des seigneurs de la guerre qui se sont tapés dessus avec empressement, c'est d'avoir laissé faire le Pakistan dans son financement des talibans, ces derniers devenant vite incontrôlables. C'est d'avoir complètement sous-estimé les capacités de nuisance d'AQ, d'avoir même méprisé cette organisation, alors que les islamistes avaient déjà fait péter une bombe dans les parkings du World Trade Center, en 1993. C'est d'avoir aussi des alliés qui jouent double voire triple jeu, comme l'Arabie Saoudite et le Pakistan, des alliés dont on se passerait bien en fait !

     

    4
    Lundi 25 Mai 2015 à 19:08

    Certes, mais peut-on dire qu'aujourd'hui les USA sous-estiment les capacités de nuisance de l'EI ? Quant à dire que c'est une erreur que de s'allier avec des pays comme l'Arabie saoudite ou le Pakistan, n'est-ce pas plutôt une faute et la marque d'une incompétence ? 

    5
    Lundi 25 Mai 2015 à 19:21

    Tous les Etats défendent leurs intérêts, les USA, comme la Russie ou le Togo ! Grand consommateur d'énergie, les USA, depuis le pacte de Quincy, ont pactisé avec l'Arabie Saoudite, qui leur fournit du pétrole à bas prix. C'est une alliance pragmatique qui n'a aucun fondement idéologique, juste fondée sur le commerce du pétrole. Entre le pétrole et l'idéologie salafiste saoudienne, les USA ont choisi et ils ont considéré, pendant longtemps, que les barbus étaient des mongoliens sans pouvoir de nuisance ...et là, ils se sont plantés ...Mais qui ne se plante pas ? Concernant le Pakistan, l'alliance était logique durant la guerre froide, elle l'est moins aujourd'hui. Mais les ricains ne se font aucune illusion sur l'alliance pakistanaise, pour cela qu'ils n'ont même pas prévenu les pakistanais lors de l'opération pour tuer Ben Laden à Abbotabad, ville militaire pakistanaise où vivait Bennie.

    L'incompétence est la chose la mieux partagée au monde ...les russes et les français ne valent pas mieux que les ricains !

    6
    Lundi 25 Mai 2015 à 20:23

    Bien sûr tous les pays choisissent de défendre ce qu'ils croient être leurs intérêts, mais les USA semblent se planter avec constance et surtout entraîner l'Europe dans leurs errements. La politique de Poutine apparaît plus cohérente.

    7
    Lundi 25 Mai 2015 à 20:27

    La Politique de Poutine plus cohérente ? Ah bon ...annexer la Crimée et se prendre plein de sanctions dans la tronche tu trouves que c'est cohérent ? Quand tu vois la fuite des capitaux de Russie et le rouble qui devient du Papier Cul, tu trouves que c'est cohérent ? Poutine, lui, vit dans le luxe, mais le peuple russe est dans la merde !

    8
    Lundi 25 Mai 2015 à 22:57

    Tu te laisses aller à répéter les bêtises de la propagande. tout le monde sait que les sanctions ont fait long feu. Tu ne suis pas bien l'actualité les seuls perdant avec les sanctions ce sont les européens.

    9
    Mardi 26 Mai 2015 à 06:20

    Euh c'est la banque de Russie elle-même qui parle de fuite massive des K de Russie. Tu ne savais pas que les oligarques mettent leur pognon à Londres ? Le patriotisme russe a ses limites ...on chante l'hymne national la main sur le coeur, on adule Poutine, et on met les talbins dans la capitale anglaise ! Tiens un article de La voix de la Russie (pro-Poutine) sur la fuite des capitaux :

     

    http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/news/2014_04_21/Russie-la-fuite-des-capitaux-a-70-80-mds-USD-en-2014-Finances-9440/ 

     

    Tu crois que Poutine fait de la propagande contre lui-même ?

     

    Et c'est sûr que l'Allemagne morfle vraiment avec les sanctions, elle a battu tous les records à l'export, l'année dernière ...sacrée crise pour les teutons ! Lol ...

    10
    Mardi 26 Mai 2015 à 06:36

    Tu es en train de délirer assez bien, on te dirais coacher par BHL. Personne n'a dit qu'il n'y avait pas eu de fuites de capitaux. Mais tout le monde sait que c'est terminé depuis belle lurette. On sait aussi que l'attaque contre le rouble a fait perdre des milliards de dollars aux spéculateurs. Il est évident que les sanctions ont gêné les Russes, mais qui y a le plus perdu ? Maintenant si tu crois que l'économie boche n'a pas de souci à se faire, tu te mets les doigts dans l’œil. 

    11
    Mardi 26 Mai 2015 à 06:43

    Où je délire ? Tu reconnais qu'il y a fuite des capitaux et qu'il y a baisse du rouble ....et je pense que tu ne mettrais pas ton argent dans une banque russe ...donc arrête un peu ton char ...la Russie est un pays qui ne survit que grâce à ses matières premières et les profits vont dans les poches des oligarques, style Abramovitch et consorts, qui se gavent sur la bête et ça va tellement bien là-bas, que je vois de plus en plus d'exilés russes en France ...j'ai deux élèves russes en ce moment ...Toi on dirait le coach de Soral ...

    12
    Mardi 26 Mai 2015 à 07:38

    Tu ne suis pas bien la réalité. Il y a eu une baisse du rouble c'est vrai, mais comme le rouble est remonté sensiblement les spéculateurs contre le rouble ont perdu la chemise. Si tu regardais de plus près les statistiques, tu t'apercevrais que l'économie russe ce n'est pas seulement l'exportation des matières premières et que Poutine a mis en place le développement d'une diversification économique. S'il te plait ne me compare pas à Soral. Tu devrais te souvenir que je suis bien placé pour me rendre compte de ce qui se passe en Russie. Laisse tomber la défense du capitalisme américain, c'est du passé ! Ouvre toi à la démocratie, milite contre l'Europe !

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