• Les douloureuses avancées sur le dossier grec

    Suivre le dossier grec ce n’est pas seulement éprouver de l’empathie pour ce malheureux peuple, c’est aussi comprendre et discuter les difficultés de la mise en place d’une politique économique libérale stable dans le temps, et par contrecoup d’évaluer les possibilités d’une démarche alternative. Cet enjeu est d’autant plus important, que les politiques dites de l’offre n’atteignent pas les objectifs affichés en matière de croissance et d’emploi. Mais contrairement à ce qu’on peut croire, les choses avancent. 

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec
     

    Les buts de la guerre

     

    Comme on le sait les caisses de l’Etat grec sont vides. Il doit faire face à des échéances importantes, le paiement des salaires, le paiement des retraites et bien sûr le remboursement des dettes extérieures, notamment celles vis-à-vis du FMI. Il en résulte que, sans le déblocage des fonds – 7,2 milliards d’euros – dans les jours qui viennent, d’ici à la fin du mois, la Grèce sera obligée de faire défaut. Celui-ci est d’ores et déjà envisagé par le FMI. Le déblocage des fonds est lié strictement par l’Eurogroupe à l’acceptation des réformes demandées par lui – réformes qui vont toutes dans le sens d’un renforcement de l’austérité – c’est une question politique. L’Eurogroupe n’a pour seul horizon que d’amener la reddition complète de la Grèce : car c’est bien d’une guerre dont il s’agit ici, et il y aura un gagnant et un perdant. Mais comme on va le voir, il peut y avoir un cesser le feu pendant une certaine période. Le graphique ci-dessous montre quelles sont les échéances importantes dans ce dossier. On comprend que la crise va être aigüe pendant tout l’été, et d’une manière ou d’une autre à l’automne on y verra plus clair.

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    Les conséquences d’un défaut grec

     

    Les Grecs ont annoncé le 20 mai qu’ils feraient défaut sur les remboursements au FMI, c’est une somme de 302 millions tout de même. Comme la vie continue après un défaut, et que les problèmes ne disparaissent pas comme par enchantement, il faut les envisager sérieusement. La conséquence directe sera d’un défaut soit que l’Etat grec émette une monnaie parallèle à l’euro pour payer ses salaires et ses retraites, soit qu’il sorte directement de l’euro et retourne à la drachme. Dans les deux cas c’est d’un Grexit dont il s’agit.

    Pour les Grecs la conséquence serait positif au bout de quelques mois, tout simplement parce qu’en cas de retour à une monnaie nationale, l’économie grecque reviendrait à un protectionnisme défendu au minimum par la fluctuation du cours de la drachme. Evidemment dans ce cas là il faudrait se protéger contre les sorties possibles de capitaux. Mais ce n’est pas insurmontable comme l’a montré récemment l’exemple de Chypre.

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    Les conséquences pour l’Europe seraient triples. D’abord les banques françaises et allemandes essuieraient de lourdes pertes, elles sont évaluées à une centaine de milliards[1], mais également la BCE. La seconde serait que le prestige de l’Eurogroupe serait complètement détruit et on voit mal comment Jeroen Dijsselbloem pourrait ne pas démissionner. On se dirigerait vers une remise en question encore plus forte des stratégies d’austérité en Europe. Enfin la troisième, et sans doute la plus importante sur le long terme, serait une remise en question de facto de la monnaie unique qui apparaît de plus en plus comme un boulet à la fois sur le plan économique – parce qu’elle empêche justement la convergence des économies européennes et aggrave les divergences – et sur le plan politique parce qu’elle dévoilerait l’impasse dans laquelle la construction européenne se trouve.

     

    Le plan Junker

     

    Il existe en Europe aujourd’hui en gros deux lignes, celle qui est présentée par Wolfgang Schaüble, le ministre allemand de l’économie et Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. Cette ligne est soutenue par la Finlande, les Pays-Bas et l’Autriche. Elle tente d’apparaître comme unique, intransigeante et pas discutable. Elle mise sur l’étranglement financier progressif. Il est vrai que celui-ci a commencé à porter ses fruits, les Grecs ont fait des concessions sur les privatisations, sur la TVA notamment, et que le gouvernement perd peu à peu de ses appuis dans la population.

     Les douloureuses avancées sur le dossier grec 

    Mais il y a une deuxième ligne, celle qui est représentée par la France et l’Italie et qui se veut plus accommodante, pensant que la priorité est de sauver la cohésion de l’Union européenne et sa monnaie unique. C’est dans ses conditions compliquées que le plan Junker arrive. Il propose un compromis. Il s’agirait de faire des concessions sur les retraites et le marché du travail et de se contenter des réformes sur la fiscalité et les privatisations. Dans le même temps on renoncerait à un excédent primaire important, on le situerait aux alentours de 0,75%. En échange les Grecs recevraient les 5 milliards d’euros nécessaires pour faire face à leurs échéances.

    Même si ce plan a été démenti, il est crédible. D’abord parce que c’est tout à fait dans le caractère de Junker, plus malin que le pâle Jeroen Dijsselbloem, plus souple que le rigide Wolfgang Schaüble, il a compris que plus l’affrontement dure, et plus la situation risque de se détériorer pour les créanciers ! Personnellement je parierais que c’est vers cette solution que les choses vont aller, parce que l’Union européenne a toujours fonctionné comme ça. Reste que ce n’est pas gagné. D’abord parce qu’il faut que l’Allemagne accepte ce plan. Cela dépend d’Angela Merkel qui si d’un côté elle connait bien le coût pour l’Allemagne d’un Grexit et par suite le coût très lourd d’une dissolution de l’euro pour son économie, doit faire aussi face aux eurosceptiques qui prendront prétexte des tergiversations vis-à-vis de la Grèce pour demander la fin de l’euro. D’autres pays comme la Finlande risquent de demander eux aussi la fin de l’euro parce qu’ils ont annoncé à grands coups de trompette qu’ils ne veulent plus payer pour les Grecs qui ne font aucun effort pour réformer.

     

    Conclusion

     

    Le plan Junker a déjà fait l’objet de critiques avant même qu’il ne soit sorti de la boîte ! L’idée principale est que cette solution ne ferait que gagner du temps, sans régler les problèmes de fonds. Et donc qu’en reportant les problèmes à plus tard, on ne fera que les aggraver. C’est également vrai, mais si on règle la question dans le sens d’une austérité aggravée en Grèce – soit de sa reddition – la croissance ne redémarrera pas pour autant et la dette publique ne diminuera pas non plus. On en revient à cette lancinante question : soit on sort de l’euro et on répudie les dettes publiques, chaque pays reprenant le cours d’une politique économique nationale, soit on protège les banquiers, mais c’est reculer pour mieux sauter. Cette fuite en avant a toujours été le moteur de l’Union européenne, mais comme maintenant les résultats en matière économique et sociale extrêmement mauvais pour ne pas dire plus, on ne voit plus au nom de quoi on pourrait ranimer la confiance.

    Dernier point les Eurodéputés ont demandé à ce qu’il y ait plus de transparence dans les négociations entre l’Eurogroupe et le gouvernement grec. Plus de transparence signifierait plus de démocratie, ce n’est pourtant pas dans la manière de l’Union européenne et de ses différentes boutiques. Il est à parier que ce vœux restera lettre morte. Tout ça pour dire que moi aussi je suis loin du dossier et pour le commenter je suis bien obligé de faire preuve d’imagination … comme les autres !

     

    Liens

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-un-plan-jucnker-pour-sortir-de-l-impasse-476959.html

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/05/13/grece-les-eurodeputes-reclament-plus-de-transparence-dans-les-negociations_4633223_3234.html?xtmc=grece_eurogroupe&xtcr=1

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-athenes-lance-un-ultimatum-a-ses-creanciers-477496.html

     


    [1] C’est le chiffre haut, soixante milliards pour les banques allemandes et 40 milliards pour les banques françaises, mais il existe aussi d’autres chiffres qui évaluent ce risque à presque la moitié.

    « La gauche grecque sera-t-elle défaite ?Post-démocratie, Colin Crouch, Diaphanes, 2013 »
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  • Commentaires

    1
    Franck
    Mercredi 20 Mai 2015 à 10:59

    J'ai lu le discours de Tsipras hier, il est conscient du siège économique qu'il subit, mais prévient qu'il ne lâchera pas. À voir.


    Cela dit, j'ai l'impression que l'UE veut tout harmoniser en bloc avec les US, y compris la gestion des États membres.


    Il n'est pas impossible que l'occasion est bonne pour Junker d'utiliser le laboratoire grec pour des expériences type "gestion de faillite" comme pour Detroit aux US, donc, interdiction d'émettre une autre monnaie et interdiction de sortir de l'euro et imposer un autre "liquidateur" qui profiterait de l'expérience de l'ex-troika.


    Je tente aussi de faire preuve d'un peu d'imagination, puisque vous nous y autorisez :-)


     


    Cordialement,


    F.

    2
    Mercredi 20 Mai 2015 à 12:12

    Il se pourrait aussi qu'un autre argument pèse dans les débats. Les tenants d'une sortie de l'euro sont de plus en plus nombreux en Grèce. Ce qui veut dire que Tsipras pourrait marcher derrière ses troupes s'il n'obtient pas satisfaction à Bruxelles, et peut-être est-ce cela qui inquiète les créanciers. Mais oui il nous faut faire preuve d'imagination parce que l'absence de démocratie en Europe rend les positions des uns et des autres confuses. Dernier point, l'accord entre les "créanciers" et la Grèce amènera la stagnation dans ce pays, même s'il y a un soulagement au niveau de la dette. En effet, la Grèce ne peut pas s'en sortir sans protectionnisme, donc sans une monnaie nationale qui protège son économie

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