• Les difficultés de Macron et la future loi sur le travail

    L’amateurisme au pouvoir 

    Les difficultés de Macron et la future loi sur le travail 

    La présidence de Macron ne débute guère sous des bons hospices. Derrière les effets d’une communication tapageuse, c’est l’impression d’amateurisme qui domine. A peine élu, son parlement mis en place, et les difficultés s’accumulent. Contrairement aux journalistes qui laissent entendre que Macron est un homme déterminé qui a des idées sur un peu tout, il apparaît comme un homme assez hésitant, peu structuré sur le plan politique. Bien moins adroit que son prédécesseur en la matière, il multiplie les bourdes en matière diplomatique. Après avoir dit tout le mal possible et imaginable de Poutine et de Assad, le voilà maintenant qu’il revoie sa position et propose de travailler avec Poutine pour faire avancer les choses en Syrie ! Peu de gens y ont fait attention, mais il se révèle comme un président peu fiable[1]. A l’évidence, le Conseil européen qui vient de se terminer est un échec pour Macron : en effet, ses propositions sur les travailleurs détachés ont été balayées d’un revers de main[2], mais également sa volonté affichée d’encadrer et de contrôler les investissements chinois en Europe dans les secteurs sensibles, ont été poliment ignorées, voire moquées[3]. Le manque de préparation de Macron sur les dossiers européens est manifeste et sa volonté de réformer l’Union européenne de l’intérieur dans son fonctionnement parait aussi lointaine que nébuleuse. Malgré la bienveillance, pour ne pas dire plus du journal Le monde, celui-ci n’a pas pu cacher à ses lecteurs qu’à part un numéro de communication, Macron n’avait strictement rien obtenu[4]. 

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    Entre les deux tours des législatives, la désaffection de l’électorat pour les votes a été tel que le parlement de Macron non seulement a déçu les attentes : les sondages lui donnaient entre 400 et 450 députés, son mouvement n’en a eu à peine 300, mais tout le monde a remarqué que seulement 16% des électeurs inscrits avaient votés pour ses représentants, et que pourtant il obtenait une majorité confortable. On a pu qualifier cette saison électorale de hold-up du siècle[5]. Et Jacques Sapir soulignait que Macron était le président le plus mal élu de la Vème république[6], et qu’il y avait un divorce qui commençait à se voir entre le pays réel et ses représentants. La méfiance s’est manifestement installée. Si on additionne les abstentionnistes et les bulletins blancs ou nul on arrive au chiffre effarant de 61,5% ! C’est d’une grève massive des électeurs dont il s’agit, ce qui rend la légitimité des élections présidentielles et législatives problématique. En tout cas une grande méfiance du peuple vis-à-vis d’un banquier qui est vu à juste titre comme le représentant du grand capital s’installe. Malgré sa très large majorité parlementaire et l’appui inconditionnel et sans précédent des médias, Macron n’est pas et ne sera pas un président populaire, sa cote de confiance comme celle de son ministre Edouard Philippe est en train de baisser assez rapidement[7]. Il profite seulement d’une période très délicate de recomposition de la vie politique en France. En outre il ne se passe pas un jour sans qu’un député LREM ne se fasse remarquer par son incompétence ou son imbécilité[8]. C’est même tout le groupe LREM qui apparaît comme une absurdité en se donnant comme président Richard Ferrand, mis en cause dans une affaire immobilière qui fleure bon la prise illégale d’intérêt[9]  et qui semble suivre le même chemin que François Fillon vers la mise en examen. Ces péripéties montrent à quel point LREM est un parti corrompu comme un autre, sauf que ses membres sont complètement inexpérimentés. Pour la moralisation de la vie politique on repassera. Du reste François Bayrou qui devait présenter la loi sur la moralisation de la vie politique, a été écarté du gouvernement pour ses affaires d’emplois fictifs[10] et fait l’objet de poursuites judiciaires ! 

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    Les affaires, puis l’éviction des ministres du MODEM, ont montré que le gouvernement Philippe avait manifestement été construit dans la précipitation. Ferrand, Bayrou puis Goulard et de Sarnez ont employé globalement les mêmes arguments que Fillon : ce sont des campagnes de calomnies et on va porter plainte contre ceux qui diffusent ces calomnies. Evidemment les plaintes ne sont pas là et les révélations continuent. Mais voilà que le président fraîchement élu fait lui aussi l’objet d’une enquête sur son déplacement à Las Vegas, ce qui est assez inédit dans un laps de temps aussi court[11]. Même si Michel Sapin avait affirmé que Macron était hors de cause dans cette affaire (on n’est pas obligé de le croire), on se souvient que non seulement l’organisation de ce voyage avait coûté très cher, on parle d’une somme avoisinant 400 000 €, mais qu’elle n’avait pas été l’objet d’un appel d’offre. On soupçonnait aussi Macron d’avoir utilisé les fonds de Bercy pour sa promotion en tant que candidat à l’Elysée et non dans le cadre de ses fonctions de ministre de l’économie, pour un montant de 120 000 €[12]. La justice enquête donc sur la dispendieuse soirée de Macron à Las Vegas. Mais voilà que celle qui se retrouve au cœur de tous les soupçons est Muriel Pénicaud qui était alors la présidente de Business France, boutique dépendante de l’Etat qui est chargée de la promotion de la France à l’étranger[13] ! Cela ne manque pas de sel puisque c’est elle qui est chargée de mener au pas de charge la réforme par ordonnances du droit du travail dans le sens demandé par le MEDEF. On se demande si elle va pouvoir faire cette sinistre besogne étant donné qu’elle risque de se retrouver face aux juges, peut-être même mise en examen elle aussi. Sera-t-elle démissionnée dans quelques semaines ? En tous les cas, une telle avalange d’affaires judiciaires dans les tous premiers jours d’un président et d’un parlement nouvellement élus, est quelque chose d’inédit. Sarkozy et Hollande avaient attendu quelques mois pour connaitre leur première tourmente judiciaire. 

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    Les ordonnances sur le droit du travail 

    Cette question sera certainement au cœur du débat dès l’automne, et c’est par rapport à elle que les syndicats vont devoir se positionner pour exister, montrer qu’ils servent à quelque chose. On n’en connait pas encore le contenu exact, mais des fuites ont été organisées, provoquant un tollé[14]. Pénicaud a beau dire qu’elle ne connait pas cette note de la DGT qui est pourtant sous sa tutelle, qu’elle portera plainte pour vol de documents, personne ne la croit, les journaux ont cependant pris cette note au sérieux, preuve qu’ils pensent, comme tous les Français, que Pénicaud est une menteuse.

    Ici il faut s’arrêter et distinguer deux choses et se poser les bonnes questions : est-ce que cette loi est nécessaire ? Autrement dit est-ce que la flexibilité du marché du travail est un obstacle à l’embauche comme le serinent la droite et le patronat depuis le début du XIXème siècle ? Quelles seraient ces modalités de flexibilisation accrue du marché du travail ?

    Dans un précédent billet[15] j’avais signalé que la plupart des économistes sérieux savent qu’il n’y a pas de lien entre chômage et flexibilité du marché du travail, et qu’en outre, les possibilités de CDD suffisent largement à donner de la souplesse à l’embauche. Un simple graphique suffit à montrer que s’il y a un lien évident entre croissance et emploi, il n’y en a pas entre flexibilité du marché du travail et chômage. On voit que dans la période 1997-2002, la croissance est très soutenue, et le taux de chômage baisse nettement, alors que le droit du travail est resté inchangé et que le système des allocations chômage n’a pas bougé. On note qu’à cette époque le gouvernement de Lionel Jospin avait suivi les recommandations de l’OCDE qui considérait que les salaires avaient trop peu évolué par rapport à l’évolution de la production, et donc qu’il fallait relancer la demande des ménages par le biais de la hausse du SMIC et des minimas sociaux. Ce qui avait été fait et qui avait provoqué une baisse forte du chômage. Il est facile de voir également que le caractère erratique du taux de chômage n’a aucun lien avec les modifications du droit du travail : ce qui ruine complètement l’idée que les allocations chômage incitent les travailleurs à ne pas chercher du travail. En effet il n’y a pas de raison que le taux de fainéants chez les salariés fluctue en fonction de la conjoncture économique ! 

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    Deux publications viennent contredire la logique précipitée de Macron de faire passer en force des ordonnances pour aller encore plus loin dans le sens de ce qui a été fait par la loi El Khomri selon les souhaits de Bruxelles et du Grand Patronat. On se souvient que cette loi, Macron voulait en réclamer la paternité, la présenter lui-même devant le parlement, mais cela lui avait été refusé par le premier ministre de l’époque Manuel Valls. La première publication est la Note de conjonctures de l’INSEE du mois de juin 2017. L’INSEE est une boutique on ne peut plus sérieuse et qui ne peut en aucun cas être assimilée à une organisation de propagande gauchiste. Or dans ce numéro, elle donne les résultats d’une enquête auprès des chefs d’entreprises : il s’agit de voir ce qui selon ceux-ci empêche d’embaucher. Le premier résultat est que ces difficultés sont liées d’abord à la reprise économique : quand la reprise de l’activité se fait jour, il est plus difficile d’embaucher, le marché se tend. Ainsi les chefs d’entreprise mettent d’abord en avant l’incertitude économique et la main d’œuvre compétente disponible. Les questions de droit et de réglementation ne viennent que bien après. Or c’est sur ce seul point que le gouvernement Macron prétend agir. 

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    La deuxième publication qui contredit les hypothèses de la réforme du droit du travail est celle de Philippe Askenazy et Christine Erhel, Qualité de l’emploi et productivité[16]. Si la Note de conjoncture de l’INSEE se situe dans le court terme, les travaux d’Askenazy et Erhel traitent du moyen et long terme. Ils s’attaquent à ce qui constitue le cœur même de la politique économique de l’Union européenne et donc de Macron : les ajustements s’opèrent par les coûts du travail et par la dégradation concomitante des conditions d’emploi. Tout le monde sait cela : pour augmenter les profits, on a appuyé sur les salaires et les conditions de travail, développant une précarisation sans précédent, et des relations sociales dans l’entreprise très dégradées[17]. Et bien sûr Macron veut aller encore plus loin dans ce sens, en donnant plus de pouvoir aux entrepreneurs pour licencier, pour fixer les conditions d’emploi et même les heures travaillées. Or cette détérioration des conditions d’emploi pèse finalement sur la productivité du travail, et par suite sur la croissance. En vérité cela n’est pas nouveau, c’est déjà les idées qui ont présidé à la mise en place de normes sociales dans les entreprises sous l’égide de l’OIT (Organisation Internationale du Travail). Lorsque les entreprises sécurisent leurs travailleurs, lorsqu’elles versent des salaires décents, alors cela engendre plus de croissance et les travailleurs travaillent mieux. En outre des bons salaires entretiennent la demande globale[18].

    Askenay et Erhel montrent que depuis 2008, c’est-à-dire depuis la crise qui a permis de resserrer les boulons sur les conditions d’emploi et les salaires, la productivité en France qui reste à un niveau très élevée, commence maintenant à baisser, ce qui augure mal de l’avenir pour la croissance et pour la compétitivité ! On peut ajouter par exemple dans ce contexte, que la baisse de la durée du travail augmente bel et bien la productivité par tête parce qu’elle permet au salarié un meilleur épanouissement. En effet une baisse de la durée du travail améliore aussi la santé globale des travailleurs et il est très clair que l’amélioration de l’état sanitaire des populations est aussi un facteur de hausse de la productivité du travail, et donc de la croissance. Les Suédois ont testé récemment la semaine de 32 heures – vieille revendication de Roosevelt dans les années trente – et tout le monde s’accorde pour dire que c’est un succès[19]. Mais Macron et Pénicaud, la future mise en examen, pensent, comme les plus réactionnaires des patrons, qu’au contraire il faut donner plus de liberté aux chefs d’entreprises pour déterminer la longueur des horaires. Ils pensent à rebours du progrès général des sociétés. Je fais remarquer que la droite et le patronat ont toujours été contre les lois de baisse de la durée du travail, au motif que cela ruinait la compétitivité du pays. C’était déjà le cas en 1841[20], ce fut le cas sur les 39 heures en 1982, et ce fut évidemment encore le cas pour la loi sur les 35 heures que Macron voudrait bien abolir sans le dire. Ils n’admettent pas qu’une partie des progrès de la productivité puisse être reconvertie en baisse des durées travaillées, mais en outre, ils ne comprennent pas que la baisse de la durée du travail accroît plus que proportionnellement la productivité du travail au moins à moyen et long terme[21].  

    Les difficultés de Macron et la future loi sur le travail

    Conclusion 

    On ne connait pas exactement encore le contenu des ordonnances qui seront proposées au vote des députés et on ne connait pas le détail de ce qui sera discuté avec les syndicats. Un texte assez flou circule depuis quelques jours, certes il est inquiétant, mais comme il ne contient pas trop de détails pratiques, on a du mal à le critiquer précisément, les termes juridiques ne facilitent pas la lecture pour le salarié de base[22]. Cependant on connait l’esprit qui anime ces gens : reprendre le pouvoir dans les entreprises, détruire le peu de démocratie sociale qu’il subsiste, avec comme point de mire le modèle social décomposé des Etats-Unis. Etant donné qu’il n’y a pas d’opposition dans l’hémicycle, la bataille se jouera forcément dans la rue. La loi El Khomri avait mobilisé les millions de travailleurs contre elle, il semble que la faible adhésion à Macron été ses sbires, appuyée par un taux d’abstention record, délie le peuple de toute forme d’allégeance à la légitimité de ce président et de son gouvernement. Et en effet si le peuple a été privé de s’exprimer dans les urnes, on ne voit pas trop ce qui l’empêcherait de s’exprimer dans la rue ! D’autant que tous les Français savent que cette loi à venir est déjà impopulaire : les deux tiers des Français la trouvent inutile[23]. C’est bien plus que les misérables 11,5% des électeurs inscrits qui ont voté pour Macron au premier tour de l’élection présidentielle. 

    Les difficultés de Macron et la future loi sur le travail 

    Manifestation contre la loi El Khomri au printemps dernier 

     


    [1] https://www.marianne.net/monde/syrie-poutine-bachar-el-assad-daech-le-virage-diplomatique-180deg-d-emmanuel-macron

    [2] http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20170623.OBS1123/macron-sur-les-travailleurs-detaches-ce-qu-il-propose-pourquoi-ca-coince.html

    [3] http://www.euractiv.fr/section/economie/news/eu-mechanism-to-veto-foreign-investment-not-on-the-cards/

    [4] http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/06/24/le-discours-de-la-methode-d-emmanuel-macron-sur-l-europe_5150387_3214.html

    [5] http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/macron-ou-le-hold-up-politique-du-193803

    [6] https://russeurope.hypotheses.org/6102

    [7] http://www.latribune.fr/economie/france/la-popularite-de-macron-et-philippe-s-effrite-un-peu-741004.html

    [8] Par exemple Joachim Son-Forget qui, à propos de l’affaire Ferrand, souligne que le retour de la morale en politique est équivalent à la charia ! http://www.lefigaro.fr/politique/2017/06/22/01002-20170622ARTFIG00082-un-depute-lrem-oppose-au-retour-de-la-morale-car-c-est-le-debut-de-la-charia.php

    [9] http://www.lemonde.fr/la-republique-en-marche/article/2017/06/24/l-ex-ministre-richard-ferrand-elu-president-du-groupe-lrm-a-l-assemblee-nationale_5150559_5126036.html

    [10] https://www.marianne.net/politique/affaire-modem-un-ex-assistant-parlementaire-accuse-francois-bayrou-de-mentir

    [11] http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/06/20/deplacement-de-macron-a-las-vegas-perquisitions-chez-havas-et-business-france_5148116_1653578.html

    [12] http://www.20minutes.fr/politique/2001999-20170124-macron-utilise-fonds-bercy-lancer-campagne

    [13] Antérieurement elle avait été DRH chez Dassault systèmes et chez Danone. Ce qui monte bien la souplesse d’échine de ce serviteur du grand capital.

    [14] http://www.lejdd.fr/politique/reforme-du-code-du-travail-les-ordonnances-que-pourrait-retenir-macron-3351518

    [15] http://in-girum-imus.blogg.org/l-impasse-du-quinquennat-macron-a130475266

    [16] Editions rue d’Ulm, CEPREMAP, 2017

    [17] http://www.latribune.fr/economie/france/climat-social-jusqu-ou-ira-la-tension-francaise-519145.html

    [18] http://www.ilo.org/global/about-the-ilo/newsroom/news/WCMS_537947/lang--fr/index.htm

    [19] https://francais.rt.com/economie/7657-suede-passe-journee-travail-6-heures-efficace-bien-etre-employes

    [20] http://will.pagesperso-orange.fr/docu/travail/duree/dureedt.htm

    [21] http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/06/24/l-impact-de-la-reduction-du-temps-de-travail-sur-l-economie-a-la-loupe_665693_3224.html

    [22] http://revuefiduciaire.grouperf.com/plussurlenet/complements/PJL_ordo.pdf

    [23] http://www.lexpress.fr/actualite/politique/code-du-travail-les-francais-reserves-sur-un-renforcement-de-la-loi-el-khomri_1911133.html

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