• Les derniers feux de la mondialisation

     Les derniers feux de la mondialisation

    Dans une séance assez spectaculaire dans le mauvais sens du terme, mardi 25 septembre, on a assisté à l’ONU à une passe d’arme entre Trump – le camp du mal – et Macron – le camp du bien. Trump qui présidait la séance a dérapé comme à son habitude : non seulement il a agressé la Chine, accusée d’être intervenue dans la campagne présidentielle aux Etats-Unis, mais il a clairement attaqué à travers sa propre position sur l’accord nucléaire iranien le multilatéralisme et donc les organisations internationales, dont l’ONU, qui le défendent[1]. Peu importe le sujet, c’est maintenant une position constante des Etats-Unis que de vouloir se démarquer sur tous les sujets des organisations s’ils ne les dominent pas et que pourtant ils financent. Peu importe ce qu’st Trump, sans doute un dilettante en politique qui cherche à tout prix à se faire remarquer, mais qui surtout ne supporte pas qu’on lui résiste. Mais en tous les cas, il défait ce qui s’était construit du temps que les Etats-Unis étaient une puissance dominante dans les organisations internationales. Son discours naturellement boudé par les représentants des autres pays à l’ONU n’avait d’autre but que de dénier le droit aux organisations internationales de tenter de définir les règles à l’échelle de la planète. En réalité il enlevait leurs illusions aux pays qui croient qu’on peut encore impunément critiquer les Etats-Unis sans en payer les conséquences. Ce discours lugubre semblait annoncer que dans l’avenir les Etats-Unis mettraient leurs menaces de ne plus financer ces organisations bureaucratiques à exécution. Déjà les Etats-Unis ont cessé leurs financements à l’UNESCO[2], soutenant que cet organisme, émanation de l’ONU, financent les Palestiniens contre Israël, mais ils ont ensuite aussi cessé d’abonder les fonds de l’UNWRA qui aide depuis 1948 les réfugiés palestiniens, puis leurs descendants et les descendants de ces descendants[3]. Là encore les Etats-Unis reprochent à cette organisation outre ses dérives bureaucratiques, d’avoir une position très partiale dans le conflit israélo-palestinien. Sur le plan commercial, Trump menace aussi de quitter l’OMC – véritable clé de voute de la mondialisation, promoteur et arbitre du libre-échange[4]. Chaque fois il préfère le dialogue bilatéral qui lui permet de mieux défendre les intérêts américains.

    Macron se trouvait dans la position inverse, il s’était présenté comme le champion du multilatéralisme, donc bien évidemment de la mondialisation contre le souverainisme. On ne sait pas très bien à qui son discours tenu devant une salle vide était destiné, à l’opinion française qu’il cherche à reconquérir, aux structures européennes dont il veut se présenter comme le champion, aux Américains. En tous les cas, d’une manière plutôt hystérique et nerveuse, il a repris la longue litanie des bienfaits du multilatéralisme comme une manière simple et de bon goût de gérer la mondialisation indispensable au progrès et à la paix du monde. Mais ce discours qui visait à le présenter comme le leader du « progressisme » contre le « populisme » – c’est aussi son thème de campagne pour les européennes de 2019 – tombe à un très mauvais moment. Non seulement lui-même se trouve dans une situation difficile en France, mais tous ceux qui défendent cette position d’un monde ouvert aux quatre vents se trouvent sur la sellette. Les défenseurs d’une gouvernance mondiale via les organisations qui comme l’ONU, l’OMC ou l’Union européenne la représentent, n’ont plus l’opinion derrière eux, s’ils ne l’ont jamais eue. Que ce soit Merkel ou Macron, ils sont contestés dans leur propre pays, alors que les leaders « populistes » que ce soit Salvini, Orban ou Kurz en Autriche, ont des cotes de popularité extrêmement élevées. Certes cela tient pour partie à leurs positions sur l’immigration, encore que la popularité de Trump reste plutôt faible, mais également à leurs prises de position en matière économique. Jacques Sapir avait déjà remarqué que l’accord que Trump avait signé avec le Mexique après s’être extrait de l’ALENA, était finalement bien plus social pour les travailleurs mexicains et étatsuniens puisqu’il offrait des garanties de salaires contrebalançant les échanges commerciaux[5]. 

    Les derniers feux de la mondialisation 

    Mais voilà maintenant que le gouvernement italien vote un budget en contradiction totale avec les orientations de Bruxelles. En effet, passant outre aux recommandations de la Commission européenne, et aux récriminations de Moscovici[6], le gouvernement italien a décidé de laisser filer les déficits, enfin pas tout à fait tout de même puisque ce déficit resterait inférieur à 3% – il serait même de 2,4%, alors que le vertueux Macron arrivera sans doute en peinant et en massacrant le pouvoir d’achat des plus faibles à 2,7% en 2019. En réalité ce sont plutôt les mesures que l’Etat italien va prendre qui déplaisent dans leur essence. D’abord il y a la hausse de la hausse de la TVA qui devait entrer en vigueur au 1er janvier 2019 et qui devait rapporter 12,4 milliards d’euros. Comme on le sait la TVA est un impôt des plus injuste puisqu’il est en quelque sorte un impôt dégressif en fonction du taux d’épargne. Le gouvernement de Conte vient de l’annuler.

    Il y a également la mise en place du revenu de citoyenneté qui garantit un minimum de 780 € par personne et par mois si elle ne touche pas d’autre revenu. C’est une sorte de revenu universel à la manière finlandaise, un peu ce que va chercher à mettre en place Macron, encore que celui-ci dans son inconséquence veuille le rattacher à une activité – laquelle ? mystère. Le coût de ce revenu de citoyenneté serait de 10 milliards d’euros en 2019. A ce revenu de citoyenneté, le gouvernement italien va ajouter une pension de citoyenneté en direction des retraités ou des plus âgés qui ne peuvent pas travailler. Une sorte de minimum vieillesse. Le coût de cette mesure serait de 8 milliards d’euros.

    Il y a ensuite un programme plus classique d’investissements publics, dans les infrastructures et dans l’industrie pour un volume de 15 milliards sur trois ans. Auquel il faut ajouter un programme de maintenance du réseau routier, promesse faite au moment de l’écroulement du pont de Gênes.

    On note encore une baisse de l’impôt sur les petites entreprises, et non pas sur les grandes, celles qui réalisent un chiffre d’affaire inférieur à 65 000 €. Cette mesure est étendue aux professions libérales et aux artisans. Il s’agit d’une sorte d’impôt uniforme qui serait égale à 15%. On note que c’est un geste qui, à l’inverse du CICE en France, soutient les petites structures et ne favorisent pas indifféremment les grandes entreprises, c’est sans doute pour cela qu’il est erroné de parler de flat tax comme certains se sont empressés de le dire. Dans ce paquet on retrouve aussi les traditionnelles exemptions fiscales pour les entreprises qui embauchent et qui réinvestissent leurs profits[7]. Evidemment ces mesures ont été critiquées par les partis européistes, les débris de Forza Italia et Partito Democratico, à cet ensemble, on peut ajouter sans surprise le président Mattarella qui a dit tout le mal qu’il pensait de ce projet de budget.

    Si ses mesures font peur à Bruxelles, ce n’est pas tant qu’elles creusent la dette et le déficit, mais plutôt parce qu’elles violent les recommandations de la Commission européenne[8]. En effet celle-ci suppose que la seule solution portée par la logique économique se trouve du côté de l’offre, donc il faut faire des coupes sombres dans les dépenses de l’Etat, surtout les dépenses sociales, faire baisser les salaires et peser ainsi sur la demande. Les Italiens font exactement le contraire, ils favorisent la demande, et la demande des classes les plus défavorisées. Moscovici lui, en tant que commissaire aux affaires économiques, met l’accent sur la dette italienne qui s’élève à plus de 130% du PIB. Et cela plombe la valeur de l’euro sur les marchés.

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    Les dettes publiques en Europe en 2018 

    Le gouvernement italien prend le contrepied exact de ce qui s’est fait avant dans ce pays : l’austérité ne permet pas de relancer la croissance et donc de réduire la dette, la preuve, la Grèce n’arrive pas à réduire son endettement malgré la braderie de ses actifs publics et les multiples tours de vis qui ont réduit son modèle social à presque rien. Il privilégie clairement une relance par la demande et l’investissement. Mais cela n’ira pas sans mal. Deux obstacles risquent d’entraver ce plan :

    – tout d’abord la réaction des marchés qui risquent de faire monter les taux d’intérêts sur la dette italienne, mais aussi par contrecoup faire monter les taux d’intérêt dans toute l’Europe, et donc d’entraver la reprise[9].  Ces tensions pourraient avoir des répercussions sur l’ensemble du secteur bancaire européen déjà fragilisé : les valeurs bancaires ont fortement chuté à Milan et à Paris pour les banques qui comme le Crédit agricole sont fortement impliquées dans la dette italienne. Cet aspect pourrait du reste pousser les pays européens à demander ou à encourager la sortie de l’Italie de l’euro en supposant que cela renforcerait l’homogénéité de la zone.

    – le second point est de savoir si un plan de relance par la demande de type clairement keynésien peut réussir en Italie sans que cela ne détériore la balance commerciale et relance les importations. La réponse est difficile parce qu’aujourd’hui la balance commerciale italienne est excédentaire, donc on peut se permettre une hausse des importations, mais en même temps, il parait difficile qu’un tel plan de relance puisse réussir si l’Italie reste dans l’euro, voire même si elle reste dans l’Union européenne. Pour des raisons diverses et variées – notamment parce que les appuis du gouvernement dans les milieux patronaux ne le veulent pas – le gouvernement ne semble pas vouloir sortir de l’Union européenne et peut-être pas non plus de l’euro. C’est sans doute sa principale ambiguïté.

    Notez qu’à l’avantage des Italiens, l’explosivité de leur budget pourrait faire chuter l’euro et donc relancer les exportations sur les autres marchés. Mais quoi qu’il en soit le gouvernement italien présente aujourd’hui incontestablement le budget le plus à gauche depuis des décennies en Europe ! Ce qui n’est pas le moindre paradoxe ! 

    Le Brexit arrive et c’est déjà demain 

    Les européistes sont enragés et mènent volontairement la vie dure au gouvernement de Theresa May dans les négociations sur la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne. On dit aussi que si les négociations sont si dures, on demande toujours plus au Royaume Uni, c’est bien sûr pour faire un exemple – dissuader les autres pays de sortir – mais aussi sous la pression de Macron – encore lui ! – qui se rêve en leader de cette Europe nouvelle qui ressemble à un serpent de mer. Sans doute Macron surestime les difficultés de Theresa May face à sa propre opinion publique. Mais est-ce un bon calcul que de saboter les négociations, alors que selon Sapir les négociateurs ont déjà trouvé une entente à peu près sur tous les terrains[10] ? Le comportement de Macron relève encore une fois d’un amateurisme qui fait la part belle à son caractère violent et arrogant. Il est encore plus inquiétant qu’il se trouve des politiciens qui en Europe le suivent ! 

    Les derniers feux de la mondialisation 

    Les européistes qui craignent vraiment la contagion à d’autres pays d’une sortie de l’Union européenne, œuvrent en deux sens, d’une part ils tentent d’empêcher un règlement du divorce à l’amiable, et de l’autre ils essaient de susciter un nouveau référendum au Royaume Uni pour inverser la tendance. Le sinistre Corbyn, leader très contesté du Labour et antisémite convaincu, pousse dans ce sens, arguant du chaos apparent engendré par la longueur des négociations[11]. Mais ceux qui rêvent à ce genre d’issue sont les mêmes qui avaient prédit un effondrement de l’économie britannique après l’annonce du résultat du référendum. Or l’économie britannique se porte plutôt bien si on regarde les indicateurs de la croissance et de l’emploi, même si on constate un ralentissement au second semestre 2018, mais ce ralentissement à lieu aussi en France et dans le reste de l’Europe. Theresa Lay a réaffirmé qu’il n’y aurait pas de nouveau référendum. On a même vu un milliardaire britannique un peu fou qui voulait financer une nouvelle campagne pour un nouveau référendum : on retrouve l’idée bien peu démocratique que quand le peuple vote mal, il faut le faire revoter[12] ! Mais les délais étant ce qu’ils sont, on voit mal comment cela pourrait se faire.

    Il y a donc très peu de chance pour qu’il y ait un second référendum, d’autant qu’une très grande partie de l’opinion ne le souhaite pas, malgré la publication régulière de sondages douteux[13], et qu’il y a une tendance dure chez les Tories autour de Boris Johnson pour un Brexit dur, sans concessions.

    La tension est encore montée d’un cran avec les provocations de la Commission européenne réclamant au Royaume Uni un remboursement obscur de 2,7 milliards d’euros de droits de douane perçus indûment selon elle, et cela dans les deux mois[14] ! On ne voit pas très bien ce que fera la Commission si le Royaume Uni ne paie pas, enverra-t-il ses troupes à l’assaut de Londres ? Mais cette stratégie de la tension qu’aime manifestement Macron n’est pas partagée par tout le monde. En effet que le Brexit soit accommodant ou non, il aura bien lieu. La date est déjà fixée, et il semble maintenant trop tard pour renverser la vapeur : c’est le 30 mars 2019 que la sortie du Royaume Uni aura lieu, avec ou sans accord. Très souvent on présente le Brexit comme un désavantage pour le Royaume Uni, une perte sèche en quelque sorte. Mais s’il est assez clair que le rétablissement des frontières et des droits de douane entre l’Union européenne et le Royaume Uni risque de détourner une partie du trafic commercial, ce désavantage n’est pas seulement au détriment des Britanniques. En effet, ceux-ci ont une balance commerciale déficitaire avec plusieurs pays de l’Union européenne, l’Allemagne, mais aussi la France et même l’Espagne. Par contre leur commerce avec les Etats-Unis et curieusement avec la Suisse est clairement excédentaire. Une sortie de l’Union européenne sans accord pourrait justement obliger les britanniques à rétablir au plus vite leur balance commerciale en réorientant leur industrie. Ce qui veut dire que d’un point de vue commercial, l’Allemagne et la France ont plus à perdre que le Royaume Uni en cas de sortie sans accord : le déficit du commerce avec l’Allemagne est estimé à près de 20 milliards de dollars, et avec la France à environ 10 milliards[15]. C’est bien pourquoi les Allemands commencent à s’alarmer de la tournure que prennent les négociations. On remarque à ce propos que ce sont les politiciens – Merkel et Macron – qui sont le plus en difficulté dans leur propre pays qui freinent autant qu’ils le peuvent un Brexit à l’amiable, comme s’ils pensaient que l’Union européenne les protégerait encore un moment de l’opprobre de leurs propres citoyens. A ceux-là on peut ajouter aussi Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, deux représentants non élus de la bureaucratie européiste. 

    Conclusion 

    Comme on le voit à l’aide de ces quelques exemples, c’est à une sorte de démondialisation que nous assistons aujourd’hui et à une volonté de retrouver la souveraineté des Etats. C’est la construction européenne qui semble la plus touchée essentiellement parce que c’était la forme la plus avancée et la plus complète de la mondialisation, la mieux armée pour gouverner au-delà de la démocratie. Ce mouvement risque de s’accélérer dans les mois à venir à la fois parce que les systèmes bancaires sont mal en point, mais aussi parce que la croissance ralentit fortement, en France, mais aussi dans toute l’Union européenne, annonçant des futurs agités. Ceux qui rêvent d’une autre Europe, plus sociale, ou plus démocratique, se bouchent les yeux et les oreilles pour ne pas voir la réalité en face : ce moment est passé. 

    Les derniers feux de la mondialisation 



    [1] https://www.lemonde.fr/international/article/2018/09/26/donald-trump-isole-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_5360729_3210.html

    [2] https://www.franceinter.fr/monde/l-unesco-perd-son-plus-gros-contributeur-les-etats-unis-de-trump

    [3] https://www.huffingtonpost.fr/2018/08/31/les-etats-unis-arretent-de-financer-lagence-de-lonu-qui-aide-les-palestiniens_a_23514137/

    [4] https://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2018/08/30/donald-trump-menace-de-quitter-l-organisation-mondiale-du-commerce_5348272_1656941.html

    [5] https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/quand-donald-trump-fait-mieux-que-les-sociaux-d%C3%A9mocrates/1379116782218236/

    [6] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2018/09/28/97002-20180928FILWWW00076-pour-moscovici-le-projet-de-budget-italien-est-hors-des-clous.php

    [7] https://www.pmi.it/impresa/normativa/279040/ok-a-sforamento-deficit-cosa-cambia-in-legge-di-bilancio.html

    [8] https://investir.lesechos.fr/marches/actualites/un-projet-de-budget-italien-2019-qui-coince-1794946.php

    [9] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/l-italie-seme-de-nouveau-le-trouble-sur-les-marches-et-les-banques-792098.html

    [10] https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/le-sommet-de-salzbourg-ou-lagonie-de-lue/1397667297029851/

    [11] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/09/24/brexit-les-militants-du-labour-pressent-jeremy-corbyn-d-appeler-a-un-second-referendum_5359207_3214.html

    [12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/08/19/20002-20180819ARTFIG00064-brexit-un-patron-donne-1-million-de-livres-pour-un-nouveau-referendum.php

    [13] https://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2018/02/01/non-les-britanniques-ne-regrettent-pas-le-brexit_5250576_4872498.html

    [14] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/09/24/bruxelles-donne-deux-mois-a-londres-pour-rembourser-2-7-milliards-d-euros-de-droits-de-douane-non-percus_5359392_3214.html

    [15] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEchangesPays?codePays=GBR

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