• Les contradictions de Trump et l’affaiblissement programmé des Etats-Unis

    Entre 1945 et 1980 l’ordre politique mondial était assez bien établi sur les bases du développement d’une économie mixte dans laquelle l’Etat redistribuait les revenus. Puis entre 1980 et 2008, la révolution néo-conservatrice en entraîné le monde vers la mondialisation et la dérégulation des économies nationales. Cela a débouché sur des crises financières de plus en plus fortes, et nous ne sommes pas encore sortis de celle de 2008. Manifestement  cette année nous sommes entrés dans une nouvelle phase : celle de la démondialisation. Et c’est bien cette entrée turbulente dans une nouvelle ère qui engendre des turbulences sévères dans le monde politique. Trump n’est qu’un aspect de cette transformation. Mais le fait justement que ce soit lui qui en Amérique décide finalement de la fin de la mondialisation est porteur de nombreuses interrogations. Comme en Angleterre cette sortie aurait dû être portée par la gauche, parce que la mondialisation est mauvaise pour l’emploi et pour la tendance à l’égalité. L’arrivée de Trump et de May aux affaires c’est d’abord le résultat de l’incapacité de la gauche à penser le monde et à hiérarchiser les combats. 

    Des décrets en tout genre

    Les contradictions de Trump et l’affaiblissement programmé des Etats-Unis  

    On a mis en scène l’activisme de Trump depuis qu’il est devenu le 45ème président des Etats-Unis. On l’a vu ici et là signant pêle-mêle des décrets sur la limitation de l’IVG, sur la remise en question de l’Obamacare, ou encore sur la sortie du TPP. Cette rafale de décrets avait pour but de montrer que Trump allait tenir ses promesses de campagne et donc de rassurer son camp qui sait qu’il est un président minoritaire très mal élu et contesté dans les rues. Il est d’ailleurs plutôt rare qu’un président américain à peine élu soit aussi fortement contesté. Ce ne sont pas seulement les manifestations de rue qui doivent l’inquiéter, mais aussi les sondages désastreux qui les accompagnent. Seulement 40% des Américains lui font confiance, ce qui est le taux le plus bas pour un président qui vient juste d’être élu[1]. Nous sommes bien dans le monde de la post-démocratie. Cela ne laisse rien augurer de bon. En règle générale le pays a tendance à attendre de voir ce qui se passera avant de réagir. Aux Etats-Unis tout se passe comme si pour une partie de la population il fallait prioritairement chasser Trump en raison de son illégitimité. Le fait qu’il ait été élu avec près de trois millions de voix de moins que Clinton et que des tricheries importantes aient été constatées dans les swing-states[2] fait qu’il apparait aujourd’hui aux Américains comme un président illégitime. Ses attitudes provocatrices et vulgaires – c’est le Père Ubu à la Maison Blanche – font que les tensions ne peuvent qu’augmenter. Déjà le fait de s’attaquer ouvertement à IVG renvoie les Etats-Unis à un archaïsme désuet qui ne peut trouver d’assentiment dans une population bien éduquée. Seuls s’en réjouiront les bigots qu’ils soient chrétiens ou musulmans. 

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    Manifestations contre l’investiture de Trump 

    Parmi les décrets que le Père Ubu de Washington a signés en grande pompe, il y en a un qui relance les projets d’oléoducs massivement contestés sur le plan environnemental. Ce décret montre évidemment que Trump est déjà dans l’idée, comme tous les bons républicains, de faciliter la vie aux lobbies pétroliers qui se moquent des questions environnementales. Mais en même temps il crée un précédent puisqu’en effet il bafoue les droits des authentiques indigènes, les descendants de la grande nation sioux qui s’étaient fortement mobilisés contre cet immonde projet qui non seulement est une atteinte à l’environnement mais aussi une forme de destruction d’une culture, celle des amérindiens[3]. Sur ce point particulier, Trump vise tout de suite l’affrontement histoire d’asseoir une autorité chancelante sur le pays pour le reste des quatre ans à venir. 

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    Cette farce va très bien avec la nomination de Scott Pruitt à la tête de l’agence de protection de l’environnement[4]. Ce Scott Pruitt qui se présente comme climato-sceptique, histoire de faire croire qu’il aurait des idées, est en réalité un lobbyiste qui travaille depuis longtemps pour les compagnies pétrolières, c’est leur homme de main si on veut. C’est un peu comme si on avait nommé le renard pour surveiller le poulailler et faire attention que les poules ne s’égorgent pas entre elles ! Si on voulait voir la mise en œuvre d’un programme anti-élite dans les premières mesures de Trump, on repassera. Notez que Pruitt a été justement celui qui a combattu bec et ongles l’Agence à la tête de laquelle il vient d’être nommé. Il est facile de prévoir qu’il va s’occuper de la détruire dans les plus brefs délais. N’est-ce pas que cela est un signe selon lequel Trump va bientôt dénoncer les traités internationaux sur l’environnement comme la CPO21 ? En attendant, la guerre est déclarée entre l’équipe de Trump et justement cette agence pour la protection de l’environnement qui est entrée en sécession de fait en refusant de se plier aux injonctions de l’équipe de Trump[5]. 

    Les errements de la politique économique de Trump 

    Parmi les décrets signés par Trump, il y en a un qui porte sur la sortie des Etats-Unis du Traité Trans-Pacifique (TPP), traité de libre-échange destiné à arrimer l’Asie aux Etats-Unis. Et ce n’est pas parce que Trump le signe que nous allons dire qu’il a tort sur ce point précisément. Après la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne, Trump met fin à l’ère des traités et donc il entérine la fin de la mondialisation. On sait que Trump veut également que l’Amérique sorte de l’OMC. Face à cela, il faut être sérieux. Dans un articulet récent le faible Sébastien Jean – directeur du CEPII – nous explique qu’il n’y a pas de salut dans le protectionnisme et que celui-ci bien au contraire risque de nous amener les pires calamités[6]. Joseph Stiglitz également y est allé de son couplet en défense du libre-échange[7]. Certes le prix Nobel n’est pas encore au niveau intellectuel extrêmement bas du pauvre Sébastien Jean, mais il se trompe tout autant sur ce point décisif.

    Pour comprendre l’enjeu de ce débat, il faut se souvenir de deux choses : la première est que la mise en place de politiques protectionnistes n’est pas la cause de la crise, mais seulement la conséquence de celle-ci. C’est en effet toujours le résultat d’une dégradation continue de la balance commerciale, c’était aussi déjà le cas dans les années trente. Le déficit commercial américain est colossal, il atteindra encore probablement en 2016 le chiffre de 500 milliards $. Or ce déficit est l’autre face de la désindustrialisation de l’Amérique et conséquemment une perte colossale d’emplois ouvriers. Un déficit commercial assumé est un renoncement non seulement à son industrie, mais aussi une foi inébranlable dans l’efficacité de la division du travail selon laquelle les emplois ouvriers perdus seraient compensés largement par des emplois haut de gamme dans les services. On est revenu de ces idées fausses depuis quelques années, et cela a ouvert la voie à une meilleure prise en compte de la question de la souveraineté économique d’une nation. 

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    Le second point est que la croissance n’est jamais aussi forte que lorsque le pays se trouve dans une situation de protectionnisme conscient. C’est bien ce qui s’est passé dans les Trente glorieuses. La raison est que c’est à l’échelle de la nation que la demande a le plus de facilité pour s’exprimer[8]. Or, nous sommes bel et bien dans une crise de la demande à l’échelle planétaire. Le libre-échange ça marche bien avec la politique de l’offre, mais en même temps justement c’est lui qui crée le déficit de demande par abaissement radical des coûts de production et donc par la baisse des salaires. C’est ce qui amène au bout du compte la baisse de la croissance sur le moyen et long terme. On note également que c’est seulement dans les périodes de protectionnisme que les inégalités de revenus sont contenues et que l’Etat est mieux à même de jouer son rôle de régulateur.

     Les contradictions de Trump et l’affaiblissement programmé des Etats-Unis 

    Il va donc de soi que le choix du protectionnisme selon Trump est une chose qu’on ne saurait désapprouver. On ne peut pas être à la fois contre le TFATA et en même temps contre le protectionnisme. Soyons cohérents. La question est de savoir maintenant si l’approche du protectionnisme selon Trump est juste ou fausse. Selon moi elle est fausse parce qu’elle aura pour contrepartie à l’intérieur des Etats-Unis une politique de déréglementation tout azimut qui va nécessairement tuer la demande. Autrement dit Trump est en train de transformer les Etats-Unis en une sorte d’Union européenne où les différents Etats seront en concurrence entre eux, que ce soit sur le plan de la fiscalité ou sur celui du marché du travail. Il a avancé qu’une croissance de 4% par an serait le résultat de sa politique. Pour tout un tas de raison ce chiffre paraît inatteignable[9]. Entre autre chose parce que on ne peut pas en même temps faire baisser les impôts massivement et financer des colossales dépenses d’infrastructures.

    Ce que Trump et ses conseillers issus tous de la boutique Goldman & Sachs ne comprennent pas, c’est que la réussite du protectionnisme – du point de vue de la croissance et de l’emploi – ne peut s’accompagner que d’un resserrement des inégalités et d’un renoncement au sacro-saint principe de la concurrence. Si en même temps qu’on élabore un protectionnisme fort on déréglemente à tout va, alors les salaires seront orientés à la baisse et ils ne pourront compenser les hausses des prix des produits importés. C’est évidemment là que se trouve l’échec programmé de Trump.

    Pour résumer, il y a deux politiques possibles qui sont cohérentes :

    1. la première est celle de la déréglementation tout azimut, baisse des salaires, baisses des dépenses publiques, elle a pour logique d’unifier le marché mondial, renvoyant aux calendes grecques les questions des inégalités. C’est celle que nous connaissons depuis la fin des années soixante-dix et qui a donné de si mauvais résultats dans la pratique ;

    2. la seconde est à l’inverse celle d’un capitalisme régulé où l’Etat intervient aussi bien pour protéger ses frontières et son économie que pour protéger les salariés contre les exigences du patronat. On ne peut pas faire du protectionnisme sans un Etat fort à l’extérieur et à l’intérieur. Cette approche va de pair avec des nationalisations que ce soit celles du crédit et de la monnaie et celles de certains secteurs stratégiques ou monopoles naturels.

    Le fait de ne pas trancher fermement entre l’une et l’autre de ces deux politiques est l’image d’un président faible, arrogant avec les faibles et faible avec les forts, Trump imposera peut-être sa loi au Mexique, mais il sera incapable de faire plier la finance internationale sur son propre sol. Il pense seulement que le renouveau de l’Amérique viendra d’un retour sur son sol des industries manufacturières. Or cette pratique ne peut amener que de l’inflation et creuser à terme à nouveau le déficit commercial. En effet, il est peu probable que les produits industriels des Etats-Unis redeviennent attractifs pour les autres marchés extérieurs. 

    Trump sur la scène internationale 

    Les contradictions de Trump et l’affaiblissement programmé des Etats-Unis 

    Pour l’instant Trump semble avoir décidé de montrer aux Américains qu’il est déterminé et que rien ne l’arrêtera dans sa révolution. Être minoritaire et détesté par plus de la moitié de son pays ne le dérange pas, du moins c’est ce qu’il essaie de montrer. On voit bien qu’une fois encore le grand changement est initié simultanément au Royaume Uni et aux Etats-Unis. Ce sera l’axe privilégié.  De même Trump va renouer plus directement avec Israël. Alors qu’Obama semblait s’être désintéressé de la question du Moyen Orient, Trump a choisi clairement son camp[10]. Il n’est pas certain d’ailleurs que cette posture puisse faire avancer les choses dans cette région. Mais comme simultanément Trump vise à la détente avec la Russie – contrairement à la présidence Obama – il est probable qu’il va se dessiner un nouvel axe USA – Royaume Uni – Israël – Russie qui vise à marginaliser la Chine aussi bien que l’Union européenne. C’est sans doute pour cette raison que la CIA a tout fait pour soutenir la candidature de Clinton qui est plus dans la tradition hégémonique américaine que Trump. L’opposition entre Trump et Clinton sur ce point est que le premier pense que les Etats-Unis peuvent se passer du cadre multilatéral pour imposer leur volonté au reste du monde.

    C’est ainsi que parallèlement à la signature de l’acte de décès du TPP, Trump a commencé à avancer qu’il allait sortir aussi de l’OTAN[11]. Le fera-t-il ? En effet, s’il en sortait, l’OTAN n’existerait plus mais si on peut considérer que cela serait une bonne chose pour la détente avec la Russie, cela aurait deux conséquences importantes :

    - la première est que privés du parapluie américain, les Européens voudraient accélérer la mise en place d’une défense commune et donc iraient dans le sens de plus de fédéralisme, plus d’Europe. C’est pour la poursuite de cette voie que se sont prononcés les européistes purs et durs, Attali, Macron et Fillon[12] qui est prêt à brader un nouvel élément de la souveraineté de la France au profit de l’Allemagne ;

    - la seconde est que les Etats-Unis se retrouveraient isolés sur les questions de défense et donc affaiblis car privé de leur rôle de gendarme du monde qui leur permettait jusqu’alors de bénéficier d’une position hégémonique sur le plan économique, à moins de relancer un vaste programme d’investissement militaire ce que leur dette publique leur interdit.

    Il se pourrait cependant que les nouvelles relations entre la Russie et les Etats-Unis aboutissent à une levée générale des sanctions et donc qu’une nouvelle ère s’ouvre qui apporterait au moins momentanément un répit sur le plan économique.

    Cependant la tendance générale est que les traités multilatéraux ne servent pas à grand-chose, du moins ils n’apportent rien de bon du point de vue de la croissance et de l’emploi. Pour cette raison Trump a avancé l’idée de sortir de l’OMC[13]. Il prétend pouvoir remplacer le rôle de gendarme tenu par un organisme bureaucratique par des traités bilatéraux. Car il est évident que le protectionnisme n’est pas, contrairement à ce que disent des imbéciles comme Macron, l’autarcie. Il laisse en effet la possibilité de commercer avec les autres pays en reconsidérant à chaque fois ses intérêts propres.

     

    Conclusion 

    Manifestement avec Trump et May, nous sommes entrés dans une voie de grande perturbation avec la fin de la mondialisation. De quoi accouchera cette nouvelle révolution ? On n’en sait encore rien. Tout dépendra du pragmatisme avec lequel ces nouveaux dirigeants vont s’adapter au terrain. Sans réussite économique en matière d’emploi et de croissance, on assistera à un retour en arrière vers encore plus de libéralisme. Il faut bien comprendre enfin que si l’Union européenne est de plus en plus rejetée, ce n’est pas par idéologie, mais c’est surtout parce qu’elle ne tient pas ses promesses et qu’elle obtient de très mauvais résultats sur le plan économique. Si la zone euro était une zone de prospérité et de plein emploi, alors tout le monde serait européen, mais comme elle ne profite qu’à une petite élite, alors elle est de plus en plus détestée. Il est tout à fait possible que May et Trump accélère le détricotage de l’Union européenne, même si l’on sait que les voix des européistes vont nous dire que face à Trump, à la Russie et à la Chine, il nous faut être encore plus unis[14]. Mais à contrario, l’indépendance retrouvée des Etats-Unis et du Royaume Uni vis-à-vis du multilatéralisme peut être aussi un exemple pour nous, sans pour autant qu’on copie leur politique. En tous les cas une des leçons de Trump c’est que si un traité a été signé, il peut tout aussi bien être dénoncé.

     

     


    [1] http://www.20minutes.fr/monde/1997559-20170117-popularite-plus-bas-sondages-trump-denonce-trucages

    [2] http://addictinginfo.org/2016/11/22/breaking-evidence-trump-cheated-leads-to-massive-move-for-three-state-audit/

    [3] http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-nation-sioux-gagne-une-bataille-187312

    [4] http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/12/08/etats-unis-un-climatosceptique-a-la-tete-de-l-agence-de-protection-de-l-environnement_5045253_3222.html

    [5] http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/24/donald-trump-ordonne-un-black-out-mediatique-a-lagence-de-prote/?utm_hp_ref=fr-homepage

    [6] http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/faut-il-craindre-le-retour-du-protectionnisme-632931.html

    [7] http://affaires.lapresse.ca/economie/etats-unis/201701/17/01-5060300-la-politique-economique-de-trump-vouee-a-lechec-selon-stiglitz.php

    [8] http://russeurope.hypotheses.org/5604

    [9] http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/01/25/les-promesses-de-donald-trump-a-l-epreuve-de-l-augmentation-de-la-dette-americaine_5068540_3222.html

    [10] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/12/28/97001-20161228FILWWW00129-trump-appelle-israel-a-rester-fort.php

    [12] http://www.lemonde.fr/international/article/2017/01/22/francois-fillon-je-propose-une-alliance-europeenne-de-defense_5066975_3210.html. Les propositions de Fillon en matière de défense auraient de quoi décourager n’importe quel gaulliste d’ailleurs

    [14] https://www.euractiv.fr/section/l-europe-dans-le-monde/interview/attali-europe-is-worlds-biggest-power-but-does-not-recognise-it/

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  • Commentaires

    1
    raphael
    Jeudi 26 Janvier à 11:32

    Certes, le déficit commercial US est le pendant de la désindustrialisation...

    Cependant, le rôle international du dollar leur impose en quelque sorte un déficit extérieur, pour fournir des dollars au reste du monde. Tout en assumant la tache de débouché "en dernier recours" face à la crise d’excès d'offre mondiale.

    De plus il semble y avoir pénurie de liquidité internationale : 

    http://www.chomage-et-monnaie.org/2016/07/01/la-penurie-de-liquidites-internationales/

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