• Le sens des mots et la responsabilité des citoyens

    Le sens des mots et la responsabilité des citoyens

    Dans un article récent, Slate se posait la question de savoir pourquoi aux Etats-Unis un candidat comme Donald Trump, milliardaire ayant réussi dans le secteur suspect de l’immobilier, pouvait finalement  arriver à apparaître comme le candidat « anti-système » alors que sa réussite est bien évidemment due au fonctionnement de ce système. Cet article soulignait combien la colère était grande contre ces élites qui ont travaillé sans relâche pour les banques et les multinationales. Mais il ne répondait pas à la question. Or cette question est centrale, on pourrait d’ailleurs aussi se demander pourquoi en France les exclus de la société font confiance à la famille Le Pen pour résoudre leurs problèmes de pauvres, alors même que celles-ci viennent d’une classe favorisée et sont des « héritières ». A priori Donald Trump n’a rien pour plaire, on dirait une caricature, un clown alignant les mauvaises pitreries les unes derrière les autres – n’a-t-il pas dit qu’il était prêt à lâcher une bombe atomique sur la Russie ? Ses messages sans nuances qui frisent la semi-débilité devraient décourager les électeurs. J »avais déjà abordé ce thème en rendant compte de l’ouvrage de Thomas Frank[1]. On a le même problème avec le Front National, car si ce parti a bien la volonté d’apparaître comme rénové, purgé de ses éléments les plus douteux, il n’en demeure pas moins qu’en son sein il recèle encore des dizaines de petits Donald Trump, des simplets, des semi-débiles qui se révèlent dans des fonctions électives comme arrogants et dangereux.  

    Pourquoi le peuple se détourne-t-il des partis de gauche ?  

    La gauche au sens le plus large s’est donné pour mission de travailler pour le peuple à réduire les inégalités et à construire un monde plus fraternel. Mais peut-on construire une société plus juste sans s’appuyer sur le peuple ? Or depuis quelques années en France comme aux Etats Unis, le peuple se détourne de ceux qui prétendent lui porter aide et assistance, et préfère se tourner vers des grandes gueules qui parlent fort. 

     Le sens des mots et la responsabilité des citoyens 

    Marine Le Pen ici entourée de militants néo-nazis lyonnais  

    La réponse à cette question est complexe. Certes on comprend qu’en France le peuple se détourne du P « S » qui a trop trahi ses promesses, comme aux Etats-Unis le Parti démocrate dont, sous l’impulsion de Hollande, il suit la dérive. Mais il faut aller plus loin et comprendre pourquoi les partis véritablement de gauche ne réussissent pas à capter l’attention, du petit peuple. En France les ouvriers préfèrent voter pour le FN que de voter pour le Front de Gauche. Parmi les principales raisons qui ont fait que le peuple s’est détourné des partis de gauche traditionnel, il y a la question de la nation et des traditions. Ce sont là des cadres sûrs que les guignols de droite prétendent protéger, alors que les politiques de gauche et d’extrême gauche négligent ces valeurs. Pourquoi vouloir défendre des traditions ? 

    D’abord parce qu’on ne peut pas et on ne veut pas vivre dans un environnement en perpétuel bouleversement. Ensuite parce que ces traditions sont aussi le berceau de notre enfance et font partie de notre mémoire. Par exemple le Front National augmente son capital sur la question de la crèche de Noël, alors même que la très grande majorité des Français est athée. Voyez comment à Béziers Robert Ménard est populaire, alors que toute la presse nationale le moque et le dénigre. Donald Trump vient de faire un tabac avec une nouvelle provocation sur l’Islam, demandant le vote d’une loi qui restreindrait l’immigration des musulmans vers les Etats-Unis au motif que leur culture serait incompatible avec la vie américaine. Les partis de gauche disparaissent et payent là leur abandon de questions pourtant fondamentales sur la souveraineté, sur l’hétérogénéité ethnique. Car en effet à gauche il y a des questions qu’on ne veut pas poser, des sujets tabous. Par exemple celle de l’immigration justement, mais si la gauche se veut tolérante avec les immigrants, elle n’est pas capable de dire au nom de quel idéal sa politique devrait être poursuivie, ni combien et comment la société peut absorber des immigrants. Cet été Angela Merkel s’est donnée une image d’humaniste en disant qu’elle était prête à accueillir de grandes quantités de réfugiés du Moyen-Orient, mais très vite elle est revenu sur cette promesse : si on a salué ses premières intentions, on s’est moins attardés sur la suite qui a abouti à la suspension des accords de Schengen. 

     Le sens des mots et la responsabilité des citoyens 

    On s’est rendu compte que moins on était diplômé et plus on votait pour le FN. Le graphique ci-dessus date de mars 2015, il est probable que cela s’est encore aggravé. Qu’en déduire ? Pour les uns – qui croient que leur niveau de diplôme les protège de la bêtise – ce serait parce que le peuple n’est pas instruit qu’il vote FN. Cela justifierait dont un parti d’avant-garde qui encarte et guide ce peuple sans conscience. Cette thèse est doublement fausse : d’abord parce qu’il est facile de voir qu’en trente ans le niveau de diplôme s’est élevé, or cela s’est accompagné d’une hausse du vote en faveur du FN. Mais également elle ne tient pas compte du fait que le niveau du diplôme est fortement corrélé avec le niveau de richesse. Les pauvres sont moins diplômés que les riches, mais ce sont d’abord eux qui souffrent le plus de la promiscuité avec les immigrés que ceux-ci soient immigrés de la première, deuxième ou troisième génération. Pourquoi en souffrent-ils ? Pour des raisons de sécurité publique d’abord, mais aussi pour des raisons de déclassement social : ils se trouvent directement en concurrence sur le marché du travail avec des populations qu’ils considèrent comme « étrangères ». Le problème est qu’on leur demande de s’adapter, et que ceux qui le leur demandent n’ont pas du tout à s’y adapter.  

    Les portes paroles 

    Le sens des mots et la responsabilité des citoyens 

    Là où la responsabilité des électeurs est engagée, c’est quand ceux-ci s’en remettent à des hommes politiques qu’on sait ouvertement corrompus. Il est tout de même étrange qu’en 2007 le slogan de Sarkozy, « travailler plus pour gagner plus », ait mordu dans l’opinion, non seulement parce que cette relation se défait avec l’évolution technologique, mais surtout parce que Sarkozy n’ayant jamais travaillé, on se demande bien au nom de qui et de quoi il parle. Ce qui a mon sens est encore bien plus grave que de faire confiance au FN ou à Donald Trump est de croire qu’on s’en tirera en déléguant son pouvoir à quelqu’un qui n’a aucune qualification sérieuse pour l’exercer. Que savent les Sarkozy, les Hollande, les Donald Trump ou les Le Pen de la fatigue des peuples et de leurs soucis ? Probablement rien, ils sont justes dans une compétition pour récupérer des postes et des avantages. Et c’est bien sûr celui qui sentira le mieux l’air du temps qui arrive à cette course à l’échalote de la connerie. 

    Mais le système politique est ainsi fait dans les pays avancés que la parole des plus pauvres et des plus faibles est devenue inaudible. Comme on l’a remarqué, il n’y a plus de représentants issus des classes inférieures dans les assemblées législatives. Le personnel politique s’embauche à partir de sa fortune ou de ses hauts diplômes dans les grandes écoles. Pourquoi le peuple ne prend-il pas alors le pouvoir à son compte, au lieu de se laisser dicter les formes de ses analyses par des partis ? Là encore la réponse est complexe. Il y a bien sûr le fait que l’appareillage intellectuel qui est nécessaire est confisqué, il n’y a plus de culture ouvrière par exemple, et la quasi-totalité des médias de masse sont sous contrôle, c’est d’autant plus vrai que ces médias demandent beaucoup d’argent pour toucher le plus grand nombre, par exemple la télévision. Cet ensemble forme un cadre rhétorique dont  il est difficile de sortir. Mais il y a autre chose : la plupart des gens sont absorbés par d’autres objectifs que celui de faire de la politique. Et on délègue d’autant plus facilement son pouvoir politique que la politique apparaît comme quelque chose de glauque et de dégradant. 

    La politique devient l’art de faire passer en contrebande des fausses vérités. Par exemple la droite invoquera l’impératif de l’équilibre budgétaire pour serrer la vis à la dépense sociale. Dans une intervention récente l’incroyable Donald Trump a avancé que les villes de Paris et de Londres étaient des villes très dangereuses, avançant que la police n’osait plus entrer dans certains quartiers. Il part d’une idée simple qui est celle du ghetto des banlieues où on cache tous les rebuts de la société, mais il ne dit pas qu’en réalité c’est la même chose dans de nombreuses villes américaines et surtout que la violence urbaine est plus importante aux Etats-Unis qu’en Angleterre et surtout en France. De la même manière la droite organisera la révolte contre l’impôt parce que les gens en sont accablés, mais elle l’organisera à son profit. On voit d’ailleurs que dans la réforme rampante de la fiscalité, ce sont seulement les plus riches qui en ont profité. On peut parler d’un détournement. L’impôt c’est d’ailleurs ce qui fait une grande partie du succès du FN. Comme Sarkozy n’est plus crédible en matière de baisse de la fiscalité des classes moyennes, c’est le FN qui a pris le relais.

     

     

     

    Liens 

    http://www.slate.fr/story/105135/donalp-trump-symptome-exasperation-americains-elites 

    http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/12/08/apres-ses-propos-sur-les-musulmans-donald-trump-s-en-prend-aux-quartiers-radicalises-de-londres-et-paris_4827404_3222.html 

     


    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/thomas-frank-pourquoi-les-pauvres-votent-a-droite-agone-2008-a117198084

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