• Le salon de l’agriculture et la crise de la paysannerie

     Le salon de l’agriculture et la crise de la paysannerie

    Comme il fallait s’y attendre, dans le climat qui est celui de la crise paysanne dans toute l’Europe, Hollande s’est fait injurier et siffler puisqu’en tant que plus haut représentant de l’Etat, il est tenu pour responsable de la déconfiture de la paysannerie française, du moins ce qu’il en reste. Il serait pourtant injuste de faire reporter la crise sur les frêles épaules du président, malheureusement elle remonte bien plus avant son élection. C’est peu dire que d’avancer que le monde paysan est en crise. C’est même dans ce secteur que la révolte bat son plein. Mais il faut avancer quelques idées pour le comprendre, et surtout pour saisir quels sont les mécanismes qui mettent en route ce qui apparaît au profane comme le résultat d’une logique inexorable : le monde moderne emploie massivement des travailleurs dans les services et dabs l’industrie, supposant qu’il est normal que l’agriculture disparaisse finalement de notre horizon, aussi bien parce que le progrès technique supprime la main d’œuvre dans ce secteur, que parce que le principal de la valeur n’est plus produite dans l’agriculture. Et puis on suppose que la Division Internationale du Travail aidant, il est naturel que le paysan devienne selon les vœux de Bruxelles un simple jardinier qui aménage le paysage pour le bien-être des touristes.

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    Pourtant l’agriculture est un secteur de première importance, non seulement parce que l’agriculture est toujours la base du développement d’un pays, mais parce qu’elle la gardienne de la tradition et de la culture de ce même pays : il est dérisoire de continuer à faire la promotion de la cuisine française alors même que celle-ci éprouve les pires difficultés pour se procurer des ingrédients de qualité. Plus prosaïquement quand on voit ce qu’on nous donne à consommer, il ne se passe pas un jour sans qu’on ait droit à un scandale alimentaire, tant que ce n’est pas de la viande avariée dans les grandes surfaces, ce sont des fruits et légumes bourrés de pesticides, conservés dans des conditions très douteuses. Je ne parle même pas des OGM qui envahissent le marché, ni même des abattoirs de la honte. La malbouffe est une réalité incontournable et une dimension de la crise de l’agriculture européenne. On nous empoisonne à petit feu tout en détruisant la terre. Même pour les bonnes volontés il est difficile de trouver des produits alimentaires de bonne qualité : se nourrir correctement est aujourd’hui la chose la plus difficile qui soit.

    Comment caractériser cette crise ? C‘est d’abord le résultat d’une orientation capitaliste de l’agriculture. En quelque sorte on a remplacé le paysan par l’entrepreneur agriculteur : le meilleur exemple en est sans doute le patron de la FNSEA, Xavier Beulin,  qui est aujourd’hui à la tête d’un empire financier qui se rie aussi bien des frontières que de la concurrence. On dit qu’il réalise 7 milliards de chiffre d’affaire par an, et qu’il est en relation directe avec François Hollande, comme il l’était avec Nicolas Sarkozy auparavant. Bien entendu, ce curieux syndicaliste chausse des godasses en croco, toujours tiré à quatre épingle, il a un train de vie de PDG de multinationale, alors la qualité de la production ce n’est pas vraiment son problème, ni le travail de la terre, ni même les fins de mois difficile. En effet, l’Union européenne, à grands coups de subventions a orienté l’agriculture vers la concentration capitaliste et vers la recherche de gains continus de productivité. En effet, le modèle de l’agriculture que l’Union européenne propose est l’exact inverse du produire local. Il repose sur la hausse des rendements  et la circulation des produits agricoles sur tout le territoire européen dans la division internationale du travail.

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    On remarque que la réorientation de l’agriculture française vers un modèle productiviste dans le mauvais sens du terme s’est réalisée à l’aide subventions européennes – la France est le pays qui touche le plus d’argent de la PAC, et ces subventions ne vont ni aux petites exploitations, ni à une agriculture biologique qui préserverait l’environnement. Cette logique a encouragé les concentrations, et on en est arrivé pour faire baisser les prix encore et encore, à des monstruosités comme la fameuse ferme des mille vaches. Mais en même temps que la qualité des produits a baissé, l’Europe est dans une situation de surproduction quasi permanente qui pousse les prix à la baisse selon la sainte loi du marché. C’est le résultat prévisible de la PAC que les plus lucides dénonçaient déjà il y a une quarantaine d’années. La paysannerie s’est en effet laissée endormir justement à cause de ces subventions qui laissaient penser que cette classe pouvait accéder à un confort permanent sans dégât. On nom de la modernité on l’a poussée à investir, c’est-à-dire à s’endetter à des taux apparemment très bas, mais qui en réalité se révèlent meurtrier dès lors qu’on se trouve dans une phase de baisse des prix mondiaux.

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     Le salon de l’agriculture et la crise de la paysannerie

    Mais ces aides n’ont pas empêché la diminution radicale du nombre de paysans. Comme dans l’Ancien régime, cette diminution a renforcé les tendances à la concentration, d’autant plus facilement que ce sont les plus gros propriétaires – qu’on ne saurait qualifier de paysans – qui ont engrangé les plus fortes subventions. Cette course au gigantisme ne peut fonctionner que si le marché croit en permanence. C’est le principe de la mondialisation. Mais ce marché ne peut croire en permanence parce que de nombreux pays émergents au coût de main d’œuvre peu élevé se sont eux aussi lancé dans la compétition. Si bien que les petits exploitants français se sont lourdement endettés pour suivre la compétition, et se trouvent maintenant acculés à la faillite. De nombreux autres facteurs ont fragilisé un peu plus les paysans français, les sanctions contre la Russie qui ont un peu plus déprimé les prix. Mais aussi la montée en puissance de pays comme l’Allemagne qui ont utilisé les dernières avancées technologique et dont les ressources financières ont permis d’accroître encore la taille des fermes. En outre l’Allemagne peut utiliser une main d’œuvre faiblement rémunérée ce qui en agriculture capitaliste est un avantage considérable. On voit maintenant l’Allemagne produire du porc à très bas prix, et c’est dans la filière porcine que la situation est la plus tendue. Egalement l’Allemagne a mené une véritable guerre du lait contre la France.

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    On ne saurait terminer ce rapide tour d’horizon des difficultés de la paysannerie française sans rappeler le poids de la grande distribution dans la chute des cours. En effet ce sont ces grandes centrales d’achat qui pèsent sur les prix en mettant en concurrence l’ensemble des paysans européens jusqu’à éliminer les moins compétitifs. Les choses sont allées tellement loin qu’Hollande a fait une déclaration au Salon de l’agriculture pour menacer la grande distribution de rétorsion si elle ne tenait pas mieux compte de la difficulté des paysans français. Mais cette menace n’a que peu de chance d’aboutir à une amélioration de la situation sauf à contrarier les principes mêmes de la construction européenne, à savoir « la concurrence libre et non faussée. On rappelle que les négociations entre les distributeurs et les agriculteurs avaient été déréglementées par Christine Lagarde lorsqu’elle était ministre de l’économie à travers la LME (loi de modernisation de l’économie). 

    Solutions 

    Il y a deux sortes de solutions : celle qui consiste à aider dans l’urgence les paysans, et celle qui remet en cause fondamentalement le modèle agricole actuel. Les raisons sont nombreuses pour s’attacher à des solutions de long terme en abandonnant la chimère libérale qui consiste à partir à la conquête de nouveaux marchés. La première est de rééquilibrer l’emploi en faveur de l’agriculture. C’est tout à fait possible si on remet des normes environnementales et sanitaires en usage dans ce secteur. On sait par ailleurs que les paysans et éleveurs qui produisent de l’agriculture biologique s’en sortent bien mieux que ceux qui restent englués dans le conventionnel. On pourrait ainsi créer facilement 600 000 emplois dans les campagnes[1], ce qui est très appréciable par les temps qui courent. Outre la satisfaction d’œuvrer pour l’amélioration de la qualité de la terre, pour l’amélioration de la santé, cela revitaliserait les campagnes et contribuerait à soutenir la culture française. La solution serait de sortir de l’Union européenne et de soutenir les petites exploitations à l’aide de subventions qui leur permettraient de passer au bio. Des mesures complémentaires pourraient être prises dans un cadre protectionniste en interdisant l’importation de produits qui sont susceptibles d’être produits sur notre territoire. Il va de soi que cela favoriserait de fait le local au détriment des produits qui font de très longs parcours en Europe et qui pour cela ont besoin d’adjuvants chimiques pour leur conservation. Le gain n’est pas seulement pour les paysans, mais pour le pays dans son ensemble car c’est bien la base de la souveraineté que d’avoir une agriculture viable et des produits de qualité.

     

    Liens 

    http://www.liberation.fr/futurs/2015/09/03/xavier-beulin-le-cereale-killer-de-la-fnsea_1374527

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/15/les-revenus-des-agriculteurs-francais-de-nouveau-en-baisse_4540545_3234.html

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/02/27/20002-20160227ARTFIG00131-francois-hollande-veut-revoir-la-loi-sur-la-grande-distribution.php

    http://reporterre.net/Chomage-On-peut-creer-600-000 


    [1] Sans doute ce chiffre est sous-estimé, il provient d’une évaluation de Terre de liens Normandie qui n’envisage pas la sortie de l’Union européenne. 

    « Encore sur le démantèlement du code du travailJean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936 »
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