• Le mouvement social aujourd’hui

     Le mouvement social aujourd’hui 

    La plus grande usine de Nutella est bloquée à Villers-Ecalles 

    Si cela ne se voit pas sur le plan politique, notamment à travers des élections ou des changements à la tête du pouvoir, la France, mais aussi l’Europe, est traversée par un mouvement social puissant, beaucoup plus puissant que ce qu’on peut imaginer. En effet en France, l’opposition aux réformes est continue depuis les manifestations contre la loi El Khomri, donc depuis plus de trois ans. Ça n’arrête pas, c’est une guerre sociale de longue durée. On a vu une grève dure, longue et victorieuse l’an dernier chez Carrefour pour des questions portant sur l’annulation de primes. Également il y a eu une grève très longue et massive à la SNCF, et puis il y a les urgentistes, et puis les enseignants. Il y a aussi des mouvements de débrayage dans les banques, encore pour des questions de rémunération[1]. Ces mouvements ne doivent pas être distingués du mouvement des gilets jaunes, seules les bureaucraties syndicales décomposent le mouvement social pour mieux le contrôler et le briser.  Les salaires sont bloqués depuis des années, tant dans le public que dans le privé. Chez Ferrero ce sont des revendications salariales qui ont mis le feu aux poudres, certes on aurait aimé que la révolte porte sur la « qualité » des poisons que cette entreprise produit, mais les salariés ne sont pour le moment pas maîtres de leur usine, et donc n’ont aucun contrôle sur les marchandises fruit de leur travail. C’est d’ailleurs une des tares bien connue du capitalisme qui, en opposant le travail au capital, empêche les producteurs d’avoir le contrôle de l’usage de leur force de travail, et c’est bien cela qui est à l’origine de l’idée de socialisme, c’est cela que visait Proudhon en énonçant que la propriété c’est le vol. Cela va bien au-delà de la confiscation de la plus-value. C’est pour cette raison que la CGT avait inscrit dans ses statuts « l’abolition du salariat » en adoptant la Charte d’Amiens en 1906.  

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    Mais en novembre 1969, cette centrale syndicale lors de son quarantième congrès supprimera cet objectif, passant de fait dans le camp réformiste, après avoir tout fait d’ailleurs pour ramener le grand mouvement de Mai 68 à une dimension acceptable pour le gouvernement de l’époque et pour le patronat. On sait aussi que la bureaucratie de la CGT a joué un rôle déterminant pour désamorcer la grève des routiers qui était programmée pour le début du mois de décembre 2018, objectivement en sauvant Macron et son régime. Cette bonne volonté de Philippe Martinez a été très mal récompensée, cela n’a pas empêché que le cortège de la CGT soit agressé méchamment par la milice de Castaner-le-menteur lors de la manifestation du 1er mai. Mais l’effondrement moral de cette centrale est bien là : même quand la CGT se fait matraquer, elle n’a même plus le réflexe de réagir, comme si elle s’obligeait à un devoir de soumission. Qu’on ne s’étonne pas si elle n’a plus d’adhérents : elle est passée de 4,5 millions en 1947 à 2,5 millions aux lendemains de Mai 68 à un peu plus de 600 000 aujourd’hui. Comme les partis sociaux-démocrates qui disparaissent les uns après les autres, les syndicats dégoutent les salariés. Evidemment ce qui est en cause, je me dois de le répéter, ce ne sont pas les syndicalistes de la base qui souvent sont très déterminés et très courageux, mais bien la hiérarchie bureaucratique qui chapeaute et oriente l’ensemble. La conséquence de cette dérive syndicale, c’est l’impossibilité de faire converger les luttes. Et je ne parle pas seulement de la mauvaise volonté évidente de la CFDT. Notez que la CGT a soutenu la candidature de Laurent Berger à la tête de la CES – Confédération Européenne des Syndicats – cette même CES qui a salué le départ de Jean-Claude Juncker de la présidence de la Commission européenne, arguant que ce politicien corrompu avait beaucoup fait pour préserver les droits des travailleurs[2] ! Ces bureaucrates syndicalistes ne se rendent plus compte qu’ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. De partout le syndicalisme d’effondre. L’évolution est surtout dramatique dans le secteur privé, là où justement il y aurait le plus à faire[3]. Souvent on entend dire que la société évoluant vers toujours plus d’individualisme, il est normal et naturel que le taux de syndicalisation baisse, mais on peut penser aussi que cela est le résultat de la professionnalisation de l’encadrement des syndicats, comme pour les partis politiques, cette professionnalisation éloigne la bureaucratie de ses mandants.  C’est un phénomène bien connu depuis longtemps[4].

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    Urgentistes en grève à Lons-le-Saunier 

    Tout cela pour montrer qu’au fond les syndicats ne font pas vraiment leur boulot, en effet, on sait très bien et depuis longtemps que lorsque les luttes sont segmentées, corporatisées, si on peut se permettre ce néologisme, elles perdent de leur impact, et qu’à l’inverse plus elles sont massives et transversales, et plus elles remettent en question le pouvoir politique comme le pouvoir de l’argent, et plus elles sont efficaces pour obtenir des avantages matériels, mais aussi des avancées en termes de droit. Il y a deux sortes de mouvements sociaux aujourd’hui, les uns dans le secteur privé, par exemple cette usine de Ferrero près de Rouen qui est bloquée par les travailleurs depuis plus d’une semaine[5]. C’est la plus grande usine du groupe dans le monde, on y fabrique du Nutella et des Kinder. Les revendications sont d’abord matérielles pour faire face à la pénibilité du métier, mais aussi peut-être pour compenser la honte de fabriquer des produits qui sont mauvais pour la santé des enfants et pour l’environnement puisque le Nutella est fait avec de l’huile de palme qui accélère la déforestation[6]. Il y a aussi des manifestations de salariés de General Electric. Bruno Le Maire a été accueilli à Belfort par des huées[7]. C’est le sort normal des macroniens si je puis dire. Ici ce sont les licenciements programmés qui sont en cause. Sur le site belfortain, ce sont plus d’un millier d’emplois qui vont disparaitre. Mais cette affaire va très loin, parce que Macron lui-même est en cause. En effet une enquête judiciaire est aujourd’hui ouverte sur la vente douteuse du pôle énergie d’Alstom à General Electric, une puissante multinationale. Or cette vente a été conduite directement sous la houlette de Macron lorsque celui-ci était secrétaire général adjoint de l’Elysée, puis finalisée lorsque ce dernier fut nommé malencontreusement ministre de l’économie. On parle même de « pacte de corruption »[8]. Ce qui n’est pas étonnant pour ce qui concerne Macron, car s’il est manifestement fou, on connait maintenant aussi sa cupidité… et celle de sa femme[9]. Mais il ne fait aucun doute qu’il n’est pas le seul à être corrompu dans les sommets de l’Etat.  

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    Cette vente honteuse d’un bien public à un tarif de braderie a été justifiée politiquement par le fait que General Electric s’engageait à sauvegarder l’emploi, et même à en créer un millier, c’est pourtant un millier d’emplois qui seront détruits sur le site belfortain, tandis que 347 l’ont déjà été dans la Région Auvergne-Rhône-Alpes[10]. C’est toujours la même chanson, on s’engage à sauvegarder l’emploi en contrepartie d’avantages sur les prix de l’entreprise ou de subventions un peu grasses et ensuite on fait ce qu’on a envie de faire, virer le maximum de personnes pour faire monter les profits pour les actionnaires : au mensonge s’ajoute le pillage des biens publics. Ça se fait depuis trente ans et c’est l’accompagnement régulier année après année de la désindustrialisation des territoires, pour tenter de la faire admettre. Très souvent cela se passe dans des zones peu denses où les difficultés pour se recycler sont très grandes parce que l’emploi est rare. Bruno Le Maire pleurniche un peu pour la galerie devant les caméras de télévision pour demander à ce que General Electric révise sa copie, c’est-à-dire diminue le nombre de salariés promis à un licenciement. Mais bien évidemment il ne manifeste guère l’envie de se lancer dans un bras de fer avec cette multinationale, et d’ailleurs la loi et les traités européens ne lui permettrait pas d’agir sérieusement, même s’il en avait l’intention. On est libéral ou on ne l’est pas, et Bruno Le Maire est comme tous ceux de ce gouvernement complètement corrompu. Et donc, comme on le répète à satiété, on fait confiance aux patrons. C’est d’ailleurs un vrai business que de chasser les aides et les subventions pour la reprise des entreprises en difficulté[11]. C’est l’histoire d’Arcelor, de Continental et de tout ce qu’on veut. On promet mais on ne donne rien du tout au final et on revend ensuite l’entreprise bradée à la découpe, en faisant des bénéfices supplémentaires sur l’immobilier et sur les terrains[12]. Cela est permis parce que nous sommes dans une forme mondialisée de l’économie où les entreprises nationales disparaissent les unes après les autres, et que domine maintenant le capitalisme financier dont l’objectif est le profit de court terme. Là encore les médias dominants sont très discrets. Et la liste est longue, c’est l’usine Ford à Blanquefort ou encore celle de Whirlpool à Amiens. Et chaque fois ce qui est souligné, c’est l’étalage de l’impuissance de l’Etat à inverser ce phénomène, alors même que la puissance publique – l’Etat comme les collectivités locales – a souvent investit des sommes importantes pour laisser croire qu’il faisait quelque chose. Localement les salariés connaissent très bien ces situations, mais ils ne les relient que rarement à un système d’ensemble, ils ne s’intéressent pas assez à ce qui se passe ailleurs sur le même modèle. C’est ce qui empêche pour partie la convergence des luttes : chacun veut sauver sa peau, sans penser au reste. 

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    Bruno Le Maire a été hué à Belfort 

    D’autres luttes sociales prennent la forme de la défense des services publics, un sujet populaire parce qu’au fil des années l’Etat s’est désengagé à la fois à cause des politiques de rigueur et à cause aussi de la domination de l’idéologie du marché. Mais en fait c’est l’autre face d’une même histoire. Donc on a des mouvements revendicatifs forts que les médias minimisent volontairement, notamment dans le cadre de l’hôpital public. Plus de 75 services d’urgence sont en grève[13], et ce mouvement devrait s’amplifier dans les jours qui viennent, avec les manifestations des 6 et 11 juin. Ce mouvement est très populaire essentiellement parce que les populations se sentent démunies face à la désertification et à la dégradation des urgences. L’ignoble ministre de la santé, Buzyn pour ne pas la nommer, a tenté de culpabiliser les urgentistes dont le mouvement de grève dure maintenant depuis la mi-mars[14], soit trois mois, sans que le gouvernement trouve quelque chose à dire ou à faire pour apaiser la colère. C’est à peine si les médias en parlent, or un mouvement qui dure plusieurs mois c’est quelque chose de significatif. Les urgentistes ont pour revendication principale les conditions de travail, notamment pour compenser les sous-effectifs qui nuisent non seulement à leur travail mais aussi aux usagers qui se trouvent ainsi mis en danger par la lenteur consécutive aux sous-effectifs de leur prise en charge. La mort d’une patiente aux urgences de Lariboisière a été manifestement un déclencheur[15]. On a pu observer des décès à Nancy ou à Reims pour des défauts de soins en urgence[16]. Dans tous les cas, même si on pointe des dysfonctionnements dans les services, à la base il s’agit d’une dégradation continue du travail des urgentistes et bien sûr des sous-effectifs, voire même d’une sous-qualification de ce personnel. Remarquez que les gilets jaunes ont manifesté leur soutien au personnel de la Salpêtrière, comme ce même personnel a soutenu les gilets contre les mensonges de Castaner qui prétendait que les gilets jaunes avaient attaqué un hôpital presque par méchanceté, alors qu’ils ne faisaient que tenter d’échapper à ses miliciens qui les bastonnaient[17]. Cependant la puissance du mouvement des urgentistes a tout de même obligé le gouvernement à faire quelque chose : Buzyn après avoir stigmatisé cette profession a annoncé qu’elle allait présenter un plan d’ensemble pour les urgentistes, mais sa crédibilité face aux professionnels de la santé est très faible[18]. La façon dont la grève s’étend oblige le gouvernement à changer de discours. Les urgentistes demandent une hausse des salaires de 300€ par mois, mais aussi une augmentation des effectifs, et également une amélioration de la sécurité dans les hôpitaux. Ce dernier point est décisif face à la dégradation de la vie civile en France. Reste à savoir ce qu’ils proposeront de sérieux pour calmer la colère des urgentistes et des patients, parce que tout de même si Macron et ses ministres lobbyistes laissent pourrir sur pied l’hôpital public, c’est pour avoir plus de facilité à moyen terme pour le privatiser, au moins en partie. Vu l’objectif que le gouvernement s’est fixé en matière de baisse des effectifs dans la fonction publique, il va essayer de ne pas répondre aux exigences des grévistes. Sauf que le problème est très sensible, et que l’opinion publique est avec les urgentistes. 

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    Urgentistes en grève à Sainte-Musse le 16 mars 2019 

    D’une manière décousue, les personnels enseignants manifestent également depuis plusieurs mois contre les réformes de Blanquer, mais encore contre les fermetures de classes et d’écoles dans des endroits peu peuplés. De nouvelles manifestations sont prévues pour le 17 juin. Là encore la défaillance des bureaucraties syndicale est évidente. Commencer « un mouvement de grève unitaire » dans la deuxième moitié du mois de juin n’a guère de sens, sauf à penser que le mouvement ne durera pas et qu’on va tout faire pour le stopper[19]. Il est vrai que les enseignants ne se sont guère mobilisés du côté des gilets jaunes, les regardant volontiers comme des fascistes en puissance, avec même parfois une pointe de mépris. Malgré cela les enseignants se mobilisent notamment à travers des occupations d’écoles sauvages. Personne n’en parle dans les médias dominants, là encore c’est une lutte comme pour l’hôpital de proximité contre la concentration des moyens, la défense de l’idée selon laquelle il faut une école dans chaque village[20]. C’est en quelque sorte un mouvement contre la désertification des territoires. C’est une manière de poursuivre la lutte de la France périphérique contre les forces centrifuges qui concentrent les moyens dans le jeu de la mondialisation et de la concurrence libre et non faussée qu’impose Bruxelles. On sait que le rôle de la France périphérique a été décisif dans le déclenchement et le développement du mouvement des gilets jaunes[21]. Et justement ces gilets jaunes ont une vertu que ne possèdent pas les syndicats, ils ont maintenant une conception transversale des luttes. S’ils sont partis d’abord contre les taxes sur les carburants, ils ont ensuite rejoint les manifestations pour la lutte contre la dégradation de l’environnement, ils ont soutenu les urgentistes et ensuite, on les a vu aussi aux côtés des syndicats le 1er mai dernier, donnant un peu de couleur à un défilé un peu trop traditionnel. 

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    Manifestation des enseignants le 18 mai dernier

    D’une manière ou d’une autre par la prise en charge de la transversalité des luttes sociales, par-dessus la tête des syndicats, ce sont les gilets jaunes qui maintiennent la pression et entretiennent le moral des dissidents : ils ne sont pas seulement aux côtés des urgentistes, mais aussi dans les cortèges du 1er mai, et encore avec les manifestants qui poussent à une prise en compte de la dégradation de l’environnement. C’est sans doute pour cette raison que, même s’il y a moins de monde dans les manifestations du samedi, que leur rôle reste décisif. Mais de façon symétrique, ils démontrent que la bureaucratie syndicale s’est trouvée incapable de faire quelque chose de positif de ce bouillonnement revendicatif. Et les derniers sondages montrent que la moitié des Français soutiennent encore le mouvement des gilets jaunes, le soutient est fort, surtout du côté des employés et des ouvriers[22]. Certes on peut toujours trouver que le mouvement des gilets jaunes n’est pas assez ceci, ou pas assez cela. C’est une forme d’impatience malvenue, parce qu’en réalité, même les plus politisés d’entre nous ne savent pas trop comment faire pour approfondir le mouvement autrement qu’en affichant un soutien actif aux luttes sociales en cours. Pour passer à un stade supérieur, il faudra encore du temps, c’est une guerre d’usure qui s’annonce, et celle-ci doit faire preuve d’inventivité face à la concentration des pouvoirs dans les mains de l’oligarchie et de ses valets. Comme on le voit, c’est la question de l’organisation qui est posée. Or dans cette guerre sociale ce qui est refusé par le peuple aujourd’hui c’est l’organisation verticale avec un programme, un parti et même un drapeau, en dehors du drapeau tricolore. Il vient donc que le mouvement ne pourra se renforcer que s’il respecte l’impératif d’horizontalité, mais qu’en même temps il arrive à mener des actions coordonnées. C’est un peu la question qui a été posée à Saint-Nazaire au mois d’avril dernier quand plus de 700 gilets jaunes s’étaient réunis pour représenter un vaste ensemble de gilets jaunes de toute la France[23]. On avait appelé cette réunion une « assemblée des assemblée », c’était une manière de refuser le rôle des leaders, et de souligner que les gilets jaunes qui étaient là, n’étaient que des représentants porteurs de messages. Mais pour l’instant on n’a pas trouvé de réponse satisfaisante à cette question. Soyez sûr que ça viendra.  

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    [3] Thomas Amossé, Maria-Teresa Pignoni La transformation du paysage syndical depuis 1945, in, Données sociales, INSEE, 2006.

    [4] René Lourau, « Le syndicalisme : de l’institution à la bureaucratie », L’homme et la société, n° 10, 1968.

    [11] On peut commencer à s’en faire une idée en allant sur le site gouvernemental dédié, https://www.economie.gouv.fr/cedef/aides-publiques-entreprises

    [21] Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion, 2014.

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