• Le monde diplomatique, Manuel d’économie critique, hors-série, 2016

     Le monde diplomatique, Manuel d’économie critique, hors-série, 2016

     

    Face aux très mauvais résultats de l’économie réelle, la « science » économique tente de resserrer les boulons sur la discipline. J’ai dit il y a quelques semaines tout le mal que je pensais de Cahuc et Zylberberg qui, dans un ouvrage au titre très douteux, se sont mis dans la tête de bannir de l’Université et donc du discours d’expertise tous ceux qui n’adhéreraient pas à leur dogme promu comme forme indépassable du savoir en la matière[1]. Il y a donc ces dernières décennies une reprise en main de l’Université par les économistes libéraux. On se souvient que dans les années soixante-dix, la France présentait l’originalité de ne pas s’aligner sur les normes universitaires de la doctrine économique dominante, on appelait ça l’économie de la régulation par exemple, ou encore il y a avait de la place pour un discours d’inspiration marxiste. Il y avait donc une tolérance qui a disparu. L’Université au prétexte d’unifier la discipline élimine consciencieusement et avec obstination le pluralisme méthodologique. L’ingénieur Jean Tirole est le chef de cette offensive, Cahuc et Zylberberg ses supplétifs. Et le voilà, lui spécialiste d’économie industrielle et de théorie des jeux, qui se met en tête de nous indiquer combien l’Union européenne est une très bonne chose, et qu’il faut à tout prix, alors que les britanniques ont voté, éviter le Brexit, rattraper le Royaume Uni par le bras[2]. Cela ne le gêne pas plus que ça de remettre en question l’exercice de la démocratie chez nos voisins d’outre-Manche. On comprend que le but de cette manœuvre, outre qu’elle vise à conforter les bailleurs de fonds – il ne faut pas oublier que les économistes de l’Université peuvent gagner énormément d’argent en travaillant pour la Commission européenne ou pour d’autres boutiques qui font la promotion du libre-échange et de la déréglementation – sert aussi à favoriser le rôle des experts qui peu à peu prétendent prendre la place des représentants élus par le peuple. C’est la méthode post-démocratique de gouvernement[3]. Cette volonté de gouverner sans le peuple est la contrepartie de l’idée selon laquelle la science économique serait neutre, au-dessus des partis et des visions idéologiques. Gouverner par le nombre est un vieux rêve obscur qu’on trouvait déjà chez les Physiocrates.

     Le monde diplomatique, Manuel d’économie critique, hors-série, 2016

     

    On remarque que plus les résultats de l’économie libérale sont mauvais, la succession des crises financières, le chômage de masse, ou encore la montée des inégalités, sont là pour le prouver, et plus la discipline se durcit dans ses codes et dans le recrutement des enseignants qui diffuseront le savoir en la matière. Tout cela fait que de plus en plus se développent des analyses parallèles à celles de l’Université, un peu comme si le peuple se réappropriait justement cette nécessité politique de prendre en charge par soit même l’économie politique.

    Le manuel d’économie critique que publie le monde diplomatique s’inscrit dans toute une série d’ouvrages qui, comme ceux de Bernard Maris[4], vise à contrebalancer la prétention hégémonique des économistes libéraux. Bien entendu si les traités parallèle d’économie politique se multiplient, c’est aussi parce que les recettes qu’on déduit des travaux de la science économique orthodoxe – déréglementer, privatiser, remplacer les délibérations citoyennes par les règles du marché, diminuer les dépenses de l’Etat – n’ont que des mauvais résultats et n’atteignent pas les buts qu’elles se fixent à savoir la croissance et l’emploi. Disons les choses autrement, plus les réformes prônées par l’orthodoxie sont mises en place, et plus la situation se dégrade, et pourtant les économistes continuent de dire qu’il faut encore plus de réformes !

     Le monde diplomatique, Manuel d’économie critique, hors-série, 2016

     

    Au fur et à mesure que l’économie mondiale s’intègre, la croissance ralentit 

    Plus personne ne faisant confiance aux économistes de profession, il faut bien que la société civile s’empare de la question de la production et de la consommation dans les sociétés développées et donc commencent à produire un nouveau discours. Le Manuel d’économie critique va donc présenter l’économie dans toutes ses dimensions. Il met en œuvre une approche pluri-disciplinaire qui mêle à la fois le rôle des institutions, celui de l’histoire ou encore des approches sociologiques. C’est construit comme un ensemble de petits articles de deux ou trois pages, avec la volonté de mettre en contradiction le discours dominant. Les passages sur le libre-échange ou sur la question de la décroissance sont bien venus.

    Toutefois en divisant la discipline en des sous-ensembles, ils abordent des sujets souvent embarrassants pour la « science économique ». En effet, celle-ci ne peut pas justifier sérieusement l’absence de démocratie dans l’entreprise autrement que par le rôle particulier des institutions. Ou encore l’asymétrie entre les pays du nord et ceux du sud dans le contexte des accords de libre-échange qui fixent les règles du jeu. L’ensemble ne se fixe cependant pas l’exhaustivité, il se propose d’ouvrir les débats et d’interroger un savoir volontiers arrogant. Il serait facile de relever des approximations. Par exemple, considérer Léon Walras comme un libéral au prétexte qu’il a construit le modèle d’équilibre général, c’est travestir son ambition, car s’il a bien produit le modèle mathématique canonique de la concurrence pure et parfaite, il a aussi définit les raisons qui font que ce modèle ne peut être appliqué sans précaution. Pour lui les monopoles naturels – les réseaux de transport ou de distribution d’eau, mais aussi la terre – devaient être nationalisés. De même l’intervention de l’Etat n’étant pas fondée sur la même rationalité que celle de l’entreprise, il ne convenait pas de la brider, entre autre parce que l’Etat avait pour mission d’assurer la pérennité des nations dans la succession des générations. De même la nécessité de passer à un revenu universel pour tous ne semble guère assurée dans ses fondations théoriques[5]

     Le monde diplomatique, Manuel d’économie critique, hors-série, 2016

     

    Ce manuel ne s’adresse pas à des spécialistes, mais plutôt aux simples citoyens qui se posent des questions sur le bienfondé des politiques économiques qui sont mises en œuvre au nom de l’efficacité et de l’intérêt général. Egalement il sera utile aux étudiants de Sciences économiques à qui on dissimule volontairement l’apport d’économistes différents de l’orthodoxie. Même Keynes aujourd’hui n’est plus enseigné que dans des versions complètement édulcorées. Joseph Stiglitz énonçait il y a quelques années que les étudiants de Sciences économiques devaient avoir au préalable une bonne connaissance de l’histoire économique et donc des crises qui l’ont jalonnée, mais aussi une bonne connaissance de l’histoire de la pensée économique car très souvent ce qu’on essaie de faire passer pour des nouveautés sont en réalités des dogmes très anciens sans efficacité.

     



    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

    [2] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/jean-tirole-j-espere-que-l-europe-et-le-royaume-uni-sauront-empecher-le-brexit-612419.html

    [3] http://in-girum-imus.blogg.org/post-democratie-colin-crouch-diaphanes-2013-a117703596

    [4] Antimanuel d’économie, Bréal, 2003 en deux volumes.

    [5] http://in-girum-imus.blogg.org/revenu-de-base-revenu-universel-revenu-sans-condition-etc-a117198154

    « Pierre Lévy, L’insurrection, le fabuleux destin de l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022, Le temps des cerises, 2012Alternatives économiques, Les chiffres 2017, hors-série, octobre 2016 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :