• Le marché, l’Etat et le socialisme

     

    Les libéraux supposent que le marché – soit la concurrence libre et non faussée – assure une allocation optimale des ressources, un moindre gaspillage et une croissance plus forte et régulière. Ils défendent donc la propriété privée des moyens de production comme la meilleure manière d’atteindre cet idéal. L’artifice intellectule de cette construction de l’esprit est que les prix agissent comme des signaux et donc qu’il faut les laisser fluctuer sans intervenir pour mieux orienter les forces de production.

    Cependant, les crises brutales financières et réelles montrent à l’inverse que le marché engendre des gaspillages et un chaos qui eut mener à la disparition d’une société ou à des drames difficiles à surmonter. C’est un vieux débat, les libéraux prétendant démontrer que rien n’est meilleur que la concurrence pour assurrer la prospérité des peuples.

     

    Léon Walras et l’Etat

    Léon Walras 

    Mais pourquoi y a-t-il un Etat ? Celui qui l’explique le mieux me semble-t-il c’est encore l’économiste Léon Walras (1834-1910). Il faut d’abord se souvenir que Walras est le premier à avoir construit un modèle mathématique pour démontrer que la concurrence conduisait à l’équilibre. Son modèle montrait précisément comment tous les secteurs de l’économie sont reliés les uns aux autres par les prix dans le cadre d’une concurrence pure et parfaite. Mais comme il n’était pas stupide, il avait compris qu’au fond la concurrence était très limitée. Et pourquoi ? Parce qu’il y a des monopoles ! Et que les monopoles faussent la concurrence puisque par définition le monopoleur peut fixer le prix qu’il désire et que ce prix sera sans rapport avec la contribution productive. C’est la première raison qui nécessité l’intervention de l’Etat : nationaliser les monopoles comme la terre, les chemins de fer ou la distribution de l’eau.  L’Etat permet ainsi à la concurrence de se développer pleinement puisqu’il anhile la déformation des prix que provoque les monopoles. C’est le caillou dans la chaussure trouée de la pensée libérale : dès lors qu’il y a des monopoles, la concurrence est faussée. C’est au nom de la concurrence que l’Union européenne, en bonne porte parole du néolibéralisme, dénonce les nationalisations et pousse les Etats à se séparer de leurs entreprises, à privatiser à tour de bras. Mais on ne peut pas réintroduire la concurrence dans un secteur où le « monopole » est naturel, c’est tout simplement un mensonge destiné à masquer une spoliation des biens publics. Et bien entendu on sait aussi que les privatisations sont favorables à la création de grandes fortunes car elles sont toujours entâchées de corruption – c’est vrai en Russie pour la privatisation des ressources du sous-sol, mais c’est vrai en France pour la privatisation à prix bradé des autoroutes.

    L’Etat parle au nom de la collectivité, contrairement aux entreprises qui ne poursuivent que des intérêts individuels. Ayant en charge les intérêts de la société dans son ensemble, l’Etat ne peut pas avoir les mêmes critères de raisonnement que l’entreprise : une des raisons est qu’il doit penser le long terme, dans la succession des générations. Il doit produire des investissements publics dont le rendement n’est pas évident à court terme. Les exemples sont nombreux qui vont de l’école aux infrastructures qui accélèrent la mise en place du marché.

    Ces deux caractéristiques de l’Etat montrent qu’il est bien difficile de s’en passer. Il n’y a que les bureaucrates fous de l’Union européenne qui pensent que tout est soluble dans le marché. Mais Walras évoque un autre rôle pour l’Etat : celui de légiférer pour protéger les travailleurs. En effet, pour Walras, les travailleurs sont dans une position d’infériorité face au capital. Il faut donc que l’Etat les protège par exemple en votant des lois qui fassent baisser la durée du travail. Car c’est au fond de l’intérêt de la société toute entière que de prendre soin des travailleurs : s’ils sont mieux éduqués et en meilleure santé, alors ils seront beaucoup plus productifs. Et puis le but de l’économie est tout de même d’améliorer la situation des plus pauvres.

    Léon Walras se voulait socialiste – social-démocrate si on veut puisqu’il pensait que la réforme était la clé d’une évolution progressiste de la société – à l’époque le mot réforme voulait dire réguler l’activité des marchés, alors qu’aujourd’hui réforme veut dire démantèlement du droit du travail et des instances de régulation. Aujourd’hui Léon Walras passerait pour un dangereux extrémiste de gauche, mais son modèle social visait à une sorete de compromis entre le capital et le travail, de manière à éviter une révolution sanglante.

    En résumé l’Etat a les missions suivantes :

    - protéger les travailleurs ;

    - nationaliser les monopoles de fait ;

    - viser à l’harmonisation sociale dans le long terme.

    Dans le but de conserver une certaine harmonie sociale – c’est-à-dire éviter la guerre civile, l’Etat doit aussi prendre la tête d’un certain nombre de services publics, mais il peut également intervenir en tant qu’acteur de la vie économique en investissant, en embauchant, en orientant l’économie vers les secteurs importants pour l’avenir de la collectivité. 

     

    Le graphique ci-dessus montre que la croissance des dépenses publiques est assez régulière sur le long terme et c’est cette croissance bien connue depuis longtemps qui laissait entendre que l’économie avait tendance à se socialiser. Et à tout le moins il est impossible d’en tirer la conclusion que ce sont ces dépenses publiques croissantes qui brident la croissance économique. Il y a de très nombreuses raisons qui font augmenter la dépense publique en dehors de la croissance de la charge de la dette qui est une invention somme toute récente.

    1. la première et sans doute la plus fondamentale est que l’Etat investit pour l’économie, or ses investissements ont des rendements rapidement décroissants, ce qui veut dire que l’argent investi a un effet sur l’économie en génral de plus en plus faible. Il faut investir de plus en plus lourdement pour continuer à améliorer l’efficacité de l’économie, que ce soit dans l’éducation, la santé ou les dépenses d’infrastructures. Cette nécessité d’investir dans les biens publics se heurte évidemment à la nécessité du marché de générer des profits ;

    2.  la seconde est que le vieillissement de la population, rançon si je puis dire de l’accroissement de la production des richesses, demande une prise en charge croissante des dépenses de santé par le secteur public. C’est d’ailleurs la part des dépenses de l’Etat qui croît le plus vite ;

    3. la troisième est que les missions de l’Etat ont changé dans le long terme. L’Etat opère des transferts de revenu massifs vers les populations les plus défavorisées que ce soit le RSA, les allocations logement ou d’autres aides de toutes sortes.  Ces dépenses sont nécessaires pour la cohésion sociale, mais elles sont aussi le résultat de l’élèvement graduel du niveau d’éducation qui induit que les populations réclament de plus en plus de justice sociale.

    En clair, si on ne regarde pas ce qui se passe seulement depuis 2008, les dépenses étatiques sont bien plus qu’un outil conjoncturel pour relancer la croissance comme le disent les keynésiens, c’est un facteur nécessaire d’accompagnement de la croissance économique. Bien entendu à condition de ne pas confondre les dépenses étatiques avec le renflouement des banques privées.

    Tout cela est bien connu et explique pourquoi Joseph A. Schumpeter dans Capitalisme, démocratie et socialisme, un des rares livres intréressants écrits par un économiste, affirme clairement qu’on l’aime ou non, l’économie se socialisera de toute façon, soit dans une voie démocratique, soit dans une dictature de type stalinien. Les tenants du capitalisme sauvage, ceux de l’Ecole autrichienne, les Hayeck, Mises et quelques autres l’ont bien compris. Pour restaurer le marché dans ses origines, il faut opérer un retour en arrière d’une incroyable violence, détruire tous les garde-fous et les compromis que la société avaient construits au fil du temps. Cela passera par exemple par le développement d’une santé ou d’une éducation à deux vitesses. Que ce programme soit celui du libéralisme échevelé à la Reagan est une chose, qu’il devienne par le fait d’une étrange porosité celui d’un Parti dit « socialiste » devient une curiosité. En tous les cas, il semble bien que ce retour en arrière ne pourra pas durer éternellement, la raison essentielle est que cela ruine l’économie elle-même et donc le profit.

    L’Etat et le socialisme 

    Léon Walras avait compris que de mettre en avant l’Etat dans la prise de responsabilité économique et sociale ne pouvait qu’heurter les libéraux pour qui dès que l’Etat intervient c’est la porte ouverte au socialisme. C’est pourquoi il se déclarait socialiste modéré. En relisant Léon Walras aujourd’hui, on se rend compte à quel point la pensée poilitique et économique a regressé. En effet, les fameuses Trente glorieuses sont des années de forte croissance, une production efficace qui amène progressivement au plein emploi. Parmi les facteurs qui expliquent cet indéniable succès économique, il y en a au moins deux :

    - l’Etat est omniprésent dans l’orientation de l’investissement, même si le secteur concurrentiel est dynamique ;

    - la fiscalité redistributive restreint la croissance des inégalités sociales.

     

    L’Union européenne et les caciques du libéralisme ont détruit ces deux dernières conditions au nom de la concurrence. Si on date ce tournant libéral du début des années quatre-vingts, on se rend compte que à tout le moins le modèle libéral ne fonctionne pas : ses résultats sont mauvais en terme d’emplois, de croissance et de pouvoir d’achat. Ce modèle favorise les rentes et génère en outre des crises meurtrières. C’est l’échec de l’économie de l’offre. Il est tout de même patent que ce capitalisme d’un style nouveau n’ait que des mauvais résultats à présenter, et qu’il soit obliger pour se maintenir de supprimer progressivement la démocratie, s’orientant peu à peu vers un autoritarisme évident. L’exemple du fonctionnement de l’Union européenne est très significatif.

    Certes on peut considérer que le « socialisme » autoritaire de type soviétique ça ne marche pas non plus, et je me garderais de dire le contraire. Son principal défaut étant justement son autoritarisme, de l’absence de participation du peuple à l’organisation de la vie sociale. On aboutit à la double conclusion suivante :

    - l’économie mixte dans laquelle l’Etat joue un rôle déterminant est la seule voie possible, à la fois pour maîtriser le futur et obtenir des résultats en termes de bien-être ;

    - les citoyens doivent reconquérir l’Etat national, lui donner une orientation sociale et imposer son changement de perspective contre ce qu’on a appelé la trahison des élites.


     

    « François Denord & Antoine Schwartz, L’europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir, 2009.Résultats des élections européennes 2014 »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Dimanche 25 Mai 2014 à 12:35
    Etat
    Effectivement, uns le tombe dane économie mixte est la meilleure. On revient au keynésianisme décrié évidemment par les libéraux. Concernant la centralisation extrême de type stalinien, je serait un peu moins affirmatif sur son incapacité à bien gérer l'Economie en faveur de tous. L'expérience désastreuse de l'URSS montre que la nationalisation marxiste des moyens de production est insuffisante. Seule la disparition totale de la monnaie en circulation est pensable. Solution pensable de nos jours, avec une gestion totale par ordinateurs de l'équation ressource/travail.
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