• Le grand bond en arrière, Serge Halimi, Fayard, 2006

     

    C’est l’ouvrage qui a fait le plus pour la notoriété de Serge Halimi. En quelque sorte c’est le complément naturel de l’ouvrage de Naomi Klein, La stratégie du choc. C’est un livre d’histoire au fond qui nous compte comment les grandes fortunes, les multinationales, sont reparties au combat contre la classe pauvre. C’est donc l’histoire de la mondialisation, bourrée d’anecdotes et de portraits sur ceux qui ont mis en œuvre ce mouvement.

    Plus particulièrement centré sur les Etats-Unis, il montre comment la prise du pouvoir par les tenants d’une politique très conservatrice a été pensée et mise en œuvre. L’histoire est connue, c’est la revanche des élites de l’argent qui veulent en finir avec les avancées sociales du New Deal, et qui ont eu très peur à la fin des années soixante face à la montée des mouvements sociaux un peu partout dans le monde. Ils mettent donc en place des réseaux, se structurent pour faire passer le message du démantèlement de l’Etat, de la nécessité des inégalités sociales et de la fin de l’assistanat.

    La conquête des "élites"

    Qu’est-ce qui a fait leur succès ? D’abord la manière de se construire comme un groupe de scientifiques – les économistes de l’Ecole de Chicago – qui énoncent des vérités premières en les étayant sur des modèles mathématique. Ils vont avoir accès aux médias comme s’ils étaient des commentateurs sérieux. Ils se crédibilisent donc. Ensuite, ils vont profiter des difficultés du monde occidental face à la crise pétrolière pour disqualifier le modèle de compromis keynésien mis en place un peu partout à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils vont s’efforcer de montrer que la lutte contre l’inflation est la seule voie possible pour l’économie, et donc qu’on ne peut que comprimer les salaires et rétablir les profits.

    Si cette avancée a pu se réaliser dans un contexte porteur, elle a pris aussi appui sur le recul idéologique des partis de gauche qui se sont éloignés peu à peu du peuple. C’est l’idée que ces partis de gauche se sont embourgeoisés, qu’ils ont finis par mépriser ceux qu’ils étaient censé défendre. Et comme le dit si bien Halimi quand on commence à reculer, l’ennemi continue à vous traquer et à vous pourchasser, à vous demander toujours plus les preuves de votre reddition en bonne et due forme. On le voit aujourd’hui avec les grimaces d’un Pierre Moscovici qui n’arrête pas de donner des gages au patronat qui lui en demande toujours plus.

    Les passages les plus intéressants peut-être sont ceux où Halimi décrit cette conversion de la gauche aux idées libérales, c'est-à-dire aux idées de droite. Bien sûr il y a le fait que les caciques de ces partis de gauches viennent de milieux aisés et favorisés, mais aussi qu’ils ont été finalement élevés, formés et déformés par les mêmes professeurs d’économie. Hollande a fait HEC, que voulez-vous qu’il devienne ? Halimi aurait pu ajouter aussi que le système électoral interdit de plus en plus à des ouvriers, des personnes modestes d’être élus du peuple. Il le dit pour les Etats-Unis d’une manière assez indirecte en mettant en avant le fait que de plus en plus souvent les représentants du peuple américain sont des gens riches ou très riches qui achètent quasiment leur charge !

    Succès politique, échec économique

    Peut-être le défaut du livre est-il de ne pas s’attarder assez sur le fait que le libéralisme ça ne marche pas du tout. Même si on considère que le keynésianisme a trouvé ses limites dans les années soixante-dix, la déréglementation et la reconstitution d’inégalités inédites n’a permis ni de relancer la croissance, ni de créer des emplois, ni même de réduire le poids de l’Etat dans l’économie, sans même parler d’un retour à l’équilibre budgétaire. En effet les dérégulateurs vendaient leur soupe aigre en  avançant que les inégalités de revenus servaient à relancer la croissance et l’emploi. En réalité, c’était un mensonge éhonté – et sur ce point Halimi est un peu insuffisant – ils ne croyaient pas du tout à ce qu’ils racontaient. Or plus le capitalisme se dérégulait, et plus les crises se succédaient, entraînant dans leur sillage l’accroissement de la pauvreté et le recul de la croissance. La vérité est que cette ivresse de la cupidité n’avait de sens qu’à court terme, jouir puis mourir de ses propres turpitudes.

    C’est d’ailleurs probablement sur ce point que le modèle libéral est en train de s’effondrer. Qui peut croire encore aujourd’hui que les marchés sont efficients ? Qui, à part peut-être quelques caciques du PS ? Halimi s’intéresse fort justement à cette nécessité que la gauche a de renouer les fils avec le peuple. Cesser de le mépriser nous amènera peut être à mieux comprendre pourquoi le FN est en train d’obtenir des succès électoraux sans précédent, au lieu de nous lamenter sur cette idée stupide selon laquelle le FN est un simple ramassis de fachos stupides et avinés. Car si cette dernière assertion était juste il faudrait expliquer pour quelles raisons ils se multiplient aussi vite. J’ai déjà dit plusieurs fois ici que le FN arrivait à sortir de son ghetto principalement parce que c’est le seul parti qui vise directement à la sortie de l’euro. Il y a encore quelques années quand c’était Jean-Marie Le Pen qui le dirigeait, ce parti affichait au contraire un libéralisme débridé à la Reagan, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, et c’est ce qui accompagne sa dédiabolisation, même si on peut trouver cette réorientation peu sincère. Pendant ce temps la gauche de gouvernement continue de se déconsidérer dans tous les domaines.

    Les leçons pour la gauche

    En même temps le livre d’Halimi nous oblige à prendre en considération la logique d’un succès politique. Personnellement je suis persuadé que les idées fondamentalement de gauche sont redevenues dominantes dans la société. Par idées de gauche en économie j’entends : la lutte contre les inégalités de revenus, l’intervention de l’Etat dans la conduite de l’économie, et bien sûr la limitation de la propriété privée, par exemple en nationalisant les banques et les grandes entreprises en situation de monopole. C’est d’ailleurs ce que remarquait déjà Halimi en 2005 en utilisant des sondages américains sur ces thèmes. Alors pourquoi la gauche ne fait-elle rien, pourquoi le peuple s’en détourne-t-il ? Essentiellement pour deux raisons : - la première est que le personnel politique de gauche est peut-être encore plus convaincu de la vérité des théories libérales que ne le sont ceux qui les ont lancées sur le marché des idées dans les années soixante-dix,

    - la deuxième est que la gauche a intégré le fait que le peuple n’était bon à rien, incapable de comprendre ce qui est bon pour lui. Et donc par un juste retour des choses le peuple s’est détourné de la gauche de gouvernement. On le voit avec Hollande qui incarne jusqu’à la caricature la trahison des idéaux de gauche.

    Conclusion

    La conclusion est qu’il faut, sur le plan de la tactique, s’inspirer des succès de la droite néo-conservatrice et trouver le moyen d’être offensif contre elle. Comment ? On peut suggérer quelques pistes :

    – d’abord insister sur le fait que les idées libérales en économie sont complètement dépassées depuis Adam Smith et qu’on nous vend sous la forme d’une nouveauté des recettes qui étaient déjà inefficaces à l’époque ! Par exemple Smith soutenait que l’augmentation des dépenses étatiques freinait la croissance. Or à l’époque où il écrivait ses âneries, les dépenses publiques étaient inférieures à 10% du PIB. C’est à l’inverse toujours la croissance des dépenses publiques qui a tiré le marché et l’économie. C’est la même chose en ce qui concerne les inégalités : leur réduction est plutôt bonne pour l’emploi et la croissance.

    – ensuite montrer à quel point ce discours est ridicule et faible intellectuellement, dans ses fondements comme dans sa logique. La faillite du système bancaire en 2008 démontre que le secteur privé est bien moins efficace que le secteur public ! Montrer sans relâche l’inefficience des marchés est la priorité.

    – enfin écouter un peu plus le peuple et arrêter de croire qu’on est d’avant-garde parce qu’on a lu deux livres sur les bienfaits de la mondialisation ou de l’Union européenne. S’il y a une idée qui aujourd’hui est bien ancrée dans les populations c’est que l’Europe et ses institutions sont mauvaises. Pourquoi alors persister dans la défense d’un faux internationalisme qui n’est que celui des banques et des multinationales ? C’est d’ailleurs une des leçons de l’ouvrage d’Halimi : l’Internationale, ce n’est pas le prolétariat, c’est le capital à travers ses réseaux, la Société du Mont-Pèlerin, le Groupe Bilderberg, et autres sociétés qui ne pensent qu’à détruire l’Etat pour affermir leur pouvoir.

    Mais surtout je crois qu’il ne faut pas se disperser, cibler le bon combat – au passage Halimi souligne à juste titre que les sponsors de la pensée de gauche ne se sont pas centrés sur l’économie, ils ont délaissé ce terrain, pour se disperser vers les problèmes de société, la défense éclatée des minorités. Il faut parler d’économie à niveau d’homme, et non pas en s’abritant derrière des théories fumeuses.

    Il faut aussi faire l’effort de parler un langage simple et clair. Halimi, comme Naomi Klein, montre qu’aux Etats-Unis, les démocrates ont perdu le contact avec le peuple parce qu’ils se sont enfermés dans un langage technocratique et les républicains ont pu à l’inverse se faire passer pour des représentants de la simplicité populaire, même quand ils étaient multimilliardaires.

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 17 Octobre 2013 à 08:07
    Les USA, colosse aux pieds d'argile.
    Il me semble que les anti-impérialistes ont du mal à changer leur logiciel, un peu comme les USA lors de l'effondrement de l'URSS ...Les Etats-Unis sont une puissance déclinante, qui ne tiennent que grâce à l'argent chinois, saoudien et nippon. Ce sont les pays émergents comme la Chine et l'Inde qui sont les géants de demain et, d'ailleurs, les chinois achètent l'Afrique ...En Irak, les compagnies américaines se sont fait doubler par les chinois aussi ...Mais le logiciel d'Halimi, comme celui de la gauche anti-impérialiste française bloque encore sur les USA ...alors que la mondialisation a changé la donne et que les américains en sont des acteurs déclinants.
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