• Le déficit commercial extérieur de la France

     Parmi les mauvaises nouvelles qui nous arrivent ces jours-ci il y a l’aggravation du déficit du commerce extérieur. En 2017, il s’est élevé à 63,4 milliards d’euros. Des tas de raisons sont avancées pour expliquer ce résultat médiocre. La France ne possèderait pas assez d’entreprises exportatrices, elle serait en retard d’une robotisation, bref que la France n’est plus compétitive sur les marchés étrangers[1]. Si sur le plan comptable c’est forcément vrai, ce n’est pas une explication suffisante. En vérité le commerce de la France coule à pic depuis l’introduction de la monnaie unique. C’est ce que nous voyons dans le graphique suivant : jusqu’en 2002, date à laquelle l’euro a été introduit, la balance commerciale française était à peu près à l’équilibre, et même sur la période 1990-2002, elle est largement excédentaire. A partir de 2002 c’est une chute sans fin. Seize ans de chute continue, c’est beaucoup et pour tout dire cela ne s’est même jamais vu.

     

      Le déficit commercial extérieur de la France

    La première des choses dont il faut se rendre compte, c’est que cela à un impact direct sur l’emploi. Si nous avons un déficit commercial, c’est que nous achetons plus à l’étranger que nous ne lui vendons. Autrement dit on vit au-dessus de nos moyens, et on s’endette. Il est curieux que les économistes qui le plus souvent nous mettent en garde contre un déficit des comptes publics, ne tiennent guère compte de ce déséquilibre. Une saine gestion de la nation pourrait inscrire dans le marbre de la constitution que le déséquilibre commercial est interdit. On calcule généralement qu’un emploi moyen à plein temps à l’année coûte « environ » 40 000 € par an. Et donc on voit tout de suite que si nous n’avions pas de déficit commercial, nous aurions 1 585 000 emplois de plus ! Ce qui dans le contexte actuel serait un changement qualitatif décisif. Dans le graphique ci-dessous, on voit que bon an, mal an, le chômage augmente régulièrement en France.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Même Le monde s’est rendu compte, en lisant le rapport du COE-Rexecode, un think tank patronal que le CICE n’avait servi à rien pour gagner des points de compétitivité. Si le CICE a bien alléger le « coût » du travail, tandis que celui-ci augmentait outre-Rhin, il n’a pas permis de gagner des parts de marché. La première raison et la seule, c’est l’entrée dans l’euro, c’est une évidence que personne ne veut affirmer. La raison est assez simple. Si entre 1960 et 2002 la France bon an, mal an, affichait une balance commerciale presque à l’équilibre, c’est parce qu’elle avait la possibilité d’ajuster sa monnaie à sa compétitivité. C’est le b-a ba de la théorie classique de la monnaie depuis William Petty. Lorsque la balance commerciale est déficitaire, la monnaie doit nécessairement chuter. La baisse de la valeur de la monnaie permet de faciliter les exportations et restreint le volume des importations, et donc à court et moyen terme, cela permet de résorber le déficit. C’est ce que la France faisait régulièrement lorsque notre monnaie était le franc. Mais avec l’euro ce n’est plus possible : depuis 2002 nous sommes dans un système de parités fixes entre les membres de la zone euro. Ce sont évidemment ces parités fixes qui expliquent les déconvenues des pays du sud de l’Europe et les excédents mirobolants de l’Allemagne.

     Le déficit commercial extérieur de la France 

    Balance commerciale France-Allemagne 

    Il faut dire que l’entrée de la France dans l’euro a été très mal négociée par Dominique Strauss-Kahn qui était à l’époque ministre de l’économie. En effet, tandis que l’Allemagne entrait dans la zone euro en dévaluant fortement sa monnaie, la France faisait exactement l’inverse. Jusqu’à la fin du XXème siècle, la France avait régulièrement un excédent commercial avec l’Allemagne. A partir de 2002, on voit que les courbes se croisent, et que le déficit commercial de la France vis-à-vis de l’Allemagne explose et s’approfondit d’année en année. Aujourd’hui le déficit commercial de la France avec la seule Allemagne atteint 14,1 milliards d’euros. Si nous reprenons notre petit calcul, en termes d’emplois, c’est un déficit de 352 500 emplois ! C’est comme si par notre activité commerciale équivalait à transférer 352 500 emplois par an en Allemagne ! A l’inverse l’Allemagne dégage un solde commercial extérieur positif d’environ 250 milliards d’euros. Ce qui veut dire qu’environ 6 250 000 emplois en Allemagne n’existent que grâce à cet excédent. On comprend que les Allemands soient non seulement pour le libre-échange, mais aussi pour l’euro. C’est le pays qui, avec la Chine, à le plus à craindre d’un retour au protectionnisme.

      Le déficit commercial extérieur de la France

    Dans le graphique ci-dessus, on voit que la France est très liée dans son commerce extérieur à la zone euro, et c’est avec la zone euro que son déficit et le plus important sauf en ce qui concerne les produits énergétiques bien entendu. En règle générale les économistes vont vous dire que si la France dans une économie ouverte aux quatre vents présente un solde commercial déficitaire, c’est bien sûr de sa faute, parce qu’elle n’est pas compétitive. Mais en réalité c’est confondre la cause et la conséquence : elle n’est pas compétitive parce qu’elle n’a plus la souveraineté de sa monnaie. C’est la leçon élémentaire de Friedrich List dans son Système national d’économie politique[2]. Le protectionnisme permet à un Etat de se développer à l’abri de la concurrence plus ou moins loyale des autres pays. Et avec l’introduction de l’euro, il semble bien que la concurrence avec l’Allemagne n’ait pas été loyale puisque ce dernier pays a dévalué le mark pour rentrer dans la monnaie unique.

    La leçon de tout cela est que le contrôle du taux de change, dont l’adhésion à la monnaie unique nous a privé, est le meilleur instrument de protection du marché national. Les Suédois, les Danois, et dans une moindre mesure les Britanniques, l’ont compris bien avant nous. Nous le voyons encore plus clairement dans la déconfiture de l’industrie française. En effet, le cumul des déficit année après année entraîne irrémédiablement l’industrie française vers sa disparition. Alors que la part de l’industrie en Allemagne est de 22% du PIB en 2016, elle n’est plus que de 12% en France. Autrement dit, si la production industrielle baisse relativement de partout dans le monde développé, elle baisse plus vite en France. Or l’industrie et plus particulièrement l’industrie manufacturière et une source d’emplois plus abondante que les services par exemple. Autrement dit plus l’industrie de la France décline, et plus son chômage – importé d’Allemagne ou d’ailleurs – est important.

    Mais ce n’est pas seulement l’industrie qui est touchée. L’agriculture ne génère plus les ressources qu’elle générait par le passé. La France est déficitaire maintenant dans des filières où sa nature ne devrait pas le permettre. Si le déficit en produits de l’agriculture biologique est important, cela tient à au moins trois raisons :

    - d’abord la Politique Agricole Commune qui a privilégié les quantités et pas la qualité des productions, faisant le jeu des grandes exploitations au détriment des plus petites ;

    - ensuite le conservatisme du principal syndicat agricole, la FNSEA, qui a tout fait pour enrayer la croissance du bio ;  

    Le déficit commercial extérieur de la France

    - enfin l’Etat lui-même. Récemment, l’équipe de Macron a décidé de se désengager de son soutien à la filière bio-agricole[3]. Or s’il y a une filière qui doit être impérativement soutenue par l’Etat c’est bien celle-là : en effet, alors que la demande de produits bio augmente plus rapidement que la production, il faut pour mettre les terres en état de produire du bio, les purger en quelque sorte, les laisser pendant plusieurs années sans culture pour les rendre plus propres. D’un point de vue économique comme du point de vue environnemental, l’Etat doit soutenir cette filière. C’est vital. Le ministre de l’agriculture de Macron semble aussi bête que son patron, il a opposé au soutien de l’Etat la possibilité de faire soutenir le développement de l’agriculture bio par des fonds privés[4] ! En clair cela veut dire que les petits paysans qui font du bio devront se soumettre aux impératifs de rentabilité de la finance, avec tous les travers que cela peut engendrer.

    De la même manière, alors que la France a accès à trois mers, sa filière pèche s’est effondrée, laissant un déficit commercial important.

    Le déficit commercial extérieur de la France

    Il faut comprendre une chose importante, c’est que si nous avons une désindustrialisation et un effondrement de la production dans les filières agricoles et industrielle, ce n’est pas tant que le coût du travail serait plus élevé en France qu’en Europe. Comme le montre le graphique suivant, plusieurs pays ont un coût du travail plus élevé que la France, mais en outre la productivité horaire des salariés français est l’une des plus élevée de l’OCDE. Cela justifierait d’ailleurs du point de vue de l’économie classique le fait que le travail soit mieux rémunéré en France qu’en Allemagne. En vérité le patronat français et ses hommes politiques ont préféré favoriser un capitalisme financier plutôt qu’un capitalisme industriel. Cela peut se traduire par exemple dans le fait que les entrepreneurs français sont très en retard en matière de robotisation[5], même s’ils se plaignent de la hauteur des salaires, ils ont fait en la matière des choix qui se sont révélés désastreux. Je rappelle que le Sénat en 1999 avait déjà pointé le retard de la France en termes de robotisation. Mais personne n’en a tenu compte[6], et surtout pas les politiques.  

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Le déficit commercial extérieur de la France 

    Les orientations politique de Macron ne vont pas dans le sens d’une réindustrialisation de la France qui est devenue un peu comme l’Arlésienne dans la bouche des hommes politiques depuis une trentaine d’années.

     

     


    [1] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/07/commerce-exterieur-la-france-n-est-toujours-pas-de-retour_5253092_3232.html

    [2] Traduit en français chez Capelle en 1857, et republié chez Gallimard, collection Tel, en 1998.

    [3] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/09/20/20002-20170920ARTFIG00376-agriculture-bio-l-etat-se-desengage-des-aides-au-maintien.php

    [4] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/08/29/20002-20170829ARTFIG00114-le-ministre-de-l-agriculture-veut-un-fonds-de-soutien-prive-pour-le-bio.php

    [5] http://www.europe1.fr/emissions/le-vrai-faux-de-l-info2/lallemagne-est-elle-beaucoup-plus-robotisee-que-la-france-2970362

    [6] https://www.senat.fr/questions/base/1999/qSEQ991120744.html

    « Le crime de Luca TrainiRaoul Vaneigem, Voyage à Oarystis, Estuaire, 2005 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :