• Le décès de Jacques Chirac

     Le décès de Jacques Chirac

    Contrairement à ce qu’on peut croire, Chirac était mort depuis très longtemps, et pas seulement parce que ces dernières années il avait perdu la tête. Quand ce genre de personnage disparait, les hommages sont toujours aussi unanimes qu’hypocrites. Ayant toujours eu mauvais esprit, je ne verserais pas dans ce genre convenu. Mais politiquement Chirac était fini avant même d’avoir commencé sa carrière. Certes il est probable qu’il n’aurait pas osé mettre en œuvre des lois liberticides comme le fait Macron aujourd’hui, ni même envoyer ses miliciens matraquer les manifestants, préférant la négociation à l’affrontement. Et sans doute n’était-il pas fou, du moins pour ce qu’on pouvait en percevoir. Son décès est une aubaine pour Macron qui adore les enterrements et les veillées funèbres. Il y est allé encore de ses platitudes habituelles et sans saveur : selon lui Chirac aimait la France ! En voilà une déclaration ! Chirac était un jeune homme de bonne famille qui avait fait, sur les conseils de son père, un mariage d’argent avec Bernadette Chodron de Courcel, ce qui lui permit de financer ses campagnes électorales très facilement, délaissant ainsi ses amours de jeunesse. Comme Macron sa femme joua un rôle déterminant dans une carrière politique sans relief. Enarque, étant passé aussi par Sciences Po, il avait sans doute un peu plus de culture générale que son lointain successeur, ce qui n’est pas vraiment un exploit. Gaulliste il ne l’était pas vraiment, pompidolien, assurément, à une époque où le pompidolisme était un vocable désignant l’affairisme politicien et proche de l’insulte. Du reste quand Pompidou décéda, Chirac qui avait des ambitions, trahit directement son propre parti en taillant des croupières à Chaban-Delmas, un authentique gaulliste s’il en était, au profit de l’homme de la finance, Valéry Giscard d’Estaing. Il allait inaugurer une longue tradition de traitrise dans la politique française, tradition qui atteint son sommet avec Macron créant un parti à partir des débris de ceux des autres. C’était un homme représentant la droite ordinaire et affairiste, et s’il n’a pas été condamné c’est parce qu’à l’époque les juges avaient un peu plus de mansuétude pour les politiciens qui avaient fauté. Il apparu sur la scène d’abord en Mai 68, prétendant avoir rencontré Georges Séguy, alors secrétaire général de la CGT, missionné par Pompidou, il aurait été à ce rendez-vous pour préparer les accords de Grenelle. Il racontait qu’il s’y était rendu avec un révolver dans la poche, n’ayant pas compris que la CGT était déjà inoffensive.

     Le décès de Jacques Chirac 

    Mai 68 avec Pompidou et Georges Séguy 

    Après sa trahison de Chaban-Delmas, il fut récompensé d’un poste de premier ministre, c’était le deal. Mais il démissionna très rapidement, se préparant à lui succéder. En rupture de giscardisme, il se rabattit sur le poste de maire de Paris. Le travail n’était pas prenant, il pouvait soigner son image. Le canard enchaîné rapportait qu’à cette époque il recevait les journalistes à l’Hôtel de ville et qu’il les laissait repartir après leur avoir garni les poches de quelques grosses coupures. Pas étonnant donc que les journalistes aient créé par la suite cette image amusante d’un président  sympathique et bon vivant. On dit qu’avec Charles Pasqua il favorisa l’élection de François Mitterrand en 1981, espérant que le chaos que les socialistes amèneraient appellerait de nouvelles élections rapidement. En 1986 il fut le premier premier ministre de cohabitation. Il commença comme un homme de droite de tradition à mettre en place un large plan de privatisation, notamment dans la banque, de façon à récompenser les amis. Mais sa gestion désastreuse des affaires de la France ne lui permit pas de se faire élire à la présidentielle de 1988. On dit que cet échec le traumatisa et qu’il dut faire un séjour dans une clinique pour s’en remettre. Il faut dire que son débat avec Mitterrand, pourtant déjà très malade, avait tourné à l’humiliation. Enfin il eut sa chance en 1995, Mitterrand était moribond et le parti socialiste était très déchiré, non pas sur la ligne proprement dite, mais sur les personnes devant l’appliquer. Il ne savait plus d’ailleurs s’il était un parti et s’il était socialiste. Il remporta la victoire contre Lionel Jospin. Mais bêtement Chirac choisit un premier ministre non seulement encore plus affairiste que lui, européiste et inféodé aux grandes réformes libérales, mais en plus plombé par les affaires, Juppé sera finalement condamné pour ses turpitudes. En 1995 Juppé lança ses fameuses réformes des retraites qui mirent le feu au pays, de grandes manifestations eurent cependant raison de cette velléité patronale d’étendre la déflation salariale à la couverture sociale. Le patronat qu’il s’appelle CNPF ou MEDEF trouve toujours des petits soldats prêts pour en découdre avec le peuple. Ce fiasco se solda par la démission de Juppé qui avait énervé tout le monde par son arrogance bouffonne. Pour se tirer d’embarras le looser Chirac suivi les conseils d’un autre imbécile, Dominique de Villepin pour ne pas le nommer, « droit dans ses bottes », qui lui conseilla de dissoudre l’Assemblée nationale. Chirac perdit sa majorité et Jospin devint un nouveau premier ministre de cohabitation. Pour donner l’apparence de l’alternance Jospin ne toucha pas à la protection sociale, et fit même quelques gestes pour relancer le pouvoir d’achat des plus pauvres, mais il privatisa lui aussi à tout de bras et poussa même jusqu’à nommer Dominique Strass-Khan, un homme’ de droite avec un faux nez de gauche, au poste de ministre de l’économie. Il dut cependant s’en débarrasser à cause des affaires judiciaire que le futur directeur général du FMI trimballait[1]. Mais en ce qui concerne la croissance et l’emploi le bilan de Jospin était plutôt bon consécutivement à son plan de relance par la demande.

      Le décès de Jacques Chirac

    En 2002 Chirac était, comme tout le monde, persuadé de perdre les élections, il avait une cote de popularité extrêmement basse et tous les sondages donnaient Lionel Jospin largement vainqueur au deuxième tour contre lui. Mais l’imbécilité est bien la chose la mieux partagée chez les politiciens de métiers. Croyant son heure arrivée, Jospin ne prit même pas la peine de faire campagne pour le premier tour du scrutin. Il se ramassa une raclée mémorable et fut éliminé. Au premier tour Chirac avait fait un score lamentable, le plus faible qu’un président élu avait pu atteindre. Le second tour qui opposait Jean-Marie Le Pen à Jacques Chirac n’était plus qu’une formalité. Gouverner fut pourtant plus compliqué, il avait en effet choisi comme premier ministre d’abord l’inénarrable Jean-Pierre Raffarin, puis constatant que cela ne fonctionnait pas vraiment, il embaucha pour le poste Dominique de Villepin qui lança lui aussi sa grande réforme du CPE, Contrat Première Embauche ! Il était encouragé dans ce sens par Sarkozy qui avait compris qu’il irait au suicide total et définitif. Pendant que De Villepin déconnait avec les manifestants, il dut retirer son projet en catastrophe, Sarkozy tissait sa toile assurant que Chirac était une sorte de roi fainéant qui ne faisait rien du tout. Et de fait Chirac qui ne pouvait pas encadrer Sarkozy, avait déjà perdu un peu de sa lucidité, il laissa Sarkozy prendre les rênes du parti gouvernemental. Le petit homme put ainsi se présenter comme un opposant, dynamique et réformateur et remporter les élections présidentielles de 2007 contre Ségolène Royal que les caciques du PS avaient décidé de punir pour les avoir défiés. 2007 fut donc bien la mort politique de Chirac. Désœuvré, atteint de la maladie d’Alzheimer, il a passé ces dernières douze années dans un état semi-végétatif. Juste avant que la nuit ne l’engloutisse, il avait tout de même, en 2012 fait dire qu’il voterait François Hollande pour faire battre Sarkozy : « Sarkozy, faut lui marcher dessus. Et du pied gauche, ça porte bonheur », avait-il affirmé. Ce qui rend tout de même la déclaration de Sarkozy affichant sa peine lors de la disparition de Chirac relativement dérisoire, bien que les journaux en aient souligné la froideur[2].

      Le décès de Jacques Chirac

    Le bilan de la vie politique de Jacques Chirac est totalement dérisoire, proche du néant. Vous me direz que ses trois successeurs ce n’est pas mieux, et c’est exact, mais ce n’est pas une raison pour faire semblant de verser des larmes de crocodile sur sa disparition. Ce fut l’homme qui engagea la transformation libérale de la France, conformément aux vœux de la Commission de Bruxelles, les trois suivants lui emboîteront le pas pour accélérer les réformes comme on dit, mais au bout du compte, c’est la même boutique. Le monde rappelait sur son site qu’il n’avait pas été un président populaire et s’étonnait que dans l’imaginaire populaire il soit devenu par la suite une sorte de sage. Au bout du compte que ce soit par ses démêlées judiciaires[3] dont il se sortit sans être ni blanchi ni condamné – preuve que ce n’était pas Balkany – ou par son inconstance politique, il contribua nettement à rabaisser la fonction présidentielle. Ceux qui cherchent encore quelque chose de positif dans cette longue carrière de politicien de profession, se rabattent par exemple sur son discours du 16 juillet 1995 où il reconnaissait la responsabilité de l’Etat français dans le martyre des Juifs qui furent déportés. Il rompait ainsi avec la position gaulliste exprimant l’idée simple selon laquelle le gouvernement de Vichy était illégitime. Mais quoi qu’on en pense, ce n’était qu’un discours qui n’engageait à rien. Une des spécialités aujourd’hui de Macron, écologiste et démocrate en paroles, mais bien peu dans les faits.

    En toute chose malheur est bon : la disparition de Chirac va faire diminuer les dépenses de l’Etat qui entretient au-delà du raisonnable les anciens présidents, ce qui nous indique que nous devrions par souci des deniers de l’Etat toujours élire un président très âgé[4]. Mitterrand n’a pas coûté grand-chose de ce point de vue, ayant quitté son poste en mai 1995, il décédera au début de l’année 1996. En dehors de ses retraites multiples et variées, Chirac coûtait un peu plus de 2 millions d’euros par an. Et donc on se demande qui sera le prochain à alléger notre charge.

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    Valéry Giscard d’Estaing, celui qui coûte le plus cher aujourd’hui, alors qu’il n’a fait qu’un mandat, est maintenant âgé de 94 ans. Cette vieille momie a survécu cependant à ses principaux ennemis politiques, Mitterrand et Chirac, et cela doit le faire bien rigoler. Depuis 1981 il est à la retraite, oublié de tous. Il est tout désigné pour que d’ici quelques mois Macron lui rende un hommage appuyé à « cet homme qui aimait la France ». Chirac a fait deux mandats, soit 12 ans et une cohabitation, Mitterrand a fait deux mandats lui aussi, soit 14 ans et deux cohabitations – c’est le recordman dans les deux disciplines. Tout ça, pour ça. Depuis la disparition du général de Gaulle en 1970, la France est orpheline et n’a plus connu d’homme politique fort. Je dis cela en précisant que je n’ai jamais été gaulliste. Mais il est clair que son départ – trahi il est vrai par Giscard d’Estaing – a démontré que cette fonction ne servait pas à grand-chose dans les formes modernes de gouvernement. La leçon de tout cela est que nous devons nous apprendre à faire sans les hommes politiques, gérer nos affaires par nous-mêmes au lieu d’attendre l’arrivée d’un homme providentiel.



    [1] Mis en cause dans de nombreuses affaires, dont celle de son emploi fictif à la MNEF, il ne sera condamné que pour n’avoir pas payé des impôts sur les salaires d’une société bidon qu’il avait monté pour se renflouer après avoir évité la prison dans l’affaire de l’agression de Nafissatou Diallo, en la dédommageant grassement.

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  • Commentaires

    1
    Alain CELSE
    Vendredi 27 Septembre 2019 à 11:42

    Bonjour,

     

    Bien d'accord avec vous sur le bilan "globalement" négatif, notamment sur la trahison de Chaban-Delmas et son projet très gaulliste de gauche de Nouvelle Société. Mais je pense cependant que vous oubliez les deux seules actions authentiquement gaulliennes et courageuses de sa carrière politique : la nécessaire reprise en juin 1997 des essais nucléaires pour assurer à la France son indépendance en matière de sécurité militaire et son opposition à BUSH en IRAK par le discours de Villepin à l'ONU. Sinon, tirons le rideau.

    2
    Vendredi 27 Septembre 2019 à 16:21

    oui, deux sujets que je n'ai pas abordés volontairement parce qu'au fond il n'avait globalement pas de conviction en rien, il se laissait vivre en choisissant de se situer du côté du manche

     

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