• Le début de la démondialisation

     Le début de la démondialisation

    C’est Sapir qui avait je crois lancer le mot à travers son ouvrage publié en 2010. Et puis le terme avait été repris par Arnaud Montebourg dans un petit ouvrage qui simplifiait et popularisait les analyses de Sapir. En vérité si nous croyons à la démondialisation comme une nécessité, nous avons toujours pensé que cela serait difficile, puisqu’en effet les puissances qui profitent de la mondialisation n’entendent pas céder du terrain.

    La démondialisation signifie qu’on va mettre un terme au développement du libre-échange, à la libre circulation du capital et des hommes à travers les frontières. Bref que les Etats nationaux vont se protéger et pour cela ils doivent retrouver leur souveraineté. Ne pas dépendre de traités ou d’organismes internationaux situer au-dessus d’eux est un impératif. Cette année bien malheureuse par ailleurs est de ce point de vue un tournant, un renversement de la courbe comme dirait notre pauvre petit président.

    Récapitulons : le 23 juin 2016, le Royaume Uni vote la sortie de l’Union européenne, et malgré les pressions venant d’un peu partout pour que ce pays renonce à l’appliquer, il semble bien maintenant que cela se fera, quel que soit le temps que cela prendra. Au mois d’Aout 2016, c’est l’Allemagne[1] et la France[2] qui abandonne quasiment officiellement les négociations sur TAFTA. J’avais déjà indiqué que les réticences du Congrès américain rendait quasiment impossible l’avènement ce projet. Les opinions publiques des deux côtés de l’Atlantique étaient très remontées contre ces négociations opaques menées par les lobbies de la finance et de l’industrie. En outre la campagne pour les élections présidentielles américaines, la montée en puissance de Sanders et de Trump indiquaient que les Etats-Unis allaient se tourner vers le protectionnisme.

    On pourrait dire également que la dispersion des politiques d’accueil des migrants en Europe est telle que cela oblige les Etats nationaux à prendre de nouvelles responsabilités sans tenir compte de l’Union européenne. N’oubliez pas que si la question des migrants n’a pas été la seule, elle a été très importante dans le vote pour le Brexit. De même Trump doit une bonne partie de sa popularité non pas à ses mèches folles, mais au fait qu’il propose le retour des Etats-Unis vers une sorte d’isolationnisme : c’est aussi bien sa critique de l’engagement militaire de son pays au Moyen-Orient, que la nécessité qu’il évoque de construire un mur entre son pays et le Mexique.

     

    Le lien entre ouverture et croissance est négatif

     

    Pour autant ce n’est pas parce que les opinions publiques sont hostiles à TAFTA que celui-ci part aux poubelles de l’histoire. C’est d’abord parce que la mondialisation ne marche pas et que la situation est devenue de partout ingérable. Les résultats économiques en termes d’emploi et de croissance sont partout très mauvais, même la Chine s’enfonce.  Contrairement à ce qu’enseigne la théorie libérale, le libre-échange n’a pas de bons résultats en matière de croissance. Certes, vous me direz que la croissance n’est pas tout dans la vie, mais c’est le seul objectif que se fixe l’économie libérale. Or même cette objectif elle est incapable de l’atteindre.

    Dans le graphique ci-dessous, on se rend compte que pour la France, il y a une rupture dans les années soixante-dix, c’est-à-dire quand la France s’ouvre véritablement aux marchés extérieurs et qu’elle va jouer le jeu du libre-échange, acceptant de massacrer tout un pan de son industrie. On voit que du temps des Trente glorieuses on est sur une pente de croissance très élevée et qu’ensuite celle-ci s’effondre, ce qui nous fait pénétrer dans une phase de hausse du chômage quasi continue.

    Le début de la démondialisation 

    Plusieurs éléments font que l’ouverture détruit la croissance. Le premier et que l’ouverture accélère la compétition, et donc la ruine des entreprises les moins rentables, donc la concentration du capital. Le second est que cet excès de concurrence force à baisser la part des salaires réels dans la valeur ajoutée. Cela non seulement pèse sur la demande interne, mais en outre les superprofits ne peuvent plus être réinvestis faute d’une demande solvable suffisante. On remarque que la plupart des pays développés n’investissent quasiment plus dans les éléments productifs, ce qui entraîne mécaniquement des investissements spéculatifs qui forment des bulles qui tôt ou tard éclateront. 

     Le début de la démondialisation

    Les libéraux ne désarmeront pas facilement

     

    Malgré cet échec patent de la dérégulation de l’économie, les libéraux ne vont pas s’en tenir à avouer leurs fautes. Deux raisons à cela. D’abord les multinationales et les banques n’ont aucun intérêt à voir l’Etat revenir réguler leurs affaires. Non seulement la mondialisation leur permet des concentrations de capital phénoménales, mais en outre en mettant en concurrence les pays entre eux du point de vue de la fiscalité des revenus et des entreprises, ils en tirent des avantages colossaux. Le scandale Juncker, le scandale des Panama papers a mis ce phénomène en lumière. Le second groupe qui a un intérêt direct pour le maintien de ce système pourri ce sont les bureaucrates de tout poil et les économistes qui sont payés pour justifier l’idée que malgré tout, le libéralisme est encore la moins pire des choses. Ces deux groupes ont un intérêt matériel évident à défendre leurs acquis. Sous l’impulsion de Jean Pisany-Ferry, ubuesque président de France Stratégie, qui oscille facilement entre imbécilité dévergondée et canaillerie, une kyrielle de bureaucrates stipendiés par des organismes internationaux, sont revenus à la charge proposant un nouveau traité de libre-échange entre l'UE et le Royaume Uni, et qui pourrait ensuite s’appliquer à la Turquie et à l’Ukraine[3]. Vous les chassez par la porte, les voilà qu’ils reviennent par la fenêtre. Autrement dit ces experts en rien, proposent tout simplement et une fois de plus de contourner les règles de la démocratie, et de construire parallèlement à l’Union européenne une Europe non officielle où l’on puisse continuer de magouiller en rond sans demander son avis au peuple. Nous sommes en post-démocratie que diable !

     

    On voit donc que si la démondialisation se met en place doucement mais sûrement, ses ennemis restent mobilisés. Ils ont du temps et de l’argent, et nous n’avons qu’une vie. N’attendons pas qu’un nouveau pays sorte de l’Union européenne[4] pour reprendre l’initiative.

     



    [1] http://www.latribune.fr/economie/international/ttip-tafta-le-vice-chancelier-allemand-ne-croit-plus-a-la-conclusion-du-traite-594764.html

    [2]  http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/ttip-tafta-la-france-veut-tout-arreter-595087.html

    [3] http://www.euractiv.fr/section/all/news/un-accord-de-libre-echange-approfondi-pour-repondre-au-brexit/

    [4] Ce pourrait être l’Italie, les Pays-Bas ou la Grèce. Pour la France c’est encore un peu tôt, même si un référendum sur l’adhésion à l’UE nous ouvrirait une porte de sortie certaine. 

    « Gille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016.Scénarios pour 2017 »
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