• Le cirque Greta Thunberg et sa critique

     Le cirque Greta Thunberg et sa critique

    La campagne publicitaire autour de Greta Thunberg rappelle furieusement une autre campagne publicitaire, celle qui en 2016 devait convaincre le peuple français de voter pour un autre « jeune » qui allait apporter une vision nouvelle sur les questions politiques et qui au final ne fut que le porte-parole du vieux capitalisme à l’ancienne du typer Guizot : « enrichissez-vous ! ». Que ce soit Macron ou Thunberg, c’est le même discours flou sur l’urgence, pour l’un l’urgence des réformes – avec une petite touche d’écologie vraiment très légère et qui s’évaporera très vite – et pour l’autre l’urgence de sauver la planète – avec quelques idées très vagues sur les réformes nécessaires pour y arriver. Macron et Thunberg sont cependant des bêtes de cirque et ne rechignent jamais à aller blablater devant n’importe qui. La différence entre les deux est que Greta Thunberg a une audience mondiale et elle est applaudie, tandis que Macron est surtout connu des gilets jaunes qui le tiennent pour un criminel. Vous aurez beau décrypter les discours de Thunberg, vous ne trouverez pas le début d’une piste pour une solution. On peut se demander comment et pourquoi un discours aussi vague sur des questions cruciales fait autant recette. Les attitudes face à la saga de la jeune suédoise mise dans la lumière par les médias du monde entier se divisent en trois :

    – ceux qui se disent que quoi qu’on pense du vide qui habite ses discours, elle joue un rôle essentiel dans une prise de conscience nécessaire. Je connais même des anarchistes qui mordent à ce type d’hameçon, je suis près à citer des noms s’il le faut ;

    – ensuite il y a ceux qui considèrent qu’il n’y a pas vraiment de problème écologique et que c’est une manière de réintroduire une forme de totalitarisme de type communisant. C’est le discours de Trump, de Bolsonaro et qui en France est relayé par Valeurs actuelles qui a fait tout un numéro le 27 juin 2019 sur ce thème. Ceux-là sont les climato-sceptiques, espèce en voie de disparition au moins sur le plan intellectuel, grassement financée par les pétroliers et tous ceux dont le business repose sur la mise à sac accélérée de la planète[1]. Notez qu’on peut dans la pratique parler comme les premiers et agir comme les seconds, c’est le cas précisément des macroniens qui après avoir écouté le discours catastrophique de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale le 23 juillet 2019, s’en sont allés benoîtement voter le CETA qui est la négation même du problème environnemental. On voit tout l’intérêt de manier le verbe, il permet de jouer les écolos sans rien faire, donc on fait des commissions, des réunions, mais on prend discrètement des décisions contraires aux principes mis en avant[2] ;

    – enfin il y a ceux qui, comme moi, considèrent que Greta Thunberg et son cirque n’ont rien à voir avec la lutte pour la transformation de la société dans un sens qui serait plus respectueux de la nature. Ennemi de la consommation et de la marchandise depuis mon plus jeune âge, je n’ai aucune sympathie pour les climato-sceptiques, ni avec les défenseurs de l’économie de marché. Si Greta Thunberg représente la conscience de l’urgence climatique, elle en est la « fausse conscience », non pas parce que ce qu’elle dit est faux, mais parce qu’en n’analysant pas les racines du mal, elle nous détourne des solutions sérieuses et contribue à nous orienter vers les solutions les plus mauvaises.

    J’attaquerais donc Greta Thunberg sur trois points principalement. Le premier porte sur la forme du discours, les relais par lesquels ce discours passe et qui témoignent de l’existence d’une entreprise – on parle de start-up – délibérée de verdissement du capitalisme. Le second point porte sur l’idée, mauvaise en elle-même, selon laquelle pour que les choses changent, il faut impulser le mouvement par le haut et non partir de la base. Donc on ira se compromettre avec des grands patrons, des hommes politiques douteux, pour soi-disant faire passer un message qui, s’ils l’entendent, réorientera leur pouvoir vers une meilleure préservation de l’environnement. Enfin nous verrons que le discours de peur de Greta Thunberg n’ouvre pas la porte à des solutions sérieuses, bien au contraire, elle n’invite pas le peuple à se prendre en charge, c’est tout juste si elle le culpabilise et pour le reste elle demande que nous fassions confiance aux scientifiques, c’est-à-dire pour elle essentiellement aux experts du GIEC dont les compétences, qu’on le veuille ou non, ne sont pas politiques.

    Le cirque Greta Thunberg et sa critique  

    Ce n’est jamais un hasard quand les journaux du monde entier publient les discours et les photos de jeunes à peu près inconnus. En effet, dans le fond, les propos de Greta Thunberg n’ont absolument rien d’original. Or comme les médias sont bien tenus en mains par des milliardaires, ou des millionnaires, il va de soi qu’on ne passe pas le filtre comme cela. Car tous les journaux, à part quelques soutiens aux climato-sceptiques, ont accepté de faire de la publicité pour cette jeune fille. On ne pénètre pas ce milieu, sans y avoir de solides entrées. Le Cheval de Troie se nomme Ingmar Rentzhog. Il est connu pour être un entrepreneur en publics relations. Spécialistes de rien, c’est un homme qui travaille les réseaux. Et donc il va fonder « une start-up » nommée We dont have time. Cet épisode est connu[3]. Il va lancer Greta Thunberg comme un produit. Il va se révéler très efficace. En effet quand on lance un produit sur le marché, il faut un bien spécifier le marché, et aussi bien montrer que le produit est original et sans concurrent : c’est cette originalité qui en fera le prix[4]. Quel est le marché ? C’est celui des décideurs, des grands de ce monde, les milliardaires de Davos, ou les hommes politiques bien installés. Ceux là peuvent payer des invitations, des tournées et ils ont de l’influence sur les médias. Les deux côtés se renforcent : l’oreille des décideurs aux discours de Greta Thunberg justifie le choix des médias d’en faire la promotion, et à l’inverse cette couverture médiatique justifie que les riches déboursent des sommes importantes pour les invitations, mais aussi pour le sponsoring de la start-up d’Ingmar Rentzhog. Il est bien admis et bien documenté aujourd’hui que ce sont les multinationales qui polluent le plus[5], mais c’est pourtant à elle qu’on s’adresse ! Ce sont elles qui font Davos, mais ce sont elles qui tiennent aussi l’Union européenne et son parlement via les traités qu’elles ont écrit. En quelque sorte les multinationales en sponsorisant l’opération Thunberg se mettent à l’abri d’une attaque frontale contre leurs pratiques crapuleuses qui détruisent l’environnement. En se positionnant ainsi, du côté de l’offre, il viendra naturellement que ceux qui sont accusés ce seront les consommateurs, donc du côté de la demande. Mais on vend aussi à ces sponsors directs ou indirects, Greta Thunberg en tant que marchandise. Pour avoir été bien mené, le coup était joué d’avance. Greta Thunberg est jeune, femme et en plus autiste, il lui manque juste d’être noire et lesbienne pour cocher toutes les cases de la différence. Elle a 16 ans, mais semble en avoir 12, elle est autiste, ce qui provoque aussi un choc. C’est du pain béni, on sait qu’en matière de propagande politique, dès qu’on veut dramatiser on sort des images d’enfants, si possible sous les bombes ou au bord d’une plage, le cadavre d’un jeune enfant migrant rejeté par la mer. Les Palestiniens ont tellement abusé de cette posture qu’ils ne sont plus crédibles sur rien, notamment avec les mises en scène répétées d’Ahed Tamimi qui, au plus fort de sa gloire avait l’âge de Greta Thunberg[6]. Celle-ci parle au nom des enfants, alors qu’elle n’en est manifestement plus une, avec le vieux refrain de l’égoïsme naturel des plus anciens. On ne la verra jamais, surtout si elle va à Davos ou à la Banque mondiale, citer directement les multinationales qui polluent, déforestent et détruisent la nature.  

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    Greta Thunberg, COP24, Katowice, 17 décembre 2018

    La voici donc avec son visage poupin, sa petite taille et la mine sévère d’une mère fouettarde des contes de fées à l’ancienne qui joue les Cassandre aux yeux du monde entier, ses textes sont bien appris et bien construits, ils visent l’émotion avant l’analyse. Nous sommes tous coupables, comme si la culpabilité de Monsanto pouvait être jugée équivalente à celle des consommateurs qui mangent les légumes cultivés avec du glyphosate. C’est le vieux message puritain aux masses qui vivent dans l’ignorance et la débauche : repentez-vous, vous qui allez mourir ! Elle m’a fait penser immédiatement au film d’Ingmar Bergman, Le septième sceau, un chef d’œuvre, qui montre dans le Moyen-Âge obscur le discours de l’Eglise qui, pour s’opposer à la progression de la peste, exige la contrition. Donc on a mis le paquet sur l’idée de panique. « Je veux que vous paniquiez » exige Greta aux nouveaux flagellants. « Avant moi ne furent créées nulles choses, sauf les éternelles, et éternellement je dure : vous qui entrez, laissez toute espérance ! » C’est le message qu’entend Dante dans La divine comédie. Ce message de peur est excellent parce qu’il bloque toute réflexion et conduit nécessairement celui qui panique à suivre les recommandations d’un gourou qui le sauvera de l’Enfer.

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    Ingmar Bergman, Le 7ème sceau, 1957

    Sauf que la deuxième partie du message n’est pas encore écrite, en ce sens que des solutions il n’y en a aucune d’avancée. Greta Thunberg possède donc cet air étrange, venue d’ailleurs, d’une autre planète peut-être, elle pense différemment, c’est du moins ce qu’elle dit. Le but est d’enrôler massivement des jeunes dans le mouvement pour la transition écologique. Il n’y aurait presque rien à redire vu dans quel état le capitalisme industriel ancien a mis à mal la planète, sauf deux choses, la première est cette idée d’enrôlement qui empêche la réflexion – on n’a jamais vu un militaire réfléchir, il laisse cela à ses supérieurs – et la seconde c’est justement le terme transition écologique. Et ça c’est du Green washing. Bien que Greta Thunberg dise qu’elle est pour un changement radical, ce n’est pas vrai, ce que ces gens-là veulent changer ce ne sont pas les objectifs fondamentaux de la production et de la consommation, mais les moyens de les atteindre. La nébuleuse Greta Thunberg s’inscrit au carrefour de deux logiques : celle du business des ONG qui ont trouvé là un marché confortable et porteur, et celle des capitalistes à la Al Gore qui veulent un changement technologique, mais ni l’abolition du profit, ni celle de la croissance. En vérité les investisseurs qui sont pour le Green washing – c’est le cœur de cible de We dont have time – sont la pointe avancée du capitalisme, ils ont compris que l’ancien système est en bout de course et qu’il faut en changer. Ils vont réclamer des investissements massifs dans les nouvelles technologies, comme si ceux-ci étaient la solution, alors que justement ce sont le problème. Les anciennes technologies qu’on admirait tant, sont devenues des monstruosités dont il faut se débarrasser. Mais si on prend les technologies nouvelles les unes derrière les autres, elles ne font au mieux que déplacer le problème sans le solutionner – je ne parle même pas du nucléaire pour les déchets duquel il n’y a pas le début de la queue d’une solution. Le discours de We dont have time s’adresse aux riches, donc on ne va pas les contrarier dans leur objectif d’enrichissement, mais il s’appuie sur une masse de jeunes rattrapés sur les réseaux sociaux. Si on utilise Greta Thunberg, c’est objectivement comme un produit d’appel pour toucher les plus jeunes, naturellement peu formés au combat politique, Ingmar Rentzhog ne s’en cache même pas. Entendons-nous bien, je ne vise pas à reprocher aux jeunes leur naïveté, ni leur manque de formation politique. Ils ont bien le droit de se manifester et de se former dans la lutte. Ce que nous dénonçons, c’est un « business plan » qui vise à fabriquer un marché pour ceux qui soutiennent cette entreprise.

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    Greta Thunberg, Davos, 25 janvier 2019 

    Greta Thunberg n’est pas là pour révolutionner le mode de fonctionnement des institutions : elle en est l’ultime caution. Elle est maintenant intégrée par son image à l’élite mondialiste. Et c’est pour cette raison qu’elle est invitée à Davos, à la Banque mondiale, au Parlement européen. Son discours ne conteste pas la mondialisation, il la justifie. Mais en même temps elle donne une meilleure image des dirigeants de ce monde qui peuvent ainsi en recevant Greta Thunberg montrer qu’ils ont aussi des préoccupations morales en dehors d’accumuler du capital. Et même dans la mesure où l’idée dominante est de changer la technologie plutôt que le rapport social, Greta Thunberg justifie le profit. En effet ceux qui prônent la transition écologique considèrent qu’il faut beaucoup d’argent pour y arriver, et donc que plus les multinationales en accumulent et plus il sera aisé d’assurer cette transition écologique. Greta Thunberg s’adresse à deux publics différents : les décideurs, à qui évidemment elle ne peut rien apprendrez mais on fait comme si ; et puis les « enfants » catégorie sociologique sans pouvoir par définition, mais qui pourrait être étendue au-delà même de l’adolescence, comme les tresses de Greta nous y invitent. Les premiers sont le pouvoir politique et l’argent, ce sont les financiers naturels de son mouvement We dont have time compte 435 investisseurs dont Ikea, firme qui fabrique des meubles hideux peu respectueux l’environnement, et qui donne à manger à ses clients des tartes à la merde[7]. Cette firme qui durant la guerre s’était illustrée par une attitude pro-nazie[8], est un des sponsors très importants de la petite boutique de Greta Thunberg, Ingmar Rentzhog se flatte sur son site d’avoir la caution de 435 grands investisseurs, soit 435 multinationales. Elle-même est impliquée dans cette start-up, d’abord parce qu’elle lui vend son image, ensuite parce qu’elle est conseillère pour la jeunesse. Bien qu’on dise que ces sont ses parents qui se trouvent derrière cette opération, elle semble très bien savoir ce qu’elle fait.

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    Greta Thunberg, Parlement européen, 16 avril 2019 

    Le discours ressassé vise à culpabiliser les « gens » en général sans définir jamais clairement les responsabilités. Ceci permet de remplacer l’analyse des causes par deux choses :

    – d’une part insister sur la responsabilité des hommes politiques qui seraient des vieux égoïstes et qui n’auraient pas pris les bonnes décisions à temps.

    – d’autre part sur le fait que chacun de nous est responsable, il suffit de contrôler sa consommation d’eau, de mieux trier sa poubelle pour recycler les déchets, ou encore ne pas oublier d’éteindre son ordinateur avant d’aller se coucher. La dernière fable est de dire qu’Internet ça pollue presqu’autant que l’extraction du charbon[9] et qu’il faut veiller à clôturer ses comptes dormants sur les réseaux sociaux.

    Les déchets étant aussi un marché du fait de la nécessité de les traiter, il va de soi que la question est celle de faire fonctionner le marché au profit de la cause écologique, comme on suppose que le marché peut traiter la question du carbone. Ce discours est parfaitement compatible avec deux objectifs de la pensée libérale : d’abord travailler à la mondialisation croissante, et surtout ne pas remettre en question les traités de libre-échange. Quand on lui a posé la question sur la ratification du CETA, Greta Thunberg a avoué n’avoir aucune opinion. C’est pourtant un point clé puisque les traités de libre-échange renforcent la polarisation et rallongent les circuits, sans parler du fait qu’en augmentant la concurrence, ils vont rabaisser les normes pour abaisser les coûts de production : c’est nécessaire pour compenser les coûts de franchissement de l’espace. Mais en vérité c’est la cause écologique qui travaille pour le marché ! C’est là qu’on voit les formidables capacités de récupération par le discours économique dominant – comme on le voit les économistes servent bien à quelque chose, à défaut de nous apporter la croissance et l’emploi, ils manient le paradoxe avec une stupéfiante naïveté qui laisse pantois[10].

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    Greta Thunberg, Assemblée nationale, 23 juillet 2019 

    En restant dans le cadre de la mondialisation – au motif que la pollution ne peut pas se combattre localement – cela renforce la rhétorique du marché, et donc que les Etats défendant des intérêts nationaux sont mauvais par nature. Il vient naturellement que ce sont les lois du marché qui régleront les problèmes par les prix, les Etats n’existeront plus que pour faire exécuter cette feuille de route. C’est du Jadot. L’exemple c’est le marché du carbone, cette usine à gaz fabriquée par des économistes de façon à conserver le cœur de leur discours : tout se règle avec les choix des consommateurs soumis à la logique coût-avantage. Il y en a autour de Greta Thunberg qui en sont encore à défendre ce mécanisme qui a pourtant complétement échoué[11]. En vérité le cœur de l’affaire n’est pas dans une extension toujours plus grande de la logique de marché, mais au contraire de combattre la marchandise en elle-même. L’écologie dans sa version Jadot, ou dans sa version plus équipée et mieux financée Greta Thunberg, n’est qu’une idéologie. Comme on le voit le discours écologiste lorsqu’il est découplé de la question centrale des fondements du mode de production ne débouche que sur des créations de postes – d’experts, de députés écologistes, ou d’emplois dans le verdissement du capitalisme. Les ONG dont We dont have time, sont nombreuses à œuvrer dans ce créneau[12]. On a par exemple une étude de l’OIT, Une économie verte et créatrice d’emploi, publiée en décembre 2018 qui nous dit que des millions d’emplois créés dans le verdissement de l’économie viendraient compenser et au-delà les pertes d’emplois qui seraient générées par la mise en œuvre des accords de la COP21. Donc il suffit que le marché joue son rôle pour réallouer les ressources en capital et en travailleurs des secteurs anciens et pollueurs, vers les secteurs qui ne polluent et qui contribuer à décarboner l’atmosphère. Mais ces spéculations se heurtent à deux obstacles : d’abord au fait que les accords de Paris signées 2015 ne sont pas appliqués, et s’ils ne sont pas appliqués c’est parce que dans un environnement concurrentiel, c’est le dernier qui applique ces accords qui est le gagnant en termes de parts de marché. Ensuite parce que cela suppose une accélération du changement technologique pour lequel il faut un Green New Deal. C’est ce que propose par exemple une certaine gauche américaine[13]. Cette approche suppose qu’il faut de l’argent pour investir dans « le progrès ». Greta Thunberg est sur ce créneau : on doit investir dans l’éducation et la science pour trou ver des vraies solutions. Cette approche est erronée, on peut le montrer avec l’exemple de la voiture électrique que tout le monde maintenant se met à produire au nom de l’écologie, au moment justement où le marché de l’automobile pique du nez[14]. Mais plus généralement ceux qui travaillent au verdissement du capitalisme oublient que tout progrès se paye par un recul dans un autre domaine. J’ai évoqué le cas de la voiture électrique qui est bien documenté, mais on peut aussi parler des éoliennes ou des camps de panneaux solaires qui montrent que l’illusion de produire une énergie renouvelable sans dégât pour l’environnement relève de l’illusion. On pourrait dire que les progrès dans l’espérance de vie se sont payés par l’augmentation d’une vie impossible à vivre à court terme, mais sans doute d’un effondrement de la race humaine sur le long terme.

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    « Les maîtres de la société sont obligés maintenant de parler de la pollution, et pour la combattre (car ils vivent, après tout, sur la même planète que nous ; voilà le seul sens auquel on peut admettre que le développement du capitalisme a réalisé effectivement une certaine fusion des classes) et pour la dissimuler : car la simple vérité des nuisances et des risques présents suffit pour constituer un immense facteur de révolte, une exigence matérialiste des exploités, tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du XIXème siècle pour la possibilité de manger. »[15]

    Le langage et les raisonnement « produits » par la boutique de Greta Thunberg appartiennent à la logique capitaliste, celle qui nous dit qu’en poursuivant l’enrichissement de quelques-uns, on finit par produire l’enrichissement de tous. « Les vices privés font les vertus publiques », c’est la pensée sommaire de l’économie politique depuis Mandeville, c’est celle qui a encore cours en Macronie[16]. Si vous allez sur le site de We dont have time, et ça vaut le déplacement, vous verrez que Greta Thunberg et ses acolytes se voient et se présentent comme une entreprise qui produit des services et vise le profit, au moins ils ne mentent pas sur ce point : ces services aident les autres entreprises à trouver des solutions pour polluer moins[17]. Implicitement ils admettent que Greta Thunberg est une marchandise. On voit donc que leur problème n’est pas de combattre la croissance et les inégalités, mais seulement de continuer la même chose par d’autres moyens. Si j’examine les solutions proposées par le GIEC telles qu’elles ont été publiées dans le rapport de l’automne 2018[18]. Je m’aperçois que ce sont toutes des solutions très techniques dont le succès est aléatoire, mais je les cite parce que Greta Thunberg dit qu’au nom de la science il faut faire confiance aux GIEC pour les solutions :

    1. Bioénergie associée au captage et stockage du carbone

    2. Afforestation/reforestation

    3. Séquestration de carbone dans les sols

    4. Alcalinisation et fertilisation de l’océan

    5. Captage direct du CO2 de l’air avant stockage (DACCS)

    Ces propositions demandent des investissements financiers énormes, mais surtout elles ne remettent pas en cause le mode de production et de consommation actuel, ni l’objectif de profit. On se donnerait les moyens de reconstruire une nature qu’on a pourtant détruite au nom de la croissance, du profit et de l’emploi. Et donc il vient que « les enfants » que Greta Thunberg appelle à la rescousse n’interrogent pas les experts, ni même les multinationales, mais seulement les politiques. Le nombre d’erreurs contenues dans cette approche d’un problème difficile est très élevé :

    – d’abord il y a le fait que ce sont les politiques qui ont le dernier mot, puisque c’est eux qui vont demander des rapports aux experts, mais au-dessus d’eux il y a les milliardaires qui les aident à obtenir leur emploi. Et dans la chaîne de commandement, c’est celui qui paie qui indique ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Ce qui est possible c’est ce qui permet le profit, ce qui ne l’est pas c’est ce qui l’entrave. We dont have time passe son temps à expliquer que la lutte pour la protection de l’environnement est un vaste marché porteur de potentialités de profit énorme. En vérité c’est un vaste marché parce qu’il est fondé sur deux choses, l’émotion, et le fait que l’Etat paiera le coût de la transition écologique, c’est du sûr, autre chose que l’industrie automobile. C’est d’ailleurs une caractéristique du néolibéralisme que de coloniser l’Etat et de le privatiser pour son profit[19] ;

    – ensuite le fait que plus personne ne croit à la neutralité et à l’honnêteté des experts, et donc que les peuples ont leur mot à dire. Greta Thunberg va à contre-courant et tente de réhabiliter les experts comme une profession honorable. Dans un système démocratique on voit mal comment on peut transformer le système des besoins sans une participation active des populations. Par exemple la transition écologique quel que soit le contenu qu’on donne à ce terme un peu vague – tout le monde en parle, mais personne ne l’a vue – ne peut pas éviter de questionner les inégalités, sous peine d’être rejetée en bloc. Or il s’agit là d’un débat politique auquel le citoyen doit prendre part ;  

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    – enfin on n’interroge jamais vraiment les besoins, c’est-à-dire le mode de vie et donc le rapport social dans ce qu’il a de plus intime. Le GIEC conseille par exemple de moins manger de viande. C’est bon pour le climat. Mais il ne dit rien des sources de pollutions importantes comme par exemple le tourisme de masse, l’ensemble des bateaux de croisières en Méditerranée pollue dix fois plus que toutes les voitures qui roulent en Europe[20]. On n’entend personne parmi les experts du GIEC qui nous dise qu’il faut en finir avec le tourisme, ou l’aviation civile. Greta Thunberg quant à elle fait du tourisme sur un bateau à voile sensé polluer peu, mais sponsorisé par BMW, elle nous dit cependant que du moment que le logo du sponsor n’apparait pas, il n’y a pas vraiment de problème[21]. Le bateau de Greta Thunberg coûte plusieurs millions d’euros, mais elle y a droit parce qu’elle est là pour faire la promotion des nouvelles technologies qui l’équipent.

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    En vérité, le discours de Greta Thunberg est un discours de soumission et non pas de révolte, soumission à la marchandise, et soumission à la logique des experts : elle brandit en permanence les rapports du GIEC dont elle cite des passages entiers, comme autrefois ses ancêtres citaient la Bible.  C’est une ode à la science sans condition, sauf qu’elle oublie de dire que c’est bien la science qui a permis le développement de la civilisation industrielle et que c’est bien par la science que la nature a été gravement détruite en seulement deux siècles de progrès scientifiques continus. Je ne suis pas climato-sceptique, et je connais assez bien les travaux du GIEC pour savoir que globalement c’est sérieux en ce qui concerne l’évaluation des risques. Mais la limite est politique. Ils travaillent pour l’ONU, et donc n’osent pas aller jusqu’à condamner fermement la croissance et le profit. Des solutions il y en a, mais elles sont toutes politiques, même celles préconisées par le lobby du Green washing et par le GIEC.

    Je ne voudrais pas apparaître pourtant comme un simple mauvais esprit revendiqué qui critique mais n’apporte rien de positif. Je peux de mon côté avancer des solutions simples et efficaces, mais anti-capitalistes qui sont toutes basées sur l’idée qu’il faut refermer la parenthèse industrielle de la civilisation humaine, revenir en arrière si on veut. On s’est trompé de chemin disons vers la fin du XVIIIème siècle. Voici quelques propositions concrètes de réformes :

    sortir des traités de libre-échange et donc de l’Union européenne, ce serait un gros avantage pour la planète pour au moins trois raisons, cela limiterait les coûts de franchissement de l’espace en raccourcissant les circuits, ça produirait une augmentation des coûts de production puisque par exemple on ne pourrait plus acheter du textile fabriqué à coups de triques dans les pays du tiers monde par des enfants, et donc on serait bien obligé de consommer moins ;

    développer les productions agricoles locales en imposant des normes sanitaires rigoureuse et le respect des sols, bannir Monsanto, les fermes industrielles et les pesticides, la qualité des aliments serait meilleure, et dans un cadre national il serait plus facile d’interdire le glyphosate et les pesticides par exemple qui tuent les sols ;

    Interdire la pèche industrielle qui a dévasté les océans qui par ailleurs sont devenus de vastes poubelles pour le reste de l’industrie ;

    enfin pour envisager sérieusement la décroissance, il faut penser à des solutions qui maitrisent la croissance démographique dans les pays pauvres. C’est un sujet tabou.

    Ces quatre propositions ne sont pas avancées par Greta Thunberg et son équipe parce qu’elles remettent en cause le capitalisme. Il y en a d’autres, plutôt que de traquer les automobilistes, il serait peut-être temps de penser l’occupation de l’espace. On a vidé les centres-villes au motif de les rendre moins polluées, mais on a développé à la sortie des villes des zones commerciales hideuses qui nécessitent l’usage de la voiture et qui favorisent le développement des circuits longs, tout en artificialisant l’espace. C’est une mesure très simple à prendre, interdire la concentration des commerces. J’aurais pu aussi avancer comme solution la lecture obligatoire dans les écoles des œuvres de Jean Giono, Les vraies richesses et Triomphe de la vie, qui sont selon moi les deux meilleurs traités d’économie qu’on n’ait jamais écrits et qui sont une belle introduction à la critique de la société de consommation[22].

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    Le maire de Langouët, Daniel Cueff, a pris il y a quelques temps un arrêté contre l’usage des pesticides sur le territoire de sa commune à moins de 150 mètres des habitations. C’est un arrêté qu’on peut juger timide, mais qui objectivement va dans le bon sens puisqu’il vise à la fois à protéger la santé de ses concitoyens, les sols, et qu’en même temps il montre qu’il faut agir au niveau local. Mais voilà, les choses ne sont pas si simples, la préfète du coin, Michelle Kirry, pour ne pas la nommer, traîne le maire devant tribunal administratif[23]. Elle ne dit pas qu’elle une empoisonneuse, mais qu’en tant que préfète elle doit faire appliquer la loi, même si cette loi est criminelle. On connait ce genre de discours, il a servi à justifier l’instrumentalisation de la justice et de la police pendant l’Occupation, c’était celui de Maurice Papon ou de René Bousquet. Il est appliqué tous les samedis contre les gilets jaunes. Le maire de Langouët passe moins souvent à la télévision que Greta Thunberg, il ne fait pas la une des magazines, son physique est bien trop ordinaire, mais en revanche il a obtenu un soutien important dans la population. Des maires dissidents, il y en a d’autres. Par exemple à Le Perray-en-Yvelines où le maire, pourtant issu du PS, Paulette Deschamps a pris un arrêté similaire à celui de Daniel Cueff. Tout de suite elle a dû se confronter au sous-préfet Michel Heuzé qui a ressorti les vieux arguments de l’application de la loi[24]. Ces exemples sont intéressants parce qu’ils montrent que plutôt que de blablater sur des grands principes très vagues, le combat peut se mener au niveau local, et que c’est plus efficace que de faire des photos sur son voilier zéro carbone. Et en même temps ils montrent ce que sont les préfets et les sous-préfets : le bras armé d’une politique économique et sociale au service des puissants. Ils sont en guerre avec les populations pour les empêcher de prendre des initiatives.

     

    PS : je conseille vivement pour ceux qui lisent l’anglais l’ouvrage de Cory Morningstar, The manufacturing of Greta Thunberg, Books on demand, 2019. C’est un travail très documenté dont je me suis servi pour la première partie de ce texte. Je souhaite vivement qu’il soit traduit en français, il mérite une très large diffusion.



    [4] C’est un prix de monopole parce que Greta Thunberg n’a pas de concurrent.

    [10] Aurélien Bernier, Le Climat, Otage De La Finance - Ou Comment Le Marché Boursicote Avec Les "Droits À Polluer, Mille et une nuits, 2008. Dans cet ouvrage l’auteur démonte très clairement la méthode consistant à trouver des solutions uniquement par le marché, alors que c’est le marché lui-même le problème.

    [12] L’autre créneau qui paie très bien et sur lequel fondent les ONG, c’est le sauvetage des immigrants, là aussi on joue sur l’émotion, et l’image du petit Aylan a été un levier énorme pour abonder les caisses des ONG. https://www.bfmtv.com/international/migrations-l-europe-sous-le-choc-apres-la-photo-d-un-enfant-mort-noye-911785.html

    [15] Guy Debord, La planète malade, article écrit en 1971, il avait été prévu pour être publié dans le numéro 1 » d’Internationale situationniste. Il n’a été publié que tardivement, en 2004 chez Gallimard.

    [16] Bernard Mandeville, Fable of the Bees: or, Private Vices, Publick Benefits, il s’agissait à l’origine d’un poème publié en 1705, il devint ensuite un texte en prose qui expliquait le poème, il fut écrit et publié en 1714.

    [17] fundedbyme.com/sv/campaign/8227/we-dont-have-time/ 

    [19] James Galbraith, The Predator State: How Conservatives Abandoned the Free Market and Why Liberals Should Too, Free Press, 2008. 

    « Acte XL, les parapluies sont de sortie, les gilets jaunes ne sont pas en sucreDu rôle des préfets et de la psychiatrie dans la dictature qui se met en place »
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    1
    Ben
    Mardi 20 Août à 14:00

    Très bon article, merci. Tout ça vient confirmer les réflexions de René Riesel et Jaime Semprun ( "Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable", 2008) qui écrivaient notamment :

     "Il fallait seulement qu’une fois un seuil franchi dans les atteintes aux équilibres naturels, dites « externalités négatives », le management capitaliste apprenne à en reconnaître la positivité possible et en vienne à envisager là, à travers la seule « prise de conscience » qu’on puisse mettre à l’actif des experts catastrophistes, un gisement de profitabilité perpétuelle dont il ne lui restait plus qu’à convaincre donneurs d’ordres et actionnaires."

    Tout le tintamarre autour de Greta Thunberg et son slogan We don't have time s'insèrent parfaitement dans cette stratégie globale.

    2
    Mardi 20 Août à 18:26

    J'ai relu le texte de Debord qui date de 1971, La planète malade, le texte n'est pas très bon, mais il y a une très bonne intuition de ce qu'est la marchandise "catastrophe écologique". Le texte de Cory Morningstar est très détaillé sur les liens entre la start-up Greta Thunberg et la nébuleuse du Green Washing. La question qui me semble centrale au delà de ces pitrerie c'est que si c'est la logique du marché qui gère les problèmes qu'elle a engendré on n'est pas sorti de l'auberge. Mais il m'est venu à l'esprit que Mai 68 c'était déjà le premier assaut contre la modernité, et c'est pour ça qu'on a commencé à cette époque à s'intéresser à l'écologie. 

    3
    Ben
    Mercredi 21 Août à 08:32

    Il ne faut pas oublier que pendant de longues années, et cela malgré l'appel du club de Rome, la question écologique ne faisait pas consensus parmi les décideurs (souvenons-nous des années 80), c'est seulement à partir du moment où on a commencé à y voir une possibilité de nouveaux profits, en enrôlant ingénieurs et scientifiques dans cette nouvelle croisade, qu'un changement complet d'attitude s'est opéré dans les hautes sphères dirigeantes. Là dessus beaucoup avaient vu juste en prévoyant que la nature allait faire l'objet d'une gestion bureaucratique qui peut très bien se faire sous l'égide de firmes privées et qui promet de nouvelles catastrophes (les "solutions" appliquées aujourd'hui étant les problèmes de demain, exemple pilote : Le nucléaire). La marginalisation de ceux qu'on appelle les climato-sceptiques est somme toute assez récente  mais parmi ceux-là,  il y en a qui ne nient pas du tout le réchauffement climatique (qui, comme on le sait,, n'est pas le seul aspect de la crise environnementale) "seulement" le fait que l'activité humaine en serait  la cause, ceux-là se réjouissent de la fonte des glaces qui ouvre de nouveaux champs d'exploration pour l'exploitation pétrolière, ils peuvent d'ailleurs très bien s'entendre avec des entrepreneurs du secteur du greenwashing sur ces nouvelles opportunités d'extension du marché qu'offre la destruction de la nature.

    4
    Mercredi 21 Août à 10:55

    Oui, il y a deux points très importants,d'abord le fait que le réchauffement climatique n'est qu'un aspect de la question, parce que réchauffement ou pas, la prédation inconsidérée oppose l'homme à la nature forcément, le second point c'est que le capitalisme de type green washing a besoin de l'autorité de l'Etat pour s'affirmer , c'est donc bien le fruit du néolibéralisme.

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