• Le brutal retournement du FMI

     

    Il y a tout juste un an, le FMI partait en guerre contre l’entêtement imbécile de la Commission européenne de continuer dans la voie de l’austérité. Pour donner du poids à ce retournement, cette vénérable institution avait avoué que si par le passé elle avait soutenu le programme meurtrier de réformes en Grèce, c’est parce qu’elle s’était fondé sur une mauvaise appréciation du multiplicateur des dépenses publiques. A partir de ce mea culpa le FMI a continué à pilonner les positions de l’Union européenne qui, sous la houlette de l’Allemagne, continue de ruiner l’ensemble des pays de la zone euro. Cela n’a pas empêché la Commission européenne, François Hollande, Barroso et Merkel de continuer à défendre une politique qui ne mène à rien de bon.

    Cette année le FMI adopte carrément des positions économiques qui le classent à l’extrême-gauche par rapport à la politique de François Hollande, tandis que celui-ci est relégué à l’extrême-droite comme supplétif des Ronald Regaan et des Margaret Thatcher. Dans une étude importante, Jonathan Ostry, chef du département recherche du FMI, et les économistes Andrew Berg et Charalambos Tsangarides, intitulée, Redistribution,  Inequality and Growth, affirment que les inégalités doivent être combattues, notamment à travers la redistribution de la richesse des riches vers les pauvres.

     Résultats économétriques

    C’est une étude économétrique simple qui met en relation la croissance d’un côté et les niveaux de correction des inégalités par l’impôt de, et l’importance des transferts de l’autre. Les inégalités sont ici évaluées à partir de l’indice de Gini[1]. L’échantillon des pays est large, les auteurs détaillent les résultats aussi bien pour les pays de l’OCDE que sur le reste du monde. En analysant la période qui va de 1950 à nos jours (2010), ils intègrent les modifications brutales qui sont intervenues dans les politiques économiques : c’est-à-dire l’affaiblissement de l’intervention étatique au fil du temps dans la correction des inégalités.

    Leurs conclusions sont d’une part que l’accroissement spectaculaire des inégalités que nous connaissons depuis trente ans engendre une croissance plus faible, mais qu’en outre cette croissance molle est fragilisée et peu durable, irrégulière. Ces conclusions indiquent que sur le plan de la politique économique, si les Etats veulent retrouver une croissance forte et régulière, qui permette de lutter contre le chômage et contre les déficits publics, les mesures que l’on peut prendre pour limiter les inégalités sont un facteur décisif.  

     Le lien entre inégalités et croissance

     Pourquoi une baisse des inégalités de revenus est-elle un facteur de croissance économique ? Il y a plusieurs raisons. Tout d’abord parce que la montée des inégalités prive les classes inférieures de revenus et donc affaiblit la demande. Ensuite parce que ces écarts qui ne peuvent évidemment pas être expliqués par les différences dans la productivité des individus, démotivent les salariés qui sont de moins en moins productifs. Ces inégalités génèrent aussi des bataillons de travailleurs pauvres qui doivent être aidés et cela pèse sur les dépenses publiques. Egalement, l’appauvrissement et le déclassement des travailleurs engendre nécessairement un accroissement de l’endettement des ménages qui finit par peser sur la croissance.

    Les économistes se sont interrogés de longue date sur la relation entre croissance et inégalités. Joseph A. Schumpeter par exemple soutenait que c’était la force croissance qui poussait le système capitaliste de marché à se dissoudre, car les populations ayant de plus en plus d’instruction étaient portées à revendiquer plus d’égalité. Pour lui cela voulait dire que le capitalisme de marché avait vécu et que tôt ou tard on irait vers le socialisme[2]. Simon Kuznets, autre grand économiste et prix Nobel d’économie, pensait également que lorsque l’économie se développait au-delà d’un certain seuil, elle engendrait obligatoirement une compression des écarts de revenu[3]. Chez ces deux économistes il y a la croyance que le développement économique engendre nécessairement une tendance à l’égalité dans la distribution des revenus. La tendance à l’égalité est alors un résultat presque naturel du progrès économique.

    D’un certain point de vue les économistes du FMI vont plus loin parce qu’ils considèrent que la lutte contre les inégalités est un facteur de production. Ils ne le disent pas bien sûr, mais ils en arrivent à la conclusion que le triomphe des idées néo-libérales emmenées par la contre-révolution politique du début des années 80 a tué la croissance et engendré la crise. En effet les économistes se sont alors rangés derrière la bannière friedmanienne en ressassant l’idée selon laquelle plutôt que de redistribuer les revenus, il fallait laisser les inégalités s’accroître car celles-ci permettaient la croissance et donc plutôt que de modifier les parts du gâteau, il fallait faire grossir celui-ci. Au bout du compte les riches toujours plus riches investiraient plus, créeraient plus de richesses et plus d’emplois. Il fallait donc diminuer l’impact de la redistribution. C’est ce qu’on appelle la théorie de l’offre. En vérité, si les super-profits des riches et des multinationales s’accroissent plus vite que les possibilités d’investissements dans un monde où la demande est insuffisante, cela conduit à la création d’une bulle spéculative et donc à une crise.

    La lacune évidente de l’étude du FMI est que celle-ci n’explique pas pourquoi les mesures tendant à corriger les inégalités engendrées par le marché, ont été peu à peu abandonnées. La première raison selon moi c’est la mondialisation et la déréglementation des marchés qu’elle a engendrée et nécessité. En effet en mettant en concurrence des pays fortement structurés, développés, où l’Etat joue un rôle décisif dans la correction des inégalités, avec des nations où l’Etat est faible, la protection des salariés mal assurée, avec un impôt faiblement progressif, la mondialisation oblige à un alignement par le bas de la protection sociale.

    Quoi qu’il en soit, l’étude du FMI indique que les Etats nationaux doivent revoir leur politique économique dans le sens du combat pour l’égalité.

     Mesures de politique économique

     Comment lutter contre les inégalités de revenus ? Le chemin le plus évident qui est d’ailleurs suggéré par l’étude du FMI, est l’impôt progressif sur le revenu et les transferts. En effet depuis trente ans, et de partout dans le monde, la progressivité de l’impôt sur le revenu a été affaiblie, de même, toujours au nom de la théorie de l’offre, les impôts sur les entreprises ont fortement baissés. Ces baisses d’impôts expliquant aussi pour partie le manque de recettes fiscales qui engendre les déficits publics. Mais on voit bien qu’il est difficile de faire machine arrière sur ce point, essentiellement parce que dans une économie mondialisée, la baisse des impôts est une arme défensive pour protéger la compétitivité.

    Nous pouvons ici suggérer ici plusieurs autres pistes pour combattre les inégalités de revenus.  D’abord sortir de la mondialisation, c’est à mon sens le premier pas pour que les Etats nationaux retrouvent la maîtrise d’une redistribution de la richesse entre les classes. Ensuite, on peut également augmenter – ou dans certains pays créer – un salaire minimum qui entraîne naturrellement un tassement des inégalités. Mais il y a un autre volet qui est rarement évoqué, c’est celui des nationalisations : en effet un fort secteur nationalisé non seulement permet de lutter contre les monopoles – dans l’énergie, la distribution de l’eau ou en ce qui concerne les autoroutes – mais empêche aussi la baisse des salaires dans le secteur privé. La grande braderie qu’ont été les privatisations en France mais aussi de partout dans le monde ont aggravé les inégalités de revenus, notamment en permettant de racketter sans le moindre risque des marchés captifs.

    Autrement dit, les suggestion du FMI s’inscrivent complètement à la gauche de la politique de François Hollande qui s’est inscrite elle complètement dans la continuité des principes économiques des Reaganomlics ! Elle fait apparaître que la politique européenne d’austérité est non seulement indigne d’un gouvernement de gauche sur le plan de l’éthique, mais aussi complètement inefficace du point de vue économique puisqu’elle entraîne toute la zone euro dans la spirale de la déflation et de la stagnation.

     Conclusion

     

    Le Washington post du 26 février dernier titrait lors de la parution de cette étude du FMI : « Les communistes se sont emparés du FMI ». C’était une manière ironique de souligner le changement d’attitude du FMI depuis au moins un an. Est-ce que cette étude qui vien après l’autocritique du FMI sur la question des politiques d’austérité, et aussi après l’invalidation des travaux de Reinhart et Roggof sur le lien entre croissance et austérité, va faire bouger les choses sur le plan politique ? Apparemment pas. On a vu au contraire qu’Hollande à profiter de l’invalidation des thèses néo-libérales pour au contraire les adopter, suggérant que les transferts d’argent public devaient se faire dans le sens de la collectivité vers les calsses aisées et non vers les salariés. On a     vu récemment encore l’incroyable Olli Rehn accuser Paris de ne pas respecter ses promesses de baisse des dépenses publiques et réclamer encore davantage d’efforts.

    En tous les cas cette étude prive Hollande et en général toute la bureaucratie européenne de ses argument sfavoris en faveur d’une théorie de l’offre qui ferait reculer encore un peu plus les Etats au profit de la logique des marchés.

     

    Liens

     

    http://www.imf.org/external/pubs/ft/sdn/2014/sdn1402.pdf

    http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/2014/02/26/communists-have-seized-the-imf/

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/02/26/bruxelles-doute-que-paris-puisse-ramener-son-deficit-sous-les-3-du-pib-en-2015_4373522_3234.html



    [1] L’indice de Gini varie de 0 à 1. S’il est égal à 0, c’est le communisme parfait : tout le monde reçoit la même part de la richesse produite, s’il est égal à 1, une seule personne possède toute la richesse. On calcule généralement l’indice de Gini avant impôt, après impôt et après transferts. Plus l’écart entre ces trois valeurs est fort et plus la redistribution des revenus est forte. Depuis trente ces écarts se sont réduits dans presque tous les pays du monde.

    [2] Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1942.

    [3] Economic Growth and Income InequalityThe American Economic Review, vol. 45, no 1, p. 1-28, 1955

     

    « Eric Hazan, L’invention de Paris, Le seuil, 2004Ukraine »
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