• La sociale, Gilles Perret, 2016

     

    La sociale, Gilles Perret, 2016

    L’originalité de la Sécurité Sociale

     

    C’est un film militant qui à travers la défense de la Sécurité Sociale, vise à encourager les luttes sociales pour la transformation de la société dans un sens positif. Le film va donc raconter une histoire singulière, une histoire française pour tout dire. La Sécurité Sociale à laquelle les Français tiennent tant[1], et qui est citée en exemple par le prix Nobel d’économie Paul Krugman[2], est une institution singulière dont le fonctionnement pose des problèmes spécifiques pour l’analyse économique. La sécu c’est une couverture sociale qui échappe à une gestion patronale, c’est aussi une question de solidarité l’inverse de l’individualisation du risque. Contrairement à ce que les politiciens de droite racontent, son mode de financement s’apparente non pas à des « charges sociales », mais à un salaire différé qui est aussi mutualisé. Dans le film de Perret, les intervenants auront à cœur de démontrer que sa logique ne doit pas s’appuyer sur une approche coûts-avantages, mais qu’au contraire elle doit se développer en marge de la logique du profit. Pour autant, ainsi que le soulignait Krugman, la Sécurité Sociale parce qu’elle s’appuie sur une gestion collective est bien plus efficace que le système américain de privatisation de la couverture des risques sociaux. Krugman soulignait que si on prenait le simple coût des dépenses de santé aux Etats-Unis et en France, on se rendait compte que les Américains dépensent deux fois plus que les Français dans ce domaine et qu’ils ont des résultats plus mauvais aussi bien en terme de morbidité et d’espérance de vie. Les chiffres montrent qu’en termes purement gestionnaires, la Sécurité Sociale est bien plus efficace aussi en ce qui concerne l’utilisation de l’argent. Pour autant, il serait erroné de regarder les dépenses de Sécurité Sociale comme des dépenses utiles et efficaces destinées seulement à améliorer la qualité du capital humain. Le simple fait de considérer la Sécurité Sociale comme un droit, la fait sortir de la simple catégorie des biens marchands, et donc elle échappe pour partie à la logique de l’accumulation du capital. 

     

     La sociale, Gilles Perret, 2016

    La sociale, Gilles Perret, 2016 

    On remarque que pour les ennemis d’une gestion collective des risques, c’est une aubaine que de mettre dans un même ensemble les dépenses étatiques et les dépenses de Sécurité Sociale. En effet, c’est en ajoutant les dépenses de Sécurité Sociale aux impôts que la France arrive à dépasser les 45% de prélèvements obligatoires. Evidemment, si aux dépenses publiques aux Etats-Unis on ajoute les dépenses privées de santé, on va arriver à un poids à peu près similaire dans les deux pays. C’est donc parce que la Sécurité Sociale gère aussi bien la Santé, que la Vieillesse et la Famille, que le poids des prélèvements obligatoires est aussi élevé. Aux Etats-Unis, une large partie des retraites et des dépenses de santé est au contraire privatisée.

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    Le budget de la Sécurité Sociale est très élevé, en tout 371 milliards d’euros en 2016. C’est le premier budget des administrations publiques en France. Une partie de ces dépenses est toutefois financée maintenant par l’Etat qui s’engage à combler les déficits, sous la condition qu’il puisse avoir son mot à dire sur la gestion de cet organisme paritaire. Evidemment dès qu’il y a un déficit – en 2016 il sera de 9,1 milliards d’euros – les sommes apparaissent colossales, pourtant si on regarde l’exercice en cours, il ne devrait être que de 2% du total des sommes engagées. Mais ce déficit sert surtout à avancer des mesures de restrictions des dépenses, ou des mesures rampantes de privatisations, notamment avec le développement des complémentaires santé, se mettent en place des fausses mutuelles qui sont en réalité des compagnies d’assurances privées.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Dans le jargon des macro-économistes, les dépenses de Sécurité Sociale sont aussi des stabilisateurs économiques. C’est-à-dire qu’elles ne sont pas sensibles à la conjoncture, et donc qu’elles assurent un volume de demande constant qui maintient l’activité économique. Cela permet d’amortir les aléas de l’économie, et donc explique pourquoi en France la crise de 2008 a été moins violente que dans de nombreux autres pays. Ces dépenses ont donc un double intérêt, d’abord elles permettent à tout le monde d’accéder à des soins de qualité, mais ensuite, elles jouent un rôle sur la dynamique de la croissance puisqu’elles améliorent la productivité des travailleurs, comme l’éducation par exemple.

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    Tout cet ensemble de faits expliquent que dès lors qu’on diminue les remboursements ou qu’on limite l’accès aux soins, au nom de la sacro-sainte responsabilité individuelle, c’est ressenti douloureusement par la population. Le cas de la Grèce est emblématique à cet égard, les différents mémorandums qui ont diminué les remboursements des frais de santé et les retraites, ont accéléré le ralentissement de la croissance, et dissuader les Grecs de se soigner ce qui a des conséquences lourdes sur l’Etat du pays. Mais c’est aussi le cas maintenant de la France, même si c’est moins marqué[3].

     

    La Sécurité sociale issue des luttes sociales

     

    Le film de Perret va s’étendre plus particulièrement sur la façon dont la Sécurité Sociale a été mise en place, et aussi les assauts répétés contre lesquels elle doit se défendre. L’idée d’une couverture sociale collective remonte à l’Allemagne de Bismarck. Mais en France, même si c’est une vieille revendication syndicale, la bataille s’engagera véritablement avec le Front Populaire[4]. C’est-à-dire lorsque des hommes et des femmes issus de la classe ouvrières entreront à l’Assemblée nationale. Cependant, le chaos de la fin des années trente obligera à rapporter ce projet. Dans sa phase moderne, la Sécurité Sociale est portée par deux documents décisifs : d’un côté Le rapport Beveridge, publié en 1942 et qui annonce la fondation d’une prise en charge des risques des travailleurs par l’Etat[5], et puis de l’autre, le programme du CNR qui développe une logique économique qui exclut un grand nombre d’activités de la dictature des marchés[6], d’où les nationalisations de  vastes pans de l’économie nationale, et bien sûr un financement original des risques sociaux. Ces deux documents soulignent que la prise en charge collective des dépenses de Sécurité Sociale contribue non seulement au bien-être des populations, mais assure aussi une modernisation radicale de la société. Le rôle des syndicats a été déterminant, que ce soit en Angleterre ou en France. Il faut bien se souvenir que même si la collectivité reconnait l’importance des avancées sociales sur tous les plans, le patronat traine toujours les pieds, arguant que cela engendre de nouvelles charges qui plombent la compétitivité sur les marchés internationaux.

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    Assaut sur la Sécurité Sociale

     

    La logique non marchande de la Sécurité Sociale ne pouvait pas plaire au patronat et à ses alliés. Dès le début on tenta d’en diminuer l’importance. D’abord on s’attaqua à la gestion paritaire. L’Etat ne devait pas s’en mêler, c’était une sorte de pacte social : le patronat avait ¼ des sièges et les syndicats les ¾. Puis subrepticement on introduisit la parité à 50-50 en 1967. Et donc bien que minoritaires en importance, le patronat pouvait contrôler facilement la gestion de la Sécurité Sociale, par exemple en votant comme un seul homme pour un syndicat « ami ». Le prétexte de la Guerre froide était tout trouvé pour combattre la CGT. A l’époque c’est FO qui se colla à cette tâche de collaboration. Le film insiste sur la responsabilité de Pompidou dans le développement du discours gestionnaire.

    L’autre tactique pour saborder la Sécurité Sociale a été de diviser celle-ci en branches, vieillesse, maladie, famille. Cela a permis d’intégrer le discours de la rentabilité et donc du fameux trou de la Sécurité Sociale qu’on ressort depuis près de 40 ans pour imposer des coupes, des limitations de soins. Le discours gestionnaire visant l’équilibre des comptes, a permis également lorsqu’Alain Juppé était premier ministre de réintroduire une participation de l’Etat qui de fait réintroduisait l’Etat dans la gestion.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Sur le long terme, si le patronat et les politiciens de droite s’attaquent à la Sécurité Sociale, c’est aussi parce que la santé, la vieillesse, sont des risques qui peuvent rapporter gros dans le cadre d’une privatisation avancée. Ce n’est pas un hasard si Denis Kessler, ancien maoïste, ami de DSK, mais aussi numéro 2 du MEDEF et patron du groupe d’assurances SCOR, a avancé en 2007 qu’il fallait en finir avec les archaïsmes du CNR. L’offensive patronale n’est pas seulement idéologique, elle se double d’une volonté de s’approprier de nouveaux marchés rentables et sûrs, si possibles garantis par des financements étatiques.

     

    Les hommes qui ont fait la Sécu

     

    Le film montre le rôle des militants communistes et cégétistes notamment dans la construction de la Sécurité Sociale. Outre Marcel Paul il donne une grande importance à Ambroise Croizat qui restera toute sa vie un militant modeste à l’écart des tentations de l’argent. Il est vrai qu’il était issu d’une famille ouvrière plutôt démunie[7]. Ses obsèques seront célébrées en 1951 comme il se doit. Rebsamen, ministre du travail « socialiste », un peu bouffon se fait remarquer dans le film en disant que finalement Ambroise Croizat et Marcel Paul ce n’est pas grand-chose, que le principal du travail ce fut le général De Gaulle.

     La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Bien entendu le général De Gaulle joua un rôle important en appuyant ce mouvement, il ne peut être nié. Les raisons pour lesquelles il agit ainsi sont multiples, outre qu’il avait une fibre sociale marquée, il avait le souci de rassembler le peuple français, et donc de ne pas exclure les communistes et les syndicalistes de la reconstruction de la France. Il faut se souvenir qu’à l’époque la dette publique de la France était de 239% du PIB et que Mendès-France le chantre de la deuxième gauche gestionnaire démissionna pour marquer son désaccord avec le chef de la France Libre. Il voulait, avant de développer des lois sociales, passer par la case austérité. Il pensait que le général échouerait et que cela finalement le grandirait aux yeux des Français. Heureusement que De Gaulle ne l’écouta pas puisque c’est en effet par la croissance et l’inflation que la dette disparut rapidement de l’horizon.

     

    La forme du film militant

     

    Le film de Gilles Perret est diffusé à travers les réseaux militants, mais il a aussi la particularité de vouloir donner la parole à des gens humbles, issus de la classe ouvrière, comme Jolfred Frégonara, un militant cégétiste de 93 ans qui a mis en place les caisses de la Sécurité Sociale dans le département de Haute Savoie en 1946, ou cette femme médecin hépatologue qui explique le sens de l’engagement public au-delà du gain pécuniaire, et donc par contrecoup les effets délétères des réformes de la Sécurité Sociale. On y trouvera aussi outre des interventions motivées d’enseignants du supérieur sur l’histoire et la réussite de la Sécurité Sociale, comme sur les assauts contre cette institution. Bien entendu, il y a des contrepoints, comme ces images de Rebsamen qui au contraire le montre niant le rôle des militants syndicalistes dans le développement de la Sécurité Sociale. Ce qui fait toujours un peu bizarre chez un politicien qui se prétend de gauche. Il est très agacé qu’on lui demande des explications et ne prend même pas le temps de s’asseoir pour répondre, affichant un clair mépris pour ces gueux qui osent lui demander des comptes.

     A ces interviews tournées au présent, sont joints aussi des documents d’archives qui remettent en perspective les luttes ouvrières. Gilles Perret fait le lien entre ces images de foules imposantes et revendicatives et la mise en place des réformes sociales, ce qui veut dire que ces avancées n’ont été obtenues que par la mobilisation des syndicats. Ces foules agissantes qui prennent leur destin en main montrent qu’un autre monde est possible à condition évidemment de se battre et de ne pas perdre son temps dans des luttes oiseuses et sans importance, mais en se concentrant sur ce qui entrave le développement du capital et de sa puissance de coercition sur nos vies. 

    La sociale, Gilles Perret, 2016 

    Nota bene : Jolfred Frégorana que l'on voit dans le film est décédé en août 2016, on en profite pour saluer ici la mémoire de ce militant humble et dévoué.

     

     


    [1] http://www.medsyn.fr/perso/g.perrin/cyberdoc/controverses/secu/sondageSOFRESsecu2007.htm

    [2] Paul Krugman, L'Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008 

    [3] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2016/09/06/97002-20160906FILWWW00136-france-faute-d-argent-les-plus-pauvres-sacrifient-leur-sante.php

    [4] Il y avait déjà depuis la fin de la Première Guerre mondiale des tendances qui allaient dans ce sens, mais elles étaient plutôt éparpillées. Pour ceux qui s’y intéresseront ils peuvent consulter http://www.fredericbizard.com/histoire-de-la-protection-sociale-en-france/

    [5] http://sourcebooks.fordham.edu/halsall/mod/1942beveridge.html

    [6] http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20130527trib000766746/70-ans-apres-que-reste-t-il-du-programme-du-conseil-national-de-la-resistance.html

    [7] La professionnalisation de la gestion des caisses de Sécurité Sociale engendreront des scandales financiers à répétition. Outre l’affaire très médiatisée de l’assassinat de René Lucet qui menait grand train, il y en a bien d’autres, http://www.numerama.com/f/89577-t-scandale-a-la-securite-sociale-sur-les-cagnottes-secretes-des-cpam.html

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