• La Russie et la stratégie occidentale

    De la situation en Russie et ses conséquences

      

    Le journal Le monde après avoir été « le journal de référence » est en train d’atteindre des sommets dans la désinformation. Le titre du jeudi 18 décembre 2014 est à lui tout seul un programme. En effet, il sous-entend que la guerre économique entre la Russie et l’Occident est terminée, et en outre que les problèmes que connait la Russie est le seul résultat des sanctions économiques. En outre, pour que la « guerre économique » contre la Russie soit gagnée, il faudrait que Poutine recule dans la Donbass aussi bien qu’en Crimée, ce qui ne semble pas à l’ordre du jour.

    C’est une évidence que la Russie connait, avec la chute spectaculaire du rouble des problèmes de grande ampleur, et le nier serait idiot. Cette chute a obligé la Russie à vendre des devises étrangères pour soutenir le cours de sa monnaie. Les sorties de capitaux sont évaluées à 160 milliards de dollars. L’erreur de Poutine est très certainement de ne pas avoir rétabli un contrôle des changes, à croire que parmi ses conseillers il en reste encore qui sont travaillés par les idées libérales. Il reste évidemment à Poutine la possibilité d’utiliser cette arme dans les jours qui viennent.

    Même si les temps sont durs, il est pourtant erroné de considérer que les problèmes du rouble sont liés directement aux sanctions économiques. Ils sont d’abord le résultat de l’effondrement du cours du pétrole dont le prix du baril a chuté en dessous des 60 dollars. Cette valeur est en effet la valeur pivot. En dessous de ce prix, l’exploitation du gaz de schiste n’est plus rentable pour les Etats-Unis, c’est pour cette raison que les spécialistes pensent que celui-ci va remonter rapidement vers le mois de février. Ce n’est pourtant pas certain.

    Cette situation rend comme on dit les marchés boursiers très nerveux. Orientés à la baisse eux aussi, leur chute peut tout à fait entraîner une nouvelle crise financière de grande ampleur. En attendant les Européens sont très divisés et plus tentés par le dialogue – sans trop dire sur quoi – que par l’affrontement. Hollande et Juncker jouent l’apaisement, bien que la situation ne soit pas claire en Ukraine, mais Donald Tusk, le président du Conseil de l’Europe, pousse au durcissement des sanctions sous la pression des Américains et de l’OTAN. 

    Les sanctions sont-elles efficaces ? 

    A court terme, elles pénalisent à la fois l’Europe et la Russie, les Etats-Unis ne sont pas vraiment concernés, n’ayant que très peu d’intérêts en Russie, ils sont tout à fait d’accord pour les sanctions. Il est encore assez difficile aujourd’hui de dire qui est le plus touché par ce phénomène. Les chiffres qui circulent sont d’ailleurs en la matière assez fantaisistes. La seule chose qui est sûr c’est que les Etats-Unis ne sont pas concernés par les conséquences de ces sanctions, même si ils ont poussé dans ce sens à travers l’OTAN. Les Européens achètent du gaz russe et vendent des produits manufacturiers et alimentaires à la Russie.

    Face à ces décisions les Russes ont commencé à réorienter leurs échanges et leur système de production, c’est ce qu’a annoncé du reste Poutine dans sa conférence du 18 février : il va continuer à assurer l’indépendance de son pays. On voit par ailleurs l’un des défauts du système de libre-échange, c’est qu’il rend un pays dépendant des soubresauts de la politique extérieure. La stratégie occidentale, c’est d’obliger la Russie à l’alignement sous peine de sanction. On remarque que l’idée des sanctions économiques est présente de partout, c’est l’un des leitmotivs de l’Union européenne, les pays membres doivent s’alignés sur la politique budgétaire dictée par Bruxelles, sous peine de sanction. Cette menace latente est évidemment peu compatible avec l’idée de démocratie, fut-elle seulement parlementaire.

    Comme on le voit dans le graphique ci-dessous que j’emprunte à Jacques Sapir, la tendance de la production industrielle est à la hausse. Il semble que cela signifie une stratégie de substitution aux importations. Certes le rouble a souffert sur les marchés internationaux, et la Russie a dû en soutenir le cours en injectant massivement des devises. Mais cette hémorragie paraît stoppée. Ce qui voudrait dire que les marchés ne parient plus sur un effondrement de cette monnaie. Il va de soi qu’une baisse du rouble face au dollar et surtout face à l’euro va renforcer le potentiel d’exportation de la Russie et accélérer le processus de ré-industrialisation de la Russie.

     

    La meilleure des preuves que la stratégie des sanctions a échoué a été apportée par la rencontre impromptue entre François Hollande et Vladimir Poutine à Moscou. François Hollande est un des rares dirigeants européens qui puissent encore avoir des relations directes avec les Russes. La France ne vise pas seulement à livrer les Mistral à la Russie, mais elle tente de se rendre indispensable pour apaiser les tensions entre l’Europe et la Russie. On a vu Poutine ménager Hollande qui en a bien besoin par ailleurs. La vérité est que l’Europe est divisée sur les sanctions. Si la Pologne et les pays baltes poussent dans le sens d’un isolement de la Russie, les Allemands et les Britanniques sont plus modérés, quant aux pays du sud de l’Europe, la France, l’Italie et l’Espagne, ils y sont franchement hostiles.

    Le sommet de Brisbane où Poutine a été si mal traité, est symbolique. En effet de nombreux dirigeants voulaient exclure la Russie, du moins suspendre son adhésion au G20, mais les pays du BRICS s’y sont opposés et ont obtenu gain de cause sur ce point. Ce sont les pays anglo-saxons, les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Australie, qui poussaient à l’isolement de la Russie. Comme par hasard ce sont aussi ces pays qui sont le plus pressés de voir signé le Traité transatlantique.

      

    Le nouveau président du Conseil européen – un titre qui devait symboliser le fait que l’Union fonctionne comme un ensemble avec un vrai projet – Donald Tusk est un polonais, très conservateur, très hostile à la Russie. Certes son pouvoir n’est pas très important, mais on sait déjà dans quel sens il va pousser. En tous les cas dans cette affaire on voit bien que l’Union européenne n’arrive pas à présenter un front uni face à Poutine. La plupart des dirigeants sont embarrassés par les conséquences de l’affaire ukrainienne. Il semble que les sanctions aient été décidées sans en mesurer tout à fait les conséquences à moyen terme. Il fallait effectivement ne pas penser très loin pour croire que ces sanctions feraient reculer Poutine sur la Crimée et sur la partition future de l’Ukraine.

    La situation en Russie est aujourd’hui la suivante : les sanctions ont commencé à pénaliser les Russes dans leur vie quotidienne, c’est vrai. Mais pas au point de rendre Poutine impopulaire, c’est même l’inverse qui se produit. Sur la scène intérieure, les Russes font bloc contre les occidentaux qui sont accusés de tous les maux. Il faut dire que beaucoup de Russes ont encore en mémoire la façon dont leur pays a été pillé par les Occidentaux au moment de la transition vers l’économie de marché.

    La Russie est-elle isolée ?

     

    Il y a quelques semaines je signalais que contrairement à ce que racontent les journaux occidentaux, la Russie n’est pas isolée sur la scène internationale, malgré les sanctions économiques imposées. Les BRICS ont notamment réussi à mettre en place une banque internationale pour renforcer leur coopération économique. Le 11 décembre Poutine était à New Delhi pour signer un contrat très important qui lie la Russie et l’Inde aussi bien en matière de livraison de réacteurs nucléaires, qu’en matière de coopération militaire. Le contrat porte donc aussi sur la livraison d’hélicoptères d’attaque et l’implantation d’usines qui fabriqueront des pièces détachées pour les systèmes d’armement.

    Il y a quelques jours John Kerry – le secrétaire d’Etat américain – voulait croire à un isolement de la Russie sur la scène internationale. Mais les Etats-Unis ont échoué à réactiver les vieux schémas de la Guerre Froide.

    Si on regarde que la Russie coopère activement avec la Chine, l’Inde et le Brésil, cela représente à vue de nez la moitié de l’humanité. Egalement la Russie a entamé un partenariat dont on parle très peu avec Israël, or ce pays est à la pointe de la recherche dans les hautes technologies et l’armement. En outre ce sont tous des pays qui ont une économie plutôt dynamique – quelles que soient par ailleurs les aberrations sociales de ces pays – et des excédents de devises énormes. Si on regarde par ailleurs les errements des Etats-Unis en matière de politique étrangère, c’est à l’inverse le bloc transatlantique qui parait de plus en plus marginalisé sur la scène internationale. Et cela s’aggravera avec la montée en puissance des BRICS dans la maîtrise des nouvelles technologies.

     

    Si la question russe à travers la crise ukrainienne est si importante aujourd’hui, c’est aussi parce que nous sommes dans un monde instable sur tous les plans. Face à la perte de leadership des Etats-Unis, le désordre s’est installé. A la fin des années quatre-vingts le système soviétique s’est effondré, il semble bien qu’aujourd’hui se soit son pendant occidental qui soit en train de courir à l’abîme. L’effacement de l’hégémonisme américain n’est que le reflet de sa décomposition économique et sociale.

     

    Liens

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/19/l-europe-partagee-sur-l-attitude-a-adopter-face-a-la-russie_4543508_3214.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20141211trib0834d07af/l-inde-s-offre-douze-reacteurs-nucleaires-russes.html

    http://russeurope.hypotheses.org/3100

    http://www.lecourrierderussie.com/2014/12/poutine-hollande-moscou/

    http://www.challenges.fr/monde/20141204.REU1522/pour-john-kerry-la-russie-s-est-isolee-elle-meme.html
     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 23 Décembre 2014 à 09:27
    T'as des roubles pour allumer la cheminée ?
    Poutine s'en bat le steack des sanctions occidentales, mais comme je l'avais prévu il y a plus d'un an, les russes peuvent se torcher le cul avec les roubles, désormais ! La conséquence ? Pour Poutine et ses potos oligarques exilés à Londres, rien. Pour le peuple russe, ça sera une autre histoire !
    2
    René Teboul
    Jeudi 25 Décembre 2014 à 10:18
    Erreur
    Thierry tu as une analyse très sommaire et tu me lis très mal. Les Russes peuvent se torcher le cul, dis tu. ce qui est non seulement vulgaire mais faux. je pense que tu n'as pas compris combien l'Occident était mal barré dans cette affaire, et surtout contrairement aux imbéciles commentateurs, les Russes ne sont pas isolés, parce que la Chine, l'Inde, le Brésil, Israël, ce n'est pas rien, c'est même la partie la plus dynamique du monde. Que crois-tu ? Que les Russes vont se suicider ? Que les Russes vont renverser Poutine qui n'a jamais été autant populaire ? Les Américains et l'OTAN ont une sale image de partout, et pas qu'en Russie.
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