• La révolte contre le tourisme

     

    Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
    Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
    Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
    Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

    Charles Baudelaire, Le voyage

     

    La révolte contre le tourisme 

    Les Vénitiens manifestent contre la destruction de leur ville par le tourisme

     

    Les raisons de la colère 

    Cet été on a assisté à un mouvement de révolte inédit : les habitants des régions concernés commencent à se révolter contre le tourisme[1]. Certes des mouvements de ce type existaient depuis longtemps, mais ils prennent un tour nouveau parce qu’ils se développent presque simultanément de partout tout autour de la Méditerranée, et surtout ils sont massifs. Evidemment on peut toujours se rassurer en pensant que ce mouvement est juste un mouvement contre le tourisme de masse. Mais non, c’est le tourisme en lui-même qui est dénoncé et critiqué dans ses fondements. Pour comprendre ce mouvement de colère, il faut partir de l’idée simple selon laquelle le tourisme est un des aspects les plus néfastes de la mondialisation. Il est mauvais en soi et pour soi. Des milliers d’études le montrent, le tourisme pollue et détruit l’environnement :

    - il augmente les émissions de CO2 parce que les touristes se déplacent et n’existent qu’en couvrant des espaces de plus en plus importants, en avion, en bus, en train ou en voiture. L’Organisation Mondiale du Tourisme estime que cette activité est responsable de 5% des émissions de CO2 dans le monde[2]. Evidemment cette évaluation est variable. Si Paris est la première destination touristique du monde, c’est aussi la ville qui voit son niveau de pollution atteindre des sommets à cause justement du tourisme, c’est en effet toutes les années plus de 30 millions de touristes qui passent par la capitale[3] ; 

    La révolte contre le tourisme 

    Les Grecs qui subissent déjà la politique de pillage de l’Union européenne sont en plus condamnés à subir les hordes de touristes qui déferlent sur Athènes 

    - il détruit même l’objet de ses désirs. Que ce soit Venise ou Athènes, le tourisme menace ces sites classés comme des merveilles de l’humanité de destruction massive par l’excès du nombre de leurs visiteurs. Sur la Côte d’Azur le tourisme a engendré un bétonnage du littoral qui a défiguré une région magnifique et qui par capillarité a détruit aussi la Provence qui dans le temps était aussi une région agricole ;

    - le tourisme induit un aménagement du territoire qui le plus souvent fait grimper les prix des logements et chasse les autochtones de leurs lieux d’origine, alors qu’ils sont évidemment partie prenante de la culture locale. Dans le même ordre d’idée, le tourisme demande la production d’infrastructures qui consomment une grande quantité d’espace naturel : routes autoroutes, aéroports, mais aussi la mise aux normes de consommation des centres-villes, avec leurs zones piétonnes, leurs faux pavés, leurs faux magasins de souvenirs authentiques, leurs faux cafés et leurs fausses terrasses. 

    La révolte contre le tourisme 

    A Barcelone on dénonce le comportement irrespectueux des touristes 

    Mais les dégâts causés par le tourisme ne s’arrêtent pas là. Il produit aussi un grand remplacement, en Provence non seulement les deux tiers de la population n’en est pas originaire, mais presque plus personne ne parle le provençal, ni même avec un accent prononcé. Il y a une normalisation des comportements dans tous les domaines. A Venise, il n’y a plus de Vénitiens depuis longtemps qui parlent le Vénète. Dans le temps il y avait une économie diversifiée autour de Venise, de l’agriculture, de la pèche, mais aussi de l’industrie. Toutes ces activités ont disparu pour être remplacées par des emplois dans la domesticité, c’est-à-dire pour servir le touriste[4]. En même temps de nouveaux habitants sont venus s’installer et leurs revenus leur ont permis de chasser les plus anciennement installer. La haine s’ajoute à la haine, et il vient que le touriste est méprisé et pris pour ce qu’il est, une simple source de revenus qui compense la disparition des activités traditionnelles. Mais le coût symbolique et culturel d’un tel remplacement est très élevé. 

    La révolte contre le tourisme 

    Invasion touristique à Venise 

    Venise est le symbole de cela. Venise d’existe plus, c’est juste un décor planté là qui justifie que les touristes payent et payent le plus possible. On est évidemment loin de Canaletto. La marchandise s’est emparée de Venise et la détruite. Dans les années cinquante, 150 000 habitants peuplaient la lagune, aujourd’hui ce chiffre est passé à 50 000[5]. La dernière monstruosité ce sont ces bateaux de croisières qui s’approchent dans la lagune et semblent écraser la ville tout entière – non seulement ses bateaux devraient être interdits, mais ils ne devraient même pas avoir le droit de s’approcher de la lagune, on se demande bien ce qu’on peut avoir dans la tête pour prendre un tel moyen de déplacement. Et quand on va sur la place Saint-Marc, ce n’est plus la place elle-même que nous photographions ou que nous voyons, mais une masse informe de touristes. 

    La révolte contre le tourisme 

    Au Pays Basque le Parisien n’est guère aimé 

    Le touriste est sale, s’habille mal, croyant être décontracté, laisse des déchets après son passage, le plus souvent il se conduit en conquérant, supposant que son argent peut tout acheter, y compris sa crasse, son manque de dignité et son imbécilité. Il ne faut pas avoir peur de le dire, le touriste est laid, et rien que son image désolante gâche le paysage. Il est majoritairement vieux, il a le ventre rebondi, l’appareil photo en bandoulière et aime prendre des selfies de lui-même comme si ça pouvait intéresser quelqu’un. Il évolue en troupeau sous la conduite d’un guide qui en général le méprise ardemment aussi. Mais on dira que ce sont des emplois, et que par les temps qui courent le tourisme est nécessaire est incontournable. En France l’emploi généré par le tourisme serait, selon l’INSEE, d’1,3 millions de personnes, soit 4% de l’emploi total[6]. Ce sont des emplois de merde pour reprendre l’expression de David Graeber[7], des emplois de fainéants, mais ils ont émergé justement comme la conséquence de la mondialisation et donc de la division du travail poussée à son extrême. La richesse de ces emplois est complètement nulle, ils ne servent que de prétexte pour faire circuler de la monnaie. Car l’idéal capitaliste, c’est la circulation de l’argent pour faire plus d’argent encore. On appelle cela un idéal de fluidité. Ces emplois ne se seraient pas développés si dans le même temps dans les pays développés on n’avait pas détruit l’agriculture et l’industrie. Mais le pouvoir de l’argent donne momentanément le sentiment au touriste qu’il maîtrise quelque chose et donc qu’il est lui-même supérieur à ceux qui le servent puisqu’il paye. On comprend bien que le mépris fonctionne dans les deux sens, car les domestiques qui les servent n’hésitent pas à montrer leur détestation. Le tourisme engendre presque naturellement une culture de la haine.  

    La révolte contre le tourisme

    C’est évidemment pire encore dans les pays en développement dont les autochtones se voient exclus des emplois et des lieux de villégiature, telle plage, en général la plus jolie, sera réservée uniquement aux touristes. Mais l’impact du tourisme sur l’environnement ne s’arrête pas là. Le touriste consomme également beaucoup d’eau. Il y a quelques décennies, l’ONU encourageait la Tunisie à se reconvertir dans le tourisme, au motif qu’elle n’avait pas assez d’eau pour entretenir une agriculture archaïque et peu productive, mais on s’est aperçu que le tourisme consommait bien plus encore du précieux liquide que l’agriculture[8], puisqu’il faut en effet se laver, construire des piscines et utiliser aussi de l’eau pour accroître la densité d’espaces verts[9]. Autrement dit on a poussé les pays du sud de la Méditerranée à abandonner l’agriculture pour économiser de l’eau, mais le but caché de cette manœuvre était de rendre ces pays dépendant du marché mondial des produits alimentaires. 

    Tourisme et consumérisme

     

    Le spectateur n’est chez lui nulle part,

    car le spectacle est partout

    Guy Debord

     

    Le tourisme est au cœur de la civilisation consumériste. C’est même lui qui lui donne son sens. Cette consommation compulsive du voyage est une compensation à l’ennui d’une vie généralement morne et sans intérêt. L’ennui n’est pas seulement la mère de tous les vices, et plus particulièrement du tourisme, elle est l’autre face de la dépendance à la consommation d’objets et de marchandises. Il en est de cette activité comme de l’immigration de masse, c’est censé nous « enrichir », économiquement et culturellement. C’est évidemment faux, car si le tourisme génère des recettes monétaires, celles-ci sont compensées et au-delà par la destruction de l’économie locale et de l’environnement naturel. En se pliant à la nécessité de consommation des touristes les travailleurs de ce secteur détruisent leur propre culture et la remplace par une culture sans racine, celle de l’argent. En outre les touristes n’ont que très peu de contacts avec les autochtones, sauf des rapports d’argent pour acheter des services ou des marchandises, et dans le cadre de ce qu’on peut appeler le tourisme sexuel qui est une autre forme de la consommation de marchandises et qui se pratique plutôt dans les pays en développement comme une forme renouvelée de colonisation ou d’esclavage. En tous les cas, il s’agit du pouvoir que donne la monnaie sur la vie d’autrui. Si le tourisme sexuel impliquant des enfants est stigmatisé de toutes parts, il existe aussi une diversification de celui-ci. La prostitution est le complément nécessaire du tourisme, et des pays comme la République dominicaine se sont spécialisés dans le tourisme sexuel à destination des femmes, mûres ou âgées[10]. Des campagnes sont menées contre la prostitution des femmes et des enfants destinée aux touristes, et à juste titre. Mais pour autant, dans son principe la prostitution des mâles des pays en voie de développement envers ces vieilles femmes seules qui s’ennuient est tout aussi condamnable. Encore pour s’en apercevoir faut-il avoir conserver un peu de sens moral, ce qui est une denrée hors de prix par les temps qui courent. 

    La révolte contre le tourisme

    « La prostitution n'est qu'une expression particulière de la prostitution générale de l'ouvrier et comme la prostitution est un rapport où entrent non seulement le prostitué mais aussi celui qui prostitue – dont l'abjection est plus grande encore - le capitaliste, etc., tombe aussi dans cette catégorie. »

    Karl Marx, Les manuscrits de 1844. 

    Mais en même temps le tourisme est le produit de la mondialisation, donc de la division internationale du travail. Le tourisme, ce n’est pas une activité, c’est d’abord une marchandise, elle ne pourrait pas exister si dans le même temps on n’avait pas externaliser les fonctions vitales des pays touristiques ; il viendra sûrement un temps, si ce n’est déjà le cas, où les Grecs importeront du fromage de brebis pour satisfaire à la clientèle touristique avec des recettes culinaires à base de feta. En Provence des restaurants font de la cuisine provençale pour les touristes avec une huile d’olive importée d’on ne sait où[11], ou encore avec de l’ail trafiqué produit en Chine à bas prix[12].

    Des pays comme l’Italie ou la France ont fait de cette activité leur première ressource en devises, sabordant au passage leur industrie et leur agriculture. Dans cette logique, le touriste est tout seul, consommateur égoïste de ce qu’il peut se payer en fonction de son budget, il n’inscrit pas son action néfaste dans une logique sociale. Il ne le peut pas. Il compte ses sous et mesure la quantité d’utilité qu’il reçoit en échange. C’est le triomphe de la valeur utilité. Ne créant rien en particulier, aspiré par une logique destructrice, le tourisme est l’emblème d’une civilisation qui est fondée sur la circulation monétaire, c’est-à-dire sur rien. Officiellement, selon les chiffres de l’OMT, le tourisme représenterait 12% du PIB mondial, et 200 millions de personnes (ou de domestiques comme on veut) vivraient des revenus de cette activité prédatrice. Mais comme on le sait, à moins d’être économiste, la monnaie n’est pas forcément la richesse. Elle est seulement une promesse de richesse, en ce sens qu’elle est un droit de tirage sur la richesse à venir. C’est pourquoi elle disparait dans les crises économiques. La richesse générée par l’activité touristique, indépendamment du fait qu’elle dégrade l’environnement et l’être humain, repose sur du sable, c’est le cas de le dire.  

    La révolte contre le tourisme

    D’abord parce qu’elle est tributaire de l’activité économique dans les autres secteurs. La crise de 2008 a en effet ralenti considérablement son développement dans le monde, mais également la France en 2015 a vu ses recettes touristiques diminuer du fait des attentats. Cependant, il faut bien comprendre que du fait du développement rapide de la mondialisation, le tourisme est une calamité, mais lorsque celui-ci ralentit, c’est pire encore parce que les recettes s’effondrent et l’emploi disparait. Ainsi non seulement le touriste est dépendant de ses pulsions consommatrices qui le rendent fou et aliéné au voyage sans but et sans intérêt, mais ceux qui vivent du tourisme sont dépendants maintenant de cette aliénation créée par la mondialisation et la circulation monétaire. 

    La révolte contre le tourisme

    La révolte contre le tourisme

    Eloge de l’immobilité

     

    Les ports c'est con 
    Les gares aussi
    Quant aux Orly 
    N'en parlons pas
    J'aime bien ma taule 
    Et mes bouquins
    Je voyage en douce 
    Ça me coûte rien 

    Léo Ferré, Les gares et les ports

     

    A premier vue, il semblerait que le tourisme soit une chose plus ou moins naturelle. On a le besoin de se déplacer, de connaître autre chose que son chez soi. Mais en réalité c’est juste de l’idéologie. La mobilité c’est le fondement du capitalisme, il faut bouger. Mais cette fuite en avant masque de moins en moins le vide de la vie sociale et économique. Il est temps de revenir à une immobilité relative. Disons à sortir de ces béquilles que sont les moyens de déplacement modernes qui nourrissent aussi l’ambition stupide de la réussite sociale par l’argent. Car la mobilité fabriquée et quasi obligatoire pour travailler, pour consommer et se distraire, se double aussi de la nécessité de mobilité sociale qui renvoie forcément à l’accumulation de capital monétaire ou de capital symbolique. C’est pourquoi l’éradication de ce fléau qu’est devenu le tourisme international, passe par une remise en cause profonde de l’idée de croissance économique, avec l’idée de travailler et de consommer autrement. C’est en effet sur les manières de produire, ainsi que nous l’a appris Marx, qui induisent les formes des relations sociales. Il est donc impossible qu’il puisse exister un tourisme propre et respectueux de l’environnement comme des cultures. C’est la même erreur que de croire que le problème de la pollution se réglera par le développement des énergies « propres »[13]. La question énergétique ne peut se résoudre que dans la décroissance, comme le tourisme prédateur et destructeur ne peut se résoudre qu’en disparaissant. Il ne peut y avoir de tourisme propre sauf pour une petite élite aristocratique qui en a les moyens. Dès lors que la démocratisation pousse vers le tourisme de masse, les effets négatifs sont incontournables. C’est juste une affaire de slogan publicitaire que de parler de tourisme propre ou d’éco-tourisme, c’est un mensonge de plus dans une société qui ne vit que de cela.

     

    C’est ce qu’avait compris Baudelaire qui fut assurément un des meilleurs critiques de la modernité et de ses idées farfelues.

     

    Les hiboux, Charles Baudelaire

     

    Sous les ifs noirs qui les abritent,

    Les hiboux se tiennent rangés,

    Ainsi que des dieux étrangers,

    Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

     

    Sans remuer ils se tiendront

    Jusqu'à l'heure mélancolique

    Où, poussant le soleil oblique,

    Les ténèbres s'établiront.


    Leur attitude au sage enseigne

    Qu'il faut en ce monde qu'il craigne

    Le tumulte et le mouvement,


    L'homme ivre d'une ombre qui passe

    Porte toujours le châtiment

    D'avoir voulu changer de place. 

    La révolte contre le tourisme

     


    [1] http://www.liberation.fr/planete/2017/08/07/en-espagne-des-touristes-malmenes-et-un-ras-le-bol-generalise_1588183 et aussi https://www.marianne.net/economie/une-epidemie-anti-touristes-se-propage-en-europe?utm_term=Autofeed&utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#link_time=1502921045

     

    [2] http://www.lechotouristique.com/article/le-tourisme-genere-5-du-co2-dans-le-monde,39522

    [3] https://www.consoglobe.com/vrai-impact-carbone-paris-cg

    [5] http://www.francetvinfo.fr/monde/italie/les-venitiens-etouffes-par-le-tourisme-de-masse_2066457.html

    [6] https://www.insee.fr/fr/statistiques/1283777

    [7] https://libcom.org/library/phenomenon-bullshit-jobs-david-graeber cette idée de boulots de merde a été reprise et étendu dans l’ouvrage de Julien Brygo et Olivier Cyran, Boulots de merde !, La découverte, 2016.

    [8] http://www.lemonde.fr/planete/article/2008/07/25/le-tourisme-assoiffe-les-pays-mediterraneens_1077211_3244.html

    [9] Voir aussi sur ce thème http://ec.europa.eu/eurostat/documents/3888793/5844533/KS-78-09-699-FR.PDF/fb4a9ccf-034b-49c7-ae3d-de5dba39fbe8

    [10] https://partir-entre-amis.fr/tourisme-sexuel-au-kenya-ou-en-rep-dom/

    [11] http://www.atlantico.fr/decryptage/grosse-arnaque-huile-olive-reglementation-europeenne-influence-lobby-agro-alimentaire-perico-legasse-967539.html

    [12] http://www.curioctopus.fr/read/10757/ail-en-provenance-de-chine:-voici-pourquoi-il-n%E2%80%99est-pas-bon-et-comment-le-reconnaitre

    [13] Voir sur ce thème un article intéressant qui incite à changer de mode de production : http://www.usinenouvelle.com/article/l-energie-propre-ca-n-existe-pas.N29136

    « Attentats meurtrier à Barcelone et à CambrilsLa rentrée râtée de monsieur Macron »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :