• La réforme et la révolution

    En relisant le livre de Serge Halimi, Le grand bond en arrière, cela m’a fait penser à plusieurs évènements. D’abord le fait qu’il souligne comment les penseurs de la droite libérale, les Hayek, Friedman et tous ceux qui ont donné un corps de doctrine à la grande régression que nous vivons depuis trente ans, se sont préparés longuement, ils ont été patients, ils ont su trouver et construire les structures qui ont permis de diffuser leurs idées dans les médias, auprès des partis politiques, dans les universités, et aussi auprès des syndicats.

    Leur catéchisme était du reste très simple et tenait en quelques lignes, des vérités toujours ressassées et jamais démontrées, et le plus souvent les faits allaient dans le sens d’une infirmation de leurs postulats, ce qui fait que la science économique dominante est devenue une simple collection de mensonges :

    - La fiscalité trop élevée tue la croissance. Bien entendu, plus la fiscalité est favorable et aux entreprises et moins la croissance est au rendez-vous ;

    - Les rigidités (entendez le code du travail et les allocations chômage) si elles empêchent de licencier, elles empêchent aussi d’embaucher. Là encore plus on détricote le code du travail, et plus le chômage augmente. Il n’y a plus aujourd’hui que les idiots utiles du PS pour croire encore aux politiques actives du marché de l’emploi, alors que le chômage est un phénomène strictement lié à la conjoncture ;

    - L’Etat ne sait pas gérer les entreprises qui lui appartiennent, il faut les privatiser. Les exemples du secteur bancaire et du secteur de l’énergie prouvent très exactement l’inverse ;

    - La mondialisation et le libre-échange sont bénéfiques pour tous, les riches comme les pauvres car elle entraîne un surplus de croissance. Là encore c’est faux, en dehors des pays émergents qui ont enfin décollé, la croissance s’est d’autant plus affaiblie dans le monde que celui-ci était ouvert.


    Ils ont donc patienté et répété jusqu’à plus soif la même litanie, jusqu’à ce qu’elle devienne tellement évidente que de moins en moins de monde s’inquiète de ce qu’elle recouvrait vraiment. Une partie de leur victoire idéologique provient du fait justement qu’ils aient pu attendre avec la patience de l’araignée, et donc qu’ils en avaient les moyens matériels. Les pauvres, les ouvriers, les exclus n’ont évidemment pas cette possibilité, ils ne peuvent pas attendre au cœur d’une université, dans le cocon d’une fondation bienveillante qui les accueilleraient ; et le plus souvent ceux qui essaient de parler pour eux n’accèdent à une large diffusion que difficilement ou dans des moments exceptionnels comme par exemple en Mai 68 où les possibilités sont devenues meilleures. On a pu créer des journaux, monter des maisons d’éditions, bref faire avancer les idées. Et il a semblé alors que tout était facile, que les idées d’une marche vers une société meilleure, en rupture avec les codes de la société capitaliste pouvait émerger. Mais, et c’est là probablement qu’Halimi se trompe, à partir du moment où la pratique ne suivait plus, que les mouvements de grève, les manifestations s’étiolaient, ces idées ont sombré peu à peu dans l’indifférence. Plus les études sur le capital devenaient savantes et compliquées, et moins elles avaient de portée.


    Les conservateurs ont gagné une bataille

    Si on veut réfléchir à la stratégie adéquate, il faut bien sûr diffuser et produire des analyses, réfuter celles de l’ennemi, mais cela ne peut avoir d’intérêt que dans le mouvement, la mobilisation des énergies pour modifier le rapport de forces. En quelque sorte, il faudrait partir du postulat inverse au lieu de commence par penser, et ensuite d’agir, en attendant que nos idées sont dans toutes les têtes, il serait peut-être plus simple d’agir, en avançant que les idées de transformation de la société sont déjà un peu dans toutes les têtes.

    Comment imaginer aujourd’hui que la situation évolue positivement, alors que tout semble aller de mal en pis ? Il me semble que c’est ici que se pose la question de l’alternative entre réforme et révolution. La réforme au fond c’est une transformation graduelle des cadres institutionnels, avec l’assentiment plus ou moins tacite des populations. C’est ce qu’on fait les libéraux – de gauche et de droite – en détruisant peu à peu le code du travail, en privatisant le bien public, en modifiant la fiscalité à l’avantage des possédants. A mon sens la révolution intervient quand le système ne peut plus fonctionner et que suite à un choc de grande ampleur – guerre civile, conflit international, grande crise économique – il faut reconstruire en partant presque de rien. A ce titre on peut penser que le système politique et social qui s’est mis en place en 1945 est le résultat d’une révolution. La France étant à cette époque dans une situation catastrophique, il a fallu inventer des nouvelles formes de propriété des moyens de production (nationalisations), un nouveau contrat de travail qui donnait une place nouvelle aux syndicats et à la protection sociale, et même un nouveau rapport à la monnaie. Pour certains ces transformations n’étaient pas suffisantes pour évoquer une rupture véritable et ils avanceront que si ces orientations incontestablement nouvelles avaient transformé le système, il aurait été impossible d’y revenir par la suite.


    Taux de chômage dans la zone euro

    Dans le graphique ci-dessus qui présente l’évolution du chômage, on se rend compte que l’Union européenne, zone ouverte à tout vent a régulièrement un chômage supérieur aux autres pays développés

    Les conservateurs eux ont l’impression d’avoir réussi une révolution, essentiellement parce que, comme les partis de la gauche de gouvernement se sont mis faire la publicité pour leur catéchisme à la gloire de l’argent et du marché, ils n’imaginent pas un instant qu’il puisse y avoir un retour en arrière. Mais il est probable que le parti soviétique pensait aussi de cette façon, que sa forme de pouvoir était gravée dans le marbre comme la fin de l’histoire. C’est également l’illusion de ceux qui ont fait les traités européens qui s’imaginent qu’ils ont verrouillé pour les dix prochains siècles les formes sociales à l’intérieur de l’Union européenne.

    Il est vrai qu’aujourd’hui il ne semble pas que le rapport de forces soit en faveur d’une politique de gauche. Mais en réalité, ce qui nous donne des raisons d’espérer c’est qu’au moment où la canaille capitaliste pensent détenir tous les pouvoirs –économique, politique et culturel – il semble bien que le modèle soit en voie d’effondrement. La première raison, peut-être la principale, c’est qu’elle a tout misé sur l’économie, or ses résultats sont de plus en plus mauvais. C’est sans appel, à moins d’être aveugle, idiot ou de mauvaise foi, il est évident que la mondialisation a échoué sur ses propres critères d’évaluation puisqu’elle promettait croissance et emplois, et qu’à la place on a une décroissance non voulue (la pire évidemment), une montée inexorable du chômage avec tout son cortège de misère, et la montée des partis d’extrême droite. Comme cette orientation ultra-libérale a eu trente années pour faire ses preuves, on ne peut plus invoquer le manque de temps, ni même le fait que ces réformes n’aient pas été assez profondes. Les sondages le montrent les uns après les autres, on ne veut plus de l’Europe, pas parce qu’on est partisan du repli, mais parce que l’Union européenne, l’euro et la Commission européenne sont apparus comme porteurs d’une mort sociale. On demande à l’inverse que l’Etat fasse son boulot, celui d’organiser la vie sociale et de se porter au secours des plus faibles, au lieu de continuer à s’acharner d’enrichir encore un peu plus les puissants. Et bien sûr on est aussi scandalisé par le creusement des inégalités de revenus et d’une fiscalité qui écrase le peuple et soulage les riches. Je ne parle pas ici des autres problèmes comme ceux liés à l’environnement.

    On a l’impression qu’une simple brise emportera cet édifice mal conçu et branlant. Cela pourrait être d’ailleurs la prochaine crise budgétaire en Europe, ou la prochaine crise bancaire ou financière, puisqu’il ne semble pas que le mouvement populaire, le mouvement syndical, puisse mobiliser sur un projet de renversement de l’ordre actuel. Encore qu’il n’est pas impossible qu’une remontée trop brutale du chômage ne déclenche des mouvements incontrôlés, ou qu’un pays comme la Grèce ne finisse pas par se décider de sortir de l’euro


    Les sondages récents montrent que l’Union européenne convainc de moins en moins de monde un peu partout en Europe, et les jeunes sont encore plus méfiants vis-à-vis de cette boutique PewResearchCenter, The New Sick Man of Europe: the European Union, May 13th, 2013.

    Bien évidemment on ne va pas rester les bras croisés en attendant que ça se passe. A mon sens le plus urgent est aujourd’hui de définir un programme économique et social de gauche, ce qui serait à mon sens le plus sûr moyen de reconquérir l’électorat tenté par le Front National.

    Programme

    Ce programme doit être à la fois simple et précis, porter sur peu de points, mais sur des points essentiels, ne pas se perdre dans les combats qui fragmentent et dispersent les meilleures volontés.

    1. Sortir de l’euro, c’est la tâche la plus urgente, car c’est cela qui permet non seulement de combattre les déficits et le chômage, mais c’est également la meilleure manière de responsabiliser un gouvernement sur des objectifs qui tiennent compte des peuples plutôt que des marchés ;

    2. Nationaliser le système bancaire et réintroduire un contrôle des mouvements de capitaux. Cette mesure est le complément de la première, et bien sûr il faut en finir avec l’indépendance de la Banque centrale ;

    3. Produire une réforme fiscale qui réintroduise une forte progressivité de l’impôt sur le revenu et qui soulage les impôts indirects qui pénalisent les plus pauvres. C’est la mesure la plus efficace pour limiter les écarts de revenus. On remarque que cette mesure sera d’autant plus facile à appliquer que la Banque centrale opère un contrôle des mouvements de capitaux ;

    4. Reconstruire le service public. Renationaliser les monopoles publics comme la poste, les autoroutes et sûrement une partie du secteur hospitalier. Renationaliser les secteurs industriels nécessaires à l’indépendance de la France par rapport aux marchés. La sidérurgie par exemple qui contrairement à ce qu’on dit a un avenir.

    Ce sont les principales mesures à entreprendre en urgence. Je les conçois comme une première étape. Mais il va de soi qu’il en faudra bien d’autres qui visent aussi bien l’agriculture qui est dans un état d’épuisement avancé, ou la grande distribution qu’il faut songer à brider sérieusement.

    On voit que ces mesures vont dans un sens clairement socialiste, c’est-à-dire qui limite volontairement la propriété privée des moyens de production. Certains vont objecter que ce retour en arrière est bien la preuve de notre archaïsme. Mais il faut l’assumer, et on pourra toujours rétorquer facilement que le retour au capitalisme sauvage du XXème n’est pas vraiment un gage de modernité émancipatrice.

    La simplicité des mesures à envisager vise deux choses : d’une part rendre compréhensible un projet de transformation de la société, et d’autre part de produire le rassemblement populaire le plus large possible au-delà des polémiques que la gauche aime bien entretenir.

    Pour moi qui suit un adversaire de longue date du Front National et de l’extrême droite, il assez incompréhensible que ce soit ce parti qui propose à la fois la sortie de l’euro et une hausse généralisée des bas salaires. S’il en est ainsi, c’est bien la preuve qu’à gauche on n’a pas fait notre boulot !!

    « Le grand bond en arrière, Serge Halimi, Fayard, 2006La destruction de l’Etat »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 12:31
    Et l'immigration ?
    Et quid de l'immigration ? Remet-on des contrôles aux frontières ? Légalise t-on tous les sans-papiers ?
    2
    Lundi 21 Octobre 2013 à 23:45
    l'immigration
    L'immigration est un problème, évidemment, on ne peut pas développer un projet social cohérent sans poser la question. Mais je pense qu'on peut effectivement la contrôler. Ceux qui sont sur le territoire peuvent être légaliser. Mais la contrepartie de la légalisation, c'est qu'il faut contrôler ceux qui veulent rentrer. Je ne suis pas pour renvoyer les immigrés chez eux purement et simplement.
    3
    Mercredi 30 Octobre 2013 à 18:28
    Difficile de contrôler les flux migratoires.
    Difficile de contrôler les flux migratoires ...Les USA ont construit un mur, à la frontière avec le Mexique, ont des hélicos et même des milices qui chassent le clandestin, et la Californie est en train de redevenir mexicaine ...revanche de la guerre perdue par les mexicains contre les américains, au 19eme. Tant qu'il y aura un différentiel de richesses entre les pays, il y aura des flux migratoires clandestins.
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