• La reddition complète de François Hollande

     

    Certes il est très difficile de faire confiance aux politiciens issus du Parti Socialiste. Et c’est sans doute pour ça qu’Hollande a été élu avec si peu d’avance sur Sarkozy qui était pourtant complètement déconsidéré. Il est vrai aussi que les premières réformes qu’il a avancées avec son premier ministre allaient toutes dans le sens des intérêts d’un capitalisme sauvage et sans vergogne. La réformette du secteur bancaire montrait déjà à quel point il prenait ses ordres auprès des banquiers. L’idée d’une TVA sociale qu’il avait critiqué et qu’il a reprise sans sourciller au même Sarkozy était déjà assez honteuse, pas montrable même. Je passe sur la réforme des retraites qui s’aligne très exactement sur l’idée que la retraite ne sera un jour plus versée. L’ubuesque présentation du retournement de la courbe du chômage avait déjà pas mal fait de dégâts. Mais aucun homme de gauche, même les pires issus du PS n’ont jamais été aussi loin dans le reniement.

     Le consensus de l’élite

     Aujourd’hui voilà que le président emprunte point par point le programme de l’UMP qui lui-même provient en droite ligne des think tanks reaganiens. Le plus étrange dans tout cela est que ce virage intervient justement au moment où la plupart des économistes considèrent que l’économie de l’offre n’est pas la solution adaptée à nos problèmes. En effet, ce que propose Hollande est de laisser la bride sur le cou aux marchés, comme si ceux-ci faisaient preuve de sagesse et aboutissaient dans leur fonctionnement à « l’allocation optimale des ressources ». Or c’est justement ce modèle criminel qui a fait la preuve de sa nocivité depuis trente ans que nous propose aujourd’hui le président Hollande. Je ferais remarquer qu’avant que le FN opère son tournant anti-européen, cette politique était très exactement celle que voulait Jean-Marie Le Pen lors de sa campagne électorale en 2002. Hollande marche sur les traces de Jean-Marie Le Pen, mais il a dix ans de retard ! Et c’est lui qui est maintenant bien plus à droite que le FN, en tout, y compris dans le traitement des Roms.

    Il doit être très mal entouré parce que sinon il se rendrait compte au contraire que c’est la déréglementation des marchés financiers, la décomposition du marché du travail qui ont amené la crise de 2008 et la formidable montée des inégalités de revenus, de la pauvreté et de l’abaissement des salaires.

     Théorie de l’offre

     C’est le programme de la droite qui suppose – depuis le XIXème siècle – que l’abaissement des coûts de production, la réduction des dépenses de l’Etat, amènent au bout du compte la croissance et l’emploi. Or lorsqu’il y a du chômage et des faillites en chaîne, ce n’est pas l’offre qui apparaît insuffisante, mais bien la demande. En outre si nous regardons l’évolution du capitalisme depuis le XVIIIème siècle, il n’y a jamais eu de croissance sans accroissement des dépenses de l’Etat. La raison est assez simple, c’est que celles-ci augmentent la productivité globale des facteurs et permettent une redistribution des fruits de la croissance vers les plus pauvres. De plus il n’y a pas d’exemple dans l’histoire où la sortie de crise ne se soit accompagnée d’une relance de la demande.

    Entendre un homme soi-disant de gauche parler d’un « socialisme de l’offre » est plutôt grotesque dans ce contexte. D’autant que relancer l’économie de l’offre cela signifie aussi qu’on croie dur comme fer au théorème de Schmidt selon lequel « les profits d’aujourd’hui, font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Thomas Piketty – pourtant membre du même parti que le président – a démontré dans son dernier ouvrage[1] que ce théorème était faux, chiffres à l’appui. En suivant l’histoire des crises, on pourrait dire au contraire que « les superprofits d’aujourd’hui font les spéculations de demain et le chômage d’après-demain ». Ça au moins on sait que c’est vérifié. Et donc bien sûr pour les économistes de l’offre qui abomine tout ce qui touche aux profits (les impôts, les hausses de salaire, etc.) il n’est pas question de lutter contre les inégalités. Or c’est justement le rôle historique de la gauche de lutter contre les inégalités de revenus, de protéger les plus faibles sur le marché du travail ou face aux difficultés de la vie.

    Cette théorie de l’offre était complétement discréditée à la sortie de la crise des années trente, et les économistes keynésiens se moquaient volontiers des vieilles lunes de la pensée libérale représentée par Hayeck ou Friedman. On les trouvait plutôt stupides et malveillantes. Et pourtant aujourd’hui leur victoire parait totale : leurs idées qui sont pourtant celles du XIXème siècle, au mieux Smith au pire Bastiat, ont triomphé auprès des « élites », même dans la tête des politiciens soi-disant de gauche. Et cela malgré la crise de 2008 qui a montré en clair les lacunes d’un tel système.

     La politique de Hollande : un reaganisme tardif

     A quoi se résume-t-elle aujourd’hui ? D’une part sur un alignement sans condition sur les thèses européistes allemandes, et d’autre part à l’application du catéchisme orthodoxe. Donc si on résume, on a d’un côté la défense de l’euro comme finalité, et de l’autre le démantèlement de la protection sociale, la baisse des salaires et le chômage. C’est la mise en place d’une politique économique et sociale bien plus à droite encore que celle de Sarkozy. Comment cela est-il possible connaissant le discrédit que l’ancien président avait engendré ?

    D’abord parce qu’il n’y a pas de force politique conséquente à gauche et que les syndicats sont dans une position d’extrême faiblesse. Evidemment le plus cruel est le silence des membres du PS qui disaient incarner l’aile gauche. Mais c’est aussi parce que la plupart des partis de gauche n’ont pas compris que le reniement de toute politique de gauche, même timidement de gauche, est la conséquence de l’inscription de la pratique politique dans le cadre de l’Union européenne, comme s’il n’était pas possible de s’en débarrasser. Il faut voir comment Angela Merkel s’est réjoui bruyamment du retournement idéologique de Hollande. Par exemple, alors que tout le monde souffre de l’euro, beaucoup croit que ce serait très difficile de revenir à une monnaie nationale, et que le coût en serait exorbitant. Mais si la mise en place de  l’euro s’est faite finalement très facilement, on ne voit pas pourquoi revenir au franc serait plus compliqué. On remarque d’ailleurs que lorsque le Parti communiste a abandonné sa lutte contre l’Europe – qu’il qualifiait avant Maastricht d’Europe des banquiers – cela a précipité sa chute, et maintenant sans qu’on comprenne pourquoi il entonne la trompette de l’Europe sociale, alors que chacun connaît très précisément l’impossibilité de réviser les traités dans un sens social. Le PCF préfère négocier des postes dans les municipalités de « gauche » plutôt que de développer un programme cohérent, alternatif à la logique reagano-hollandaise. Les syndicats sous perfusion ne disent plus rien. La CFDT est maintenant le relais du MEDEF, la CGT et FO n’arrivent pas à dépasser le niveau des revendications catégorielles. Ils sont totalement discrédités eux aussi.

    Tout se passe comme si les politiciens de gauche avait adopté le critère de l’Ecole de Chicago : la meilleure politique est encore celle qui est dictée par le marché. C’est une autre manière de laisser croire que le marché – entité invisible flottant comme un spectre, une sorte de Dieu furieux au-dessus de nos têtes – donnait finalement les meilleures solutions.

     Hollande et son public

     Le monde qui devient jour après jour le journal le plus à droite de la presse quotidienne, signalait dans ses éditions du 18 janvier 2014, que les ¾ des Français aimeraient bien une alliance PS UMP, puisque leur programme est le même. Mais en regardant de plus près les sondages consécutifs à la conférence du président, on se rend compte que le quotidien de référence s’arrange avec la réalité. En fait les ¾ des Français sont sceptiques sur le programme présenté par Hollande.  Si ce dernier a fait la quasi-unanimité chez les commentateurs, son discours de guerre au pauvres et d’allégeance à la finance n’a pas convaincu les Français, c’est le moins qu’on puisse dire. Certes il a privé l’opposition de ses critiques idiotes, mais ce faisant, il a démontré toute l’étendue de son incompétence puisqu’il n’a pas su imaginé une politique différente de celle de son prédécesseur.

    Il est probable que le PS ne sera pas sanctionné lourdement aux élections municipales. Parce que ce type de scrutin est assez inerte. Mais le retour du bâton viendra dès les élections européennes. Non seulement on pressent déjà que l’abstention atteindra des records -  qui peut rêver encore de l’Union européenne – mais qu’en outre le FN va faire sa première percée significative, et cela malgré ses histoires de concubinage honteux avec le pauvre Dieudonné.

    Mais bien sûr tout cela est assez dérisoire, et il serait mieux que se lève un mouvement social fort et puissant qui remette les pendules à l’heure. Amusant pour l’instant le tapis avec ses coucheries dignes d’un roman de Georges Ohnet, Hollande va retrouver très vite une opinion hostile, mais il est probable qu’après les municipales, la gauche de son parti va être obligée de se démarquer de cet ultra-libéralisme débridé assumé.



    [1] Le capital au XXIème siècle, Le seuil, 2013.

    « Sophie Coignard et Romain Gubert, La caste cannibale, Albin Michel 2014Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires, La fabrique, 2014 »
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  • Commentaires

    1
    Jeudi 23 Janvier 2014 à 15:42
    Reddition
    « les profits d’aujourd’hui, font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». c'est presque vrai, à un petit bémol près, il est vrai sans importance (!) : il manque le mot "tous" avant "les profits". Et encore devrait être précisé où sont investis ces profits. Concernant Hollande, il n'y a aucun virage : c'est la continuité de la politique de l'offre qui sévit depuis 1975 et surtout 1983. Juste un petit espoir déçu quand il a dit que la finance était son ennemi. Ce n'est pas la première fois que les promesses n'engagent que ceux qui y croient. En fait, il a été passablement naïf, s'il a cru lui-même à cette curieuse proposition de type gaullien "Je vous ai compris" ou "vive le Québec libre" Je crois que l'ambition politique fait perdre la raison à tous ces politiques.Du moins en France.
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