• La politique monétaire européenne en plein chaos

    La politique monétaire européenne en plein chaos 

    Une tribune publiée le 7 février 2015 par Jens Weidman, président de la Bundesbank, et son collaborateur François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, fait couler pas mal d’encre, alors même que la crise financière et boursière bat son plein, menaçant d’emporter le système bancaire dans son entier. Ce dont il est question ici c’est du rapport qu’il peut y avoir entre la politique monétaire menée par les banquiers centraux et l’économie réelle qui est bien malade aujourd’hui : croissance atone et chômage explosif. 

    Quelle politique monétaire ? 

    Au niveau de la zone euro, donc de la BCE, deux stratégies s’affrontent aujourd’hui : celle de Mario Draghi, président de la BCE, et celle de l’Allemagne du docteur Schaüble, représenté ici par Jens Weidman. Le premier a été l’ardent défenseur du QE (quantitative easing) qui consiste à fabriquer des énormes quantités de liquidités en espérant que celles-ci ranimeront un peu l’économie et la tireront de son état de langueur. Le second est le tenant d’une austérité sans fin pour tous les autres pays en dehors de l’Allemagne, en espérant qu’une politique de déflation comme on n’en a plus vue depuis le chancelier Heinrich Brüning. Rappelons que ce dernier fut chancelier juste avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir et fut le chaud partisan d’une austérité sauvage qui plongea l’Allemagne dans le chaos. L’austérité veut dire ici, baisse des salaires, baisse du nombre des fonctionnaires et destruction du droit du travail. L’idée vendue par le patronat allemand était que en pratiquant une telle déflation salariale, les profits remonteraient et les « profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Cette antienne qui est développée ad nauseam depuis que Helmut Schmidt l’a prononcée au milieu des années soixante-dix, a depuis fait la preuve de son inefficacité. Mais il faut reconnaitre que les Allemands font preuve d’une continuité en la matière assez étonnante depuis Brüning, on peut en la matière parler d’entêtement imbécile. Je rappelle juste pour mémoire que l’ensemble des hommes politiques du monde entier – comme toujours sous l’influence des banquiers – étaient à l’époque convaincus qu’il n’y avait pas d’alternative. Avec plus ou moins de brutalité, ils appliquèrent cette politique stupide autant que criminelle. C’est seulement avec l’arrivée de Roosevelt aux affaires que les choses changèrent un peu aux Etats-Unis pour commencer, et après la guerre en Europe, entamant une ère de croissance tirée par un resserrement des inégalités.

      La politique monétaire européenne en plein chaos

    Or ce que nous proposent les deux cancres qui ont commis cette tribune dans Le monde et la Süddeutsche Zeitung, ce sont des réformes qui, sous le couvert d’une meilleure intégration européenne, nous ramèneraient complètement en arrière. Le but est officiellement de sauver l’euro – comme si cela pouvait avoir un sens supérieur à l’intérêt des chômeurs ! Donc ils postulent que sans « réformes structurelles » la zone euro pourrait bien se dissoudre. Et ils nous présentent cela comme si c’était un drame ! Donc ils demandent comme Macron plus d’unification de la zone euro, une meilleure coordination de la politique économique entre les pays de la zone et l’abandon du QE. Ils réclament en clair une politique d’austérité renforcée. Or comme le souligne Romaric Godin, le peu de croissance que nous avons aujourd’hui on ne le doit pas à la baisse du prix de baril de pétrole, mais plutôt à la politique de QE. 

     

     La politique monétaire européenne en plein chaos

    L’imbécilité de Jens Weidman et de son supplétif français, est triple. D’abord ils font semblant de ne pas savoir que la déflation salariale – qui est la forme monétaire de la politique de l’offre – n’a jamais engendré la croissance et l’emploi nulle part. C’est même l’inverse, elle nourrit la crise et le chômage ! Ensuite, ils ne veulent pas comprendre que l’un des aspects qui ont milité en faveur du QE est défensif : il répondait d’abord aux QE mis en place par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon, et que sans cela la zone euro aurait encore perdu de nouvelles parts de marché car l’euro fort plombe les exportations. Enfin, faisant la bête jusqu’au bout, ils font mine de croire qu’une politique commune et unifie dans la zone euro pourrait se passer d’une augmentation des transferts des pays riches vers les pays pauvres de la zone euro. Or sans ça évidemment les divergences ne pourront donc que s’accentuer. 

    Qui roule pour qui ? 

    La politique monétaire européenne en plein chaos

    Comme dans un roman d’Agatha Christie, pour résoudre l’énigme d’une telle imbécillité apparente, il fait se poser la question suivante : à qui profite le crime ? Jens Weidman est l’homme du docteur Schaüble, c’est entendu, il défend le point de vue de l’Allemagne. Ceux-ci sont tout à fait satisfaits de la monnaie unique, et un euro fort, une zone euro sans inflation, ne les dérangent pas. Mais pourquoi donc François Villeroy de Galhau défendrait-il ce point de vue, manifestement contraire aux intérêts de la France ? Ecartons l’idée qu’il serait tout simplement traître à sa patrie malgré un nom bien français de souche, et regardons d’un peu plus près. Et bien figurez-vous que cet énarque issu de la promotion Louise Michel – quelle insulte pour cette pauvre femme ! – a été nommé là où il est par François Hollande qui décidemment aime beaucoup la finance et les banquiers. Or évidemment derrière Hollande c’est Macron, lui aussi énarque et banquier. Et ce dernier milite lui aussi pour une unification de la politique économique dans la zone euro… sous la houlette évidemment de l’Allemagne. Mais pour quoi faire ? L’Europe peut-elle être un but en soi ? Manifestement ce projet ne fait plus rêver personne.

    Tous les gestes politiques de Macron[1] – même les plus contestables – vont dans la même direction, accélérer la déflation salariale et augmenter les profits des entreprises, avec la même logique que le chancelier Brüning, logique qui pourtant démontra sa nocivité. On pourrait penser qu’Hollande et Macron sont idiots. C’est peut-être vrai, mais en réalité, s’ils ont choisi ce type de politique qui sur le plan de la pensée économique se situe à l’extrême-droite, c’est parce qu’ils ont une vision de l’économie de court terme, poussée par le MEDEF et le grand patronat qui visent les profits immédiats. Ce qui est pris n’est plus à prendre, même si demain on doit sombrer.

    Le but est donc de faire baisser encore et toujours le coût du travail, quitte à tuer pour longtemps la croissance ou du moins le peu qui en reste. A la cupidité des banquiers et du patronat, il faut ajouter la méchanceté des hommes politiques qui ne songent qu’à donner des leçons et à dresser les peuples. Ici est visée plus particulièrement la canaille « socialiste » qui en mettant en œuvre le programme le plus extrême de la droite en matière économique se discrédite pour longtemps en France, mais aussi dans le reste de l’Europe. 

    Les limites du QE dans un contexte d’austérité 

    Cependant, il faut bien se rendre compte que le QE est seulement une politique monétaire défensive, ce que ne veulent voir ni Draghi, ni la doublette Weidman et Villeroy de Galhau. En effet, non seulement ce QE arrive trop tard, les Etats-Unis le pratique depuis 7 ans, mais en outre, il est contradictoire avec l’idée même d’austérité. Normalement le QE injecte des liquidités qui sont ensuite redistribuées par les banques vers les ménages et les entreprises. Cela doit en principe alimenter la consommation et l’investissement, et ensuite la croissance ainsi stimulée permettra de détruire les excès de liquidité. Mais dans la zone euro ce n’est pas tout à fait le cas. D’une part le principal des 1000 milliards d’euros de surliquidités émises par la BCE sont restées dans les coffres des banques pour surtout les aider à se recapitaliser, et d’autre part, en mettant en œuvre de partout une politique d’austérité, la zone euro tue la demande, privant les investisseurs d’occasions de financer des investissements. Evidemment l’inflation dont Draghi guette le retour du haut de son donjon ne peut pas revenir si les salaires nominaux ne bougent pas. Ce qui est en contradiction évidente avec les politiques de réformes structurelles suivies partout en Europe. Récemment on a encore vu le FMI demander que le salaire minimum en Grèce soit encore abaissé. Or celui-ci a déjà été abaissé en 2012, passant de 876 € par mois à 683 €, soit une baisse de plus de 20%, sans aucun effet autre que récessif sur la croissance et l’emploi. Je rappelle qu’en 2012 la baisse du salaire minimum en Grèce était justifiée par la nécessité de relancer l’économie grecque selon les bons vieux faux principes de la théorie de l’offre. 

    La politique monétaire européenne en plein chaos

    L’avenir de l’Europe 

    Ces errements de la politique monétaire européenne en vérité pourraient hâter encore un peu plus vite la décomposition de l’Europe institutionnelle qui ne persiste à survivre que  parce que les hommes politiques, de droite et de gauche d’ailleurs, sont trop paresseux pour envisager une solution alternative. On remarque que dans le même temps où l’Europe est incapable de faire face positivement à la crise économique comme à la celle des migrants, le moment où le Royaume-Uni s’apprête à voter le Brexit, que le Front National choisit de mettre la pédale douce sur la nécessité de sortir de l’euro, mettant en avant les profondes divisions qui agitent ce parti. Certes Marine Le Pen continue de prôner la sortie de l’euro, mais elle commence à raconter qu’elle va négocier avec l’Europe, structure morte, pour essayer elle aussi d’obtenir une autre Europe. Je ne soulignerais pas les incohérences d’une telle position, alors justement que les Français sont de plus en plus nombreux à demander une sortie de l’euro, puisqu’en effet, on ne peut pas être à la fois souverainiste et adhérer à l’Union européenne. Mais tactiquement c’est assez mal joué, car Marine Le Pen sait très bien qu’en 2017, elle n’a aucune chance d’être élue, et donc qu’en montrant ses hésitations sur l’Europe elle montre qu’elle ne comprend pas les enjeux économiques d’une sortie de l’Europe, ce qui à court terme va déboussoler son parti et l’affaiblir alors que la dédiabolisation du FN avait globalement réussi. En se privant de l’arme de la sortie de l’Europe, le FN va redevenir un parti fasciste et raciste ordinaire. On remarque que dans le même temps les ténors du FN ont commencé aux aussi à  entamer une ode au patronat. Leurs sponsors verraient en effet d’un mauvais œil que le FN prône un retour à la lutte des classes : ils considèrent qu’ils l’ont gagnée et que ça suffit comme ça[2]. Il ne faudrait pas remettre en question cette « avancée ». Sauf évidemment qu’une telle situation ne satisfaisant que le fameux 1% de la population, elle ne saurait s’éterniser et que tôt ou tard elle produira une guerre, civile ou sociale, ou encore classique entre plusieurs pays – c’est déjà le cas au Moyen Orient.

     

    Liens 

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/07/pour-le-gouverneur-de-la-banque-de-france-et-le-president-de-la-deutsche-bundesbank-il-faut-renforcer-l-integration-europeenne-pour-restaurer-la-confiance_4861010_3232.html

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/zone-euro-l-impasse-de-la-proposition-franco-allemande-549843.html 

    http://www.partipris.info/2014/10/le-glorieux-passe-de-lausterite-3-les-decrets-de-la-misere-du-chancelier-bruning/ 

    http://www.europe1.fr/politique/marine-le-pen-defend-la-sortie-de-leuro-au-nom-de-la-verite-2665097 

     

     


    [1] Pour ceux qui ont des doutes sur l’engagement de Macron à droite, suivez ce lien : http://in-girum-imus.blogg.org/de-imbecillite-en-politique-l-exemple-de-macron-a120329584[2] «C’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner» disait naguère Warren Buffet qui s’alarmait du fait que les riches ne payaient plus que très peu d’impôt sur le revenu.

     

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