• La lutte contre le tabagisme : une affaire de bobos

     La lutte contre le tabagisme : une affaire de bobos

    Surveiller et punir 

    Pour bien comprendre ce qui va suivre, je tiens à préciser que je ne fume pas et que je ne vends pas de tabac. Parmi la kyrielle de mesures annoncées par le lobbyiste Edouard Philippe, il y en a une presque traditionnelle qui consiste à taper sur les fumeurs. C’est le genre de mesure qui ne coûte rien, et qui rapporte beaucoup. Donc le premier ministre annonce que le prix du paquet de cigarettes passera de 7 € à 10 €, soit une surtaxe de 42%. « Le tabac en France entraîne plus de 80 000 décès par an. C’est la première cause de mortalité évitable, et la consommation quotidienne de tabac augmente chez les adolescents. Ne rien faire est exclu », a dit Philippe. Bien entendu, quand on fait de la politique il est important de définir les actions prioritaires, on ne peut pas faire tout en même temps.  Et donc on peut se poser la question de savoir pourquoi une telle mesure est une priorité. Le chiffre de 80 000 décès est sans doute très exagéré, mais peu importe : le tabac est considéré comme le risque de décès prématuré le plus important, devant l’alcool et la pollution atmosphérique. Mais on ne décrète pas la lutte contre l’alcoolisme et encore moins contre la pollution atmosphérique. La lutte contre le tabagisme est un véhicule commode pour faire avancer deux idées : d’abord celle que si vous fumez c’est vous qui choisissez de le faire. Vous êtes donc responsable individuellement contre la société elle-même. Mais comme en fumant vous provoquez des dégâts collatéraux, la société doit lutter contre vous : ces dégâts collatéraux sont de deux ordres, en fumant vous coûtez cher à la Sécurité sociale, et en fumant vous transmettez votre vice à ceux qui vous côtoient. La loi doit vous contraindre en vous interdisant votre passion dans les cafés, les lieux de travail et tous les lieux publics. Des amendes à l’encontre des fumeurs dans les lieux publics, allant jusqu’à 450 €[1], peuvent vous être administrées.

    Pour vous empêcher de nuire, à vous-même et à ceux qui vous fréquentent, il faut limiter votre liberté. En vérité cette deuxième approche est décisive : elle accompagne la fin des libertés individuelles un peu partout, c’est le contrepoint des radars au bord des routes, des parcomètres que vous devez payer quand vous avez le malheur d’user de votre voiture et de vouloir la garer, de toutes les interdictions qui se multiplient sans cesse. Il y a donc un apprentissage de la servitude à travers l’ensemble de ces interdictions. Je crois que nous n’avons jamais atteint un tel niveau de contrôle social dans les conduites humaines. 

    La lutte contre le tabagisme : une affaire de bobos 

    Frapper les pauvres et les chômeurs au portefeuille 

    L’idée est d’abord de faire grimper régulièrement le prix des cigarettes. Le gouvernement veut donc punir ceux qui fument en les frappant au portefeuille. Et ça marche assez bien, en 17 ans, comme le montre le graphique ci-dessous la consommation de cigarettes à diminuer officiellement de 47% environ. Evidemment dans le même temps que les prix du tabac s’envolent, se développent à la fois la vente de cigarettes dans les pays comme le Luxembourg ou Andorre où les taxes sont minorées, la vente des cigarettes dans les Duty free, et enfin la contrebande qui représenterait plus de 10% de la vente officielle de cigarettes[2]. Ce qui veut dire que la hausse des prix du tabac est un succès moins important que ce qu’on en dit.

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    Mais cette hausse des prix se fait par le biais des taxes en augmentant les droits à la consommation, ce qui veut dire que quand le gouvernement se présente comme vertueux en défendant la société contre elle-même, il vise aussi – et peut-être avant tout – une hausse des rentrées fiscales. Les taxes sur le tabac rapportent environ 14 milliards d’euros par an. C’est une somme importante dans les périodes de faible croissance quand l’Etat doit trouver toujours plus d’argent pour financer le remboursement de la dette. On peut déjà trouver un intérêt à ne pas fumer à la manière des anarchistes du début du XXème siècle qui soulignaient que de boire c’était apporter de l’argent à l’Etat qui s’en servait pour alimenter la lutte des classes.

     La lutte contre le tabagisme : une affaire de bobos 

    Mais tout impôt n’est pas payé par tout le monde, et évidemment les non-fumeurs sont exonérés de cette taxe. Ils sont récompensés en quelque sorte de leur bonne conduite. Pour ce qui concerne le tabac, les études sont plutôt précises, les fumeurs se sont avant tout les pauvres, les chômeurs et ceux qui n’ont que peu d’instruction[3]. Autrement dit les fumeurs sont d’abord des populations mal intégrées et peu satisfaits de ce qu’ils sont. Et comme il y a une relation évidente entre faible instruction et pauvreté, il vient que les taxes sur le tabac sont d’abord un impôt sur les pauvres[4]. Mieux encore, la consommation de tabac a augmenté entre 2005 et 2010, et pour beaucoup c’est la conséquence de la crise de 2008[5]. Cela ne nous surprendra pas non plus de voir que les chômeurs sont des sur-consommateurs de tabac[6]. La raison en est simple : le tabac est une sorte d’antidépresseur, et les chômeurs ont plus de raisons que les autres de se sentir stressés[7], contrairement à ce que peuvent croire les politiciens qui ne savent pas grand-chose, la situation de chômeur n’est pas une sinécure. Autrement dit les chômeurs sont surtaxés parce qu’ils fument consécutivement à la politique inepte du gouvernement en matière d’emploi ! 

    La moralisation de la vie publique 

    On a intégré comme allant de soi cette répression des fumeurs, que ce soit par les interdictions qui les excluent, ou par les taxes qui les appauvrissent. Les lois sur le tabac et sur l’alcool ont un effet très fort sur le nombre de débits de boisson, ce n’est évidemment pas les seules causes à cette diminution. Il y a aussi le fait que les logements se sont améliorés et l’hygiène aussi, et donc on prend un peu plus soin de son corps. Mais cette moralisation de la vie publique se paye aussi de la disparition des lieux naturels de convivialité et d’échange. Ce qui augmente le contrôle sociale en segmentant les populations, en coupant les individus de leur collectivité. Cette « hygiénisation » de la vie publique se remarque d’ailleurs dans la disparition des bars de quartiers qui sont remplacés, quand ils le sont, par des brasseries et des commerces sans caractère, qui ne sont là que pour vendre des marchandises. 

    La lutte contre le tabagisme : une affaire de bobos

     

    Désigner le fumeur comme l'ennemi prioritaire, ce n'est pas seulement manquer d'idée sur ce qu'il faudrait faire pour améliorer la société, c'est également détourner les populations des questions importantes comme le chômage ou les inégalités sociales.


    [1] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F160

    [2] http://kpmg.co.uk/creategraphics/2015/06_2015/CRT026736/files/assets/basic-html/index.html#1

    [4] http://piketty.pse.ens.fr/files/DeaGodefroy2003.pdf

    [5] https://www.lesechos.fr/18/10/2010/lesechos.fr/020869923153_sante---la-crise-fait-fumer-les-francais.htm

    [6] http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20101020.RUE9050/tabac-un-chomeur-sur-deux-fume-malgre-les-hausses-de-prix.html

    [7] http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/le-tabac-antidepresseur_492449.html

    « Le retour du « trou » de la Sécurité SocialeL’amateurisme de Monsieur Macron »
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