• La grande dévalorisation, Ernst Lohoff & Norbert Trenkle, Post Editions, 2014

      

    La fin du compromis keynésien

    Voilà un autre ouvrage dont le propos est de revenir à une analyse marxiste de la crise et donc d’analyser celle-ci comme étant le résultat de la difficulté de valoriser le capital. L’idée est que la crise est le résultat d’une impossibilité interne de trouver de nouvelles occasions de réinvestir les profits et donc d’élargir le système d’accumulation à de nouveaux secteurs. Les surprofits se heurtent soit à une insuffisance de la demande, soit à l’absence de nouveaux secteurs productifs. C’est une analyse à laquelle j’adhère assez largement : depuis une quarantaine d’années les occasions d’investir se sont amenuisées. Il s’en est suivi une modification de la politique économique à l’échelle planétaire. De 1945 à 1975 à peu de choses prêt, le développement économique  s’est appuyé sur un compromis de classes. L’Etat assurant le contrôle de la répartition de la valeur entre les propriétaires et les salariés, ceux-ci profitant à la fois de salaires en augmentation et donc relançant la consommation, et de services publics financés collectivement par les impôts. Vers le milieu des années soixante-dix, ce modèle se défait et une crise de surproduction commence à apparaître.

    Pour répondre à cette crise, les politiques remettent en question le compromis d’après-guerre. Cela se traduit par deux modifications radicales :

    1. la monnaie n’est plus sous contrôle public, elle passe dans les mains des banques privées ;

    2. les Etats et les organisations internationales se lancent dans un processus de mondialisation.

    Cela va entraîner des délocalisations en masse des pays riches vers les pays émergents, entraînant peu à peu une montée inexorable du chômage et donc aussi une baisse relative du salaire. On le voit facilement dans la façon dont sont captés les gains de productivité par le capital et les actionnaires. On le voit facilement dans le graphique ci-dessous pour la France, mais c’est un peu le même schéma pour les autres pays. C’est évidemment le résultat direct de la concurrence entre les travailleurs qui sont maintenant en surnombre à l’échelle planétaire.

    Dès la fin des années soixante-dix, avec un rythme plus ou moins lent, les Etats vont se mettre au service du capital et rentrer dans la logique dites de l’offre qui consiste à organiser un formidable transfert de valeur vers les plus riches. Cela se fait par le biais de la remontée des taux de rendement exigés par les actionnaires, des taux « déments » de 15% ou plus, alors que sur le long terme le taux de rendement du capital ne peut pas être longtemps supérieur au taux de croissance réel. Mais la captation de la richesse se fait également par cette astuce à courte vue d’un pillage systématique de l’Etat et du bien public. Ce pillage s’est exercé de plusieurs façons différentes, j’en compte au moins trois :

    1. les privatisations qui comme en Russie ou ailleurs ont permis la constitution de très grandes fortunes par l’appropriation des monopoles publics. En France le cas le plus extravagant est sans doute celui de la privatisation des autoroutes ou encore celui de l’eau.

    2. une baisse radicale de la progressivité de l’impôt sur le revenu.

    3. la possibilité d’investir dans la dette publique.

     

    Causalités

     

    Lohoff et Trenkle pourtant essaient d’analyser un peu différemment la crise dans laquelle nous nous trouvons. Ils vont pointer effectivement deux phénomènes nouveaux. D’abord l’épuisement du modèle keynésien. Selon eux ce modèle n’arrive plus à assurer la continuité de la valorisation du capital : l’épisode de la stagflation des années soixante-dix oblige le système à s’orienter vers d’autres solutions. Ces nouvelles solutions se trouvent dans la création d’un capital fictif, extrêmement mobile qui va chercher à se valoriser en dehors des pays capitalistes développés. Contrairement à Duménil et Lévy, leur idée est que la financiarisation de l’économie n’est pas la cause de la mise en place d’un modèle néolibéral, mais sa conséquence. Presque une nécessité biologique. Ils s‘appuient sur une analyse historique à la rigueur toute germanique pour le démontrer. Tout comme ils font de la lutte que les gouvernements vont entreprendre contre les syndicats une autre conséquence de cette nécessité. Certes il va de soi que le capital a toujours besoin de se valoriser et quand il ne trouve pas de nouveaux secteurs pour le faire, il organise une hausse de la plus-value. Je ne suis pas entièrement hostile à cette idée, sauf que la mise en place d’une nouvelle forme de capitalisme, rompant avec le compromis keynésien, ne peut se faire qu’à l’aide des gouvernements, ne serait-ce que parce qu’il faut modifier la loi : rendre les banques centrales indépendants, permettre aux banques de second rang de créer ce capital fictif, ou encore ouvrir les frontières à la libre circulation du capital, des marchandises et des hommes. On peut supposer donc, contrairement à Lohoff et Trenkle, que si au milieu des années soixante-dix le modèle économique doit changer, il peut aller dans deux directions différents : soit il renforce la socialisation de la production en allant vers un partage de la richesse plus en faveur de ceux qui la produisent, et vers un abaissement du temps de travail, soit, il s’oriente vers un démantèlement de cette socialisation apparue dans les pays développés, non pas après la Seconde Guerre mondiale comme le croient Lohoff et Trenkle, mais dans les années trente avec le New Deal. Cela ne dépend pas de la nécessité « biologique » de l’économie, mais plutôt du rapport de forces entre les classes sociales. Or si les tendances néolibérales apparaissent à la fin des années soixante-dix, c’est parce que les mouvements de lutte de la fin des années soixante se sont épuisés, incapables de promouvoir de nouvelles formes de société, mais c’est aussi parce que les élites – la bureaucratie étatique – a changé de camp, passant avec armes et bagages du côté du capital. Si l’économie et son système évoluent suivant des logiques assez faciles à décrire et à comprendre, il n’en demeure pas moins que le futur est assez aléatoire. Donnons un exemple : le système mis en place aux Etats-Unis dans les années trente et au Europe après la Seconde Guerre mondiale – système qu’on appelle par abus de langage « keynésianisme » – a toujours été critiqué par l’ultra gauche comme un palliatif peu durable, instable, seulement une manière de ravauder un système à bout de souffle. Mais un système qui fonctionne pendant plusieurs décennies, qui produit de la richesse, qui améliore le bien être de larges masses, ne peut plus être analysé comme une simple continuation, ne serait-ce que parce qu’il a laissé des traces matérielles à la surface de la planète.

     

    Le capital fictif

     

    Le capital fictif c’est ce capital sous forme de titre de propriété ou d’argent qui se déplace à toute vitesse et qui génère des intérêts, donc de la richesse. Lohoff et Trenkle refusent de le regarder comme une incongruité, comme s’opposant au capital réel qui s’investirait dans la valorisation du travail en produisant des marchandises bien réelles, plus ou moins utiles à quelque chose. Au contraire ils le présentent comme la vérité révélée du mode de production capitaliste, c’est seulement un des aspects du capital. Et s’il s’est développé de plus en plus ses dernières décennies ce n’est pas sans raison.

    Pour analyser le rôle de ce capital fictif dans l’économie, ils reviennent sur le caractère « fétiche » de la marchandise, et comme le capital sous la forme de titres de toutes se sorte se trouve  être aussi une marchandise, il est marqué par son caractère fétiche. Cette analyse leur permet de récuser à l’inverse toutes les tentatives de produire une analyse « naturaliste » du capital, comme si pour celui-ci l’aspect utilitaire des marchandises produites avait un sens.

    Cependant, même si c’est une bonne idée que de montrer la démence d’un tel système fondé sur l’idée que le capital s’accumule tout seul, il n’en demeure pas moins que tôt ou tard le capital sous sa forme argent est confronté à sa propre valorisation. Lohoff et Trenkle vont relater l’histoire du développement du capital-argent, il montre que s’il a été toujours présent, il ne devient déterminant de la production même de la valeur qu’à partir du moment où la référence à l’étalon-or va être abandonnée. C’est l’importance de ce capital-argent qui a permis de sortir de la crise des années trente, mais à cette époque l’Etat maitrisait la production de la monnaie, et puis c’est ce même capital-argent – à tout le moins la façon dont on a permis aux banques de second rang de créer massivement de la monnaie – qui a engendré le mouvement de mondialisation de l’économie avec les conséquences misérables qu’on connait aujourd’hui. L’endettement des Etats n’est qu’une manière parmi d’autres de générer du capital-argent qui tôt ou tard se retrouvera dans l’économie réelle. Mais évidemment plus le capital-argent croie en valeur, et plus sa réalisation dans l’économie réelle est problématique. Ce n’est qu’une manière de repousser la contradiction. Les auteurs doutent d’ailleurs qu’il soit possible de trouver des palliatifs valables pour continuer la comédie. Pour eux le keynésianisme a été une première manière de repousser les limites de la valorisation, et ensuite la révolution néolibérale une autre dans la mesure où elle a permis une nouvelle poussée de la production de l’industrie financière, avec les conséquences qu’on sait en matière d’instabilité, de croissance molle et d’abaissement des conditions d’existence pour les pauvres.

     

    Dévalorisation du travail

     

    L’autre point important de l’ouvrage de Lohoff et Trenkle, est la question du travail. Ils partent de l’idée que la productivité du travail s’est accrue considérablement, et encore plus avec la troisième révolution industrielle qui est issue du numérique. La robotisation des processus industriels est telle que le travail n’est plus nécessaire, la force de travail est de partout en surnombre, ce qui veut dire qu’elle ne vaut plus rien. Ce processus est encore loin d’avoir atteint toute sa dimension. La robotisation s’accélère dans la grande industrie, rendant illusoire cette idée qu’il puisse y avoir du travail pour tout le monde si on entend par travail l’activité d’aujourd’hui.

     

     

     

    Cette nouvelle révolution industrielle qui se passe à l’échelle planétaire va entrainer des bouleversements radicaux dans la gestion de la main d’œuvre. Ce sont des millions de personnes qui sont promises au chômage de partout. Un point intéressant est que selon Lohoff et Trenkle, la Chine est elle aussi menacée par ce mouvement. En effet, ce pays est très en retard en matière de robotisation, et il semble que nous sommes au début d’une relocalisation des productions industrielles dans les pays du centre. Dans cette perspective, la théorie de l’offre apparaît comme une fuite en avant qui précipitera encore plus vite la catastrophe.

     

    Issues

     

    Malgré ses lourdeurs – le livre n’est pas fait pour les feignants et ceux qui ne maitrisent pas le jargon économique et la logique marxienne qui plus est – la démonstration est très convaincante. Bien évidemment l’analyse ne remplace pas l’action politique, elle aide seulement à nous orienter le moins mal possible. Sur ce plan le livre de Lohoff et Trenkle est complètement lacunaire. Au moins sur deux points : le premier tient à l’interprétation de la période qui s’est ouverte dans les convulsions de la grande crise des années Trente et qui s’est refermée à la fin des années soixante-dix. Cette période est souvent appelée « fordiste » ou « keynésienne ». Les marxistes sont souvent enclins à l’analyser seulement comme une tentative de sauvetage plus ou moins consciente du capitalisme, une manière de repousser les limites de l’accumulation. Ce n’est pas faux, mais c’est insuffisant. D’abord parce que l’immixtion de l’Etat dans la conduite des affaires économiques a modifié le modèle occidental en deux sens : d’une part il a limité la progression des inégalités de revenus en instaurant un système de redistribution par l’impôt, en prenant en charge la production d’un certain nombre de biens publics comme l’éducation, la santé et quelques autres ; et d’autre part par son interventionnisme il a modifié radicalement les contours de la propriété privée. Un grand nombre d’entreprises – souvent des monopoles – sont devenus des entreprises d’Etat dont  le but n’était pas le profit. Il est difficile de soutenir que c’est seulement dans le but de sauver le capitalisme et de lui permettre de continuer à accumuler du capital que cela a été entrepris.

    Dès lors présenter la contre-révolution conservatrice de la fin des années soixante-dix seulement comme une nécessité économique, c’est donner une lecture très mécaniste de ce qu’est l’économie. Il semble qu’on puisse avancer une autre hypothèse : la croissance de la valeur poussant toujours dans le sens d’un partage en faveur des salariés quand la croissance est forte, cela minait le pouvoir des grandes firmes. Or à la fin des années soixante celui-ci avait été ébranlé par les mouvements sociaux à répétition. Dès lors il fallait envisager, soit d’aller vers un peu plus de « socialisme », en étendant un peu plus la socialisation des moyens de production, en acceptant de travailler moins, en acceptant de limiter ses ambitions pécuniaires, soit il fallait au contraire renverser le mouvement et restaurer l’ordre capitalisme, au besoin par les armes comme cela s’est fait au Chili et dans plusieurs autres pays du Tiers Monde qui ont servi les premiers de modèles. C’est cette voie qui a été choisie, la raison en est que le mouvement révolutionnaire et contestataire qui récusait les critères de développement proposés s’est effondré faute de perspectives lisibles.

    Aujourd’hui on se trouve une fois de plus à la croisée des chemins, le grand boom de l’économie libérale est terminé et le système capitaliste est moribond. Mais il n’est pas du tout fatal qu’on aille pour autant vers le mieux. Le modèle capitaliste néo-libéral peut disparaître dans des convulsions politiques dramatiques, ou encore évoluer graduellement vers une socialisation des moyens de production. C’est dans un cadre institutionnel rénové qu’il faut penser le devenir de la société et aussi aux formes de l’exercice du pouvoir. Car en même temps que le modèle économique inauguré en fanfare par Ronald Reagan et Margaret Thatcher il y a une trentaine d’années, modèle tardivement adoubé à contretemps par les partis socialistes européens, les ersatz de démocratie qu’on a utilisé sont eux aussi complètement dépassés. De même les institutions, faites de bric et de broc de l’Union européenne ne sont plus crédibles non plus.

    Si dans les trente dernières années le système s’est déployé dans une fuite en avant destiné à consommer tout l’espace de la planète, il semble que le temps d’un rétrécissement de l’espace de socialisation soit maintenant une nécessité : produire et consommer local par exemple, mais aussi adopter un mode de vie qui refuse le déplacement pour le déplacement et qui en revienne à faire l’éloge de l’immobilité pour réinventer le travail et la vie.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 3 Juillet 2014 à 09:17
    Dévalorisation
    Une vision moins pessimiste : redonner vie au CNR, c'est-à-dire redistribuer les richesses de façon équitable. C'est possible si on redonne la main à des dirigeants mieux choisis, en dehors des partis politiques.
    2
    Jeudi 3 Juillet 2014 à 17:27
    La chute de l'Empire occidental.
    Espérons qu'un jour les robots nous permettront de glandouiller ad vitam aeternam !
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