• La destruction de l’Etat

     

    Au cœur de la révolution libérale, il y a sur le plan théorique une haine de l’Etat manifeste. Celui-ci doit être le plus petit possible et juste s’intéresser à la défense de la propriété privée. Les raisons invoquées sont très nombreuses, mais probablement toutes complètement fausses.

     

    Effet d’éviction

     

      

    La première critique avancée à l’existence même de l’Etat est que son financement est très cher, et en le prélevant sur les ressources de la nation, on empêche les investissements productifs, donc on ralentit la croissance. C’est une analyse bien connue qui date des débuts mêmes de l’économie politique classique. Le représentant emblématique de ce courant est Frédéric Bastiat. Un auteur assez niais dont les chroniques ressemblait à un éditorial du Figaro et que Marx présentait comme un économiste vulgaire. Les économistes modernes appellent cela un « effet d’éviction ». C’est la même idée, mais les mots sont mieux choisis pour donner un corps à cette élucubration. Et en effet c’est une grossière erreur car l’idée de l’effet d’éviction ne tient pas compte du fait que le poids de l’Etat n’a cessé de croître depuis Bastiat, sans que cela n’entrave la croissance économique bien au contraire.

     

     

    Etats-Unis

    Japon

    France

    Allemagne

    Royaume-Uni

    1978

    30

    30

    44,6

    47,3

    41,4

    1980

    31,8

    32

    46,1

    47,9

    43

    1985

    33,2

    31,6

    52,2

    47,

    44

    1990

    33,3

    31,7

    49,8

    45,1

    39,9

    1995

    33,4

    37,4

    53,9

    49,1

    41,6

    2000

    34,2

    38,3

    52,5

    45,8

    37,5

    2005

    35,9

    37,3

    54,5

    47,1

    44,5

    Evolution des dépenses publiques en % du PIB dans quelques pays de l’OCDE

    En vérité les investissements de l’Etat accompagnent toujours le développement de l’économie, parce que celle-ci, même si elle est mue par les « lois » du marché a besoin d’un renouvellement des infrastructures, que celles-ci portent sur les réseaux de distribution, ou sur le développement du capital humain, santé, éducation. Ils sont indispensables. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est très difficile, sinon impossible de faire reculer les dépenses de l’Etat, sans endommager gravement le fonctionnement de la production. Margaret Thatcher s’est essayé à faire reculer sérieusement les dépenses de l’Etat. Elle y est arrivé, mais son successeur John Major a dû revenir sur cette diminution et faire repartir les dépenses étatiques en avant. La raison principale est que plus rien ne fonctionnait, ni les écoles, ni les routes et les ponts qui étaient devenus de moins en moins sûrs.

     

    Efficience

     

    La deuxième critique serait que l’Etat est un mauvais gestionnaire. Les entreprises ayant comme souci de maximiser leurs profits, elles seraient plus efficaces. Evidemment la réalité est presqu’à l’inverse. Les crises, les faillites bancaires et autres destructions du capital démontrent un gaspillage évident des ressources. Et je ne parle pas ici du fait que le secteur bancaire a démontré récemment son inefficacité, venant pleurnicher dans le giron de l’Etat pour que celui-ci le renfloue.

    Cette idée assez imbécile du manque d’efficience de l’Etat repose en outre sur une évaluation à court terme de son action. En réalité on ne peut pas mettre l’Etat et l’entreprise privée sur le même plan parce que leurs objectifs ne sont pas les mêmes : l’entreprise privée vise le profit à court terme, tandis que l’Etat vise la cohésion sociale et l’investissement à long terme dans les infrastructures de base. C’est cette idée fausse de vouloir faire passer l’évaluation de l’action étatique sous les fourches caudines des critères de rentabilité, qui aboutit à une partie du démantèlement du service public. Vouloir appliquer les méthodes de gestion du secteur privé à l’Etat révèle d’une incompréhension de ce qu’est l’Etat. C’est également une preuve d’ignorance, car si nos libéraux avaient lu Léon Walras qu’on désigne souvent comme le père de l’économie moderne, parce que mathématisée, ils auraient compris[1] que l’économie marchait toujours sur deux jambes, un secteur marchand et un secteur étatique, le premier représentant la rationalité individuelle, le second la rationalité collective qui s’étend au-delà des générations.

     

    De la liberté

     

    Les libéraux prônent la diminution du poids de l’Etat au nom du sacro-saint principe de la liberté individuelle. Mais de quoi parle-t-on ? En vérité pour eux cette liberté se rapporte presqu’essentiellement à la liberté d’entreprendre et de faire du profit dont procède selon eux à la fois la prospérité et l’harmonie sociale, c’est pourquoi les parangons du libéralisme, Friedman, Hayek et quelques autres n’étaient pas plus gênés que ça par les dictatures qui se sont mis en place au nom du libéralisme au Chili ou ailleurs. En vérité cette liberté est la liberté que confère l’argent puisqu’il est impossible d’entreprendre  pour qui n’en a pas. Mais il est assez facile de voir que depuis qu’a été entreprise la contre-révolution conservatrice, les libertés se sont à l’inverse réduites. C’est évident pour les chômeurs qui se multiplient au fur et à mesure que la réforme avance. C’est pourtant aussi vrai en ce qui concerne les libertés politiques : en rabaissant l’Etat au rang de coquille vide, le gouvernement des démocraties modernes passe essentiellement par les experts, ce qui conduit inévitablement à ne pas respecter le vote des électeurs. La démonstration est peut-être encore plus évidente en Europe où nous subissons la dictature molle de Bruxelles, que ses projets soient ou non approuvés, ils avancent tout de même.

    L’Etat libéral, c’est-à-dire le marché, s’appuie sur la destruction systématique des avancées en matière de droit du travail. Ce qui veut dire que quand on augmente la liberté des entrepreneurs d’embaucher, de licencier, de flexibiliser le travail, on restreint du même coup celle des travailleurs. On voit encore par-là que le vrai citoyen n’est pas n’importe qui, mais c’est au contraire seulement celui qui a de l’argent. Quand la loi défend la minorité riche contre la masse des pauvres, c’est le recul des libertés pour le plus grand nombre.

    Bien sûr nous ne voulons pas d’un Etat tatillon qui briderait toutes nos libertés individuelles, mais aujourd’hui, le libéralisme va avec une multiplication des interdictions : interdiction de fumer, interdiction de rouler trop vite. Et puis si le libéralisme amène la misère, il accroît nécessairement le nombre des criminels. Par exemple aux Etats-Unis, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont privées de liberté et qui croupissent dans les prisons… privatisées, cela va de soi, car il n’y a pas de petits profits, et comme le nombre des criminels n’est pas près de baisser, tolérance zéro ou pas, c’est une affaire très rentable. Les réseaux de surveillance se multiplient, les caméras, Facebook, les radars, les parcomètres. Tout ce qui nous ramène à un apprentissage d’une discipline infantile.

    Dans le même ordre d’idées, on remarque que le développement de l’Etat libéral s’accompagne d’une montée en puissance du juridisme. La multiplication des lois et des sanctions pour des raisons diverses et variées – l’imagination est infinie en la matière – restreint bien sûr les libertés publiques.

     

    De la théorie à la pratique de la destruction de l’Etat

     

    Voilà dont les raisons de la théorie, mais en réalité il y a plusieurs façon puissants de ce monde détruisent l’Etat. L’imagination sur ce terrain est infinie. D’abord il y a le cercle infernal de l’endettement de l’Etat et du financement de celui-ci par les marchés financiers. En obligeant l’Etat à se financer auprès des marchés et non plus auprès de la Banque centrale, on fait d’une pierre deux coups :

    - d’une part on réalise des bénéfices considérables. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, la zone située entre les deux courbes, la rouge et la bleue, représente un transfert de ressources publiques – puisque prélevées sur nos impôts – vers le secteur privé. C’est de l’argent facile à gagner, peu risqué étant donné qu’il bénéficie d’une sorte de garantie de l’Etat, surtout si celui-ci est engagé dans la lutte contre l’inflation. Les banques de second rang empruntent des liquidités à la banque centrale à un taux d’intérêt dérisoire, puis elles les prêtent  à nouveau à l’Etat à un taux bien plus élevé.

     

     

     

    - d’autre part, en accroissant l’endettement de l’Etat, grâce aux intérêts composés, l’Etat devient plus vulnérable et on lui suggère alors de privatiser, de vendre le capital pour financer une partie de la dette. Evidemment les privatisations sont toujours – à cent pour cent – entachées de corruption, que ce soit en Russie ou en France. Le plus souvent on parle de grande braderie. On sait par exemple que les autoroutes du Sud de la France ont été bradées à Vinci pour le tiers de leur valeur. La Cour des comptes s’en est ému, mais le mal était fait, les autoroutes ne reviendront plus avant longtemps dans le giron de l’Etat. Mais la privatisation des réseaux en position de « monopole naturel » permet aussi des bénéfices colossaux, que ce soit la Poste, Orange ou la SNCF. Quand on a privatisé Gaz de France – c’était sous Sarkozy, quelques mois seulement après qu’il ait dit qu’il ne le ferait pas – le premier geste que le nouveau patron de GDF-Suez a fait a été de se doubler le salaire. Les privatisations sont souvent défendus par les guignols de Bruxelles comme une nécessité pour activer la concurrence et faire baisser grâce à elle le prix de l’énergie ou du transport par exemple. Evidemment c’est presque toujours l’inverse qui se produit puisqu’en situation de monopole, et pour peu qu’on ait quelques amis au gouvernement, il est facile d’augmenter les prix. Il n’y a pas d’exemple d’un mouvement de privatisation de la distribution de l’énergie qui en fait baisser le prix pour l’usager.

    Le fait que la dette soit financée par les marchés et que l’inflation soit très faible, entraîne automatiquement une croissance de la dette. Et ce mouvement infernal devient d’autant plus inarrêtable que du fait de la mondialisation la croissance s’est encore affaiblie. Les marchés demandent alors une compression accrue des dépenses sociales, que ce soit les retraites, les allocations chômage, etc. Mais cela permet aussi aux ennemis de l’Etat de s’emparer des biens services collectifs qui semblent concerne une clientèle captive dont le financement est assuré par l’Etat. C’est une évidence pour tout le monde que le secteur des assurances – qui longtemps a financé cette vieille canaille de DSK – guigne une modification de la loi qui développerait le principe de la « capitalisation » pout les retraites, et celui de l’assurance individuelle pour la couverture des dépenses de santé. Ce serait là un nouveau transfert de dépenses publiques vers le secteur privé.

    Les Américains sont bien plus avancés que nous en matière de dépeçage de l’Etat. Ce mouvement de liquidation entamé par l’abominable Ronald Reagan, a été parfait par les deux présidents Bush. Le second a d’ailleurs commencé à privatiser l’armée, à l’occasion de la Guerre d’Irak : l’Etat ne devient plus qu’une caisse qui paye quasiment des armées de mercenaire. On peut lire sur ce thème d’édifiante analyse de Naomi Klein dans La stratégie du choc. Mais Bush s’est également illustré dans la gestion des séquelles de l’ouragan Katrina qui s’est abattu sur la Floride, finançant dans un grand désordre  des entreprises privées qui remplaçaient l’Etat dans l’organisation des secours et des reconstructions. Dans ce domaine le secteur privé a fait tout à fait la preuve de son incapacité à prendre en compte l’intérêt de la collectivité, de sa grande corruption aussi, le principal des contrats étant passés sans appel d’offre, ce fut une gabegie. Il est à remarquer que cette prédation de l’Etat par des intérêts privés est pour partie à l’origine du creusement des inégalités de revenus. On fait toujours fortune de la même façon, que ce soit en Russie, au Mexique ou aux Etats-Unis, on privatise un bien public et on devient milliardaires. Ça s’est toujours passé ainsi.

     

    Conséquences

     

    Les conséquences de cette destruction programmée de l’Etat sont très nombreuses. La première est d’abord un recul de la croissance, la montée du chômage et la récurrence des crises économiques et financières et bien sûr l’accumulation d’une dette publique incontrôlable, car le libéralisme, quel que soit le critère qu’on choisit, ça ne marche pas. Autrement dit tous les indicateurs économiques standards utilisés pour évaluer la bonne performance d’une politique économique sont dans le rouge. Et depuis une trentaine d’années ça ne s’améliore pas, malgré les réformes libérales à répétition qui ont été engagées. C’est donc un échec. Il faut le répéter sans se lasser.

    La mondialisation est un des avatars de cette décomposition de l’Etat. Et c’est au nom de cette même mondialisation qu’on avance qu’il faudrait aller encore plus loin dans la réforme. Cela rappelle la logique stalinienne : si les résultats ne sont pas là c’est que la doctrine n’a pas été appliquée avec assez de fermeté.

    La pensée libérale avance sur des arguments extrêmement pauvres, c’est sans doute ce qui fait son succès. On dirait un catéchisme produit à l’intention des imbéciles et rédigé par des idiots. Elle ment évidemment sur la théorie, puisqu’elle ne dit pas ses véritables intentions, mais elle ment aussi sur la description de la réalité, elle travestit les faits et masque les raisons de la déconfiture de l’Etat providence.

    Nos Etats nationaux sont aujourd’hui en lambeaux, et les vautours s’en disputent les miettes. C’est donc un outil à reconstruire sur une base très simple : défendre les droits à la décence et à la liberté du plus grand nombre contre les tentations prédatrices de la minorité. C’est aussi l’enjeu évidemment d’un nouveau lien social. L’image de l’Etat est mauvaise, souvent on le voit au service justement de ceux qui s’en sont emparé. C’est donc une question politique de première urgence, reprendre le contrôle de l’Etat par les citoyens.

     

    Lectures

     

    James K. Galbraith, L’Etat prédateur, Le seuil, 2009

    Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2008

     

     



    [1] Études d’économie politique appliquée, Rouge, 1898.

     

    « La réforme et la révolution Michel Ragon, La mémoire des vaincus, Albin Michel, 1989 »
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  • Commentaires

    1
    Mercredi 30 Octobre 2013 à 18:25
    Et les collectivités territoriales ?
    J'ai pas l'impression que l'état maigrisse beaucoup, en France et si le nombre de fonctionnaires nationaux a légèrement baissé, le nombre de fonctionnaires territoriaux a explosé ...à cause des nouvelles compétences des collectivités locales, mais aussi grâce à un mille-feuille administratif qui additionne la commune, la communauté des communes, le conseil général et le conseil régional. Sans compter les pratiques clientélistes, notamment à Marseille. La dette des collectivités locales va devenir une vraie bombe à retardement. D'ailleurs, certains impôts locaux ont augmenté de 100 % ! Et puis Maryse a bombardé son amant, le chauffeur Omar, comme chargé de mission pour la culture alors qu'il sait à peine lire ...
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