• La crise ukrainienne et après

    Ces dernières semaines se sont traduites par une défaite importante de l’armée ukrainienne officielle. Malgré l’appui de mercenaires polonais et américains, Porochenko, le milliardaire-président de l’Ukraine, n’est pas arrivé à reprendre Donetsk, et peu à peu il se fait éjecter du Donbass. C’est ce qui a motivé principalement l’Union européenne, l’OTAN et les Etats-Unis pour étendre les sanctions économiques, pensant que cette stratégie étranglera peu à peu l’économie russe et obligera Poutine à se contenter de la Crimée. La tactique serait alors d’accroître la pression  sur la Russie en augmentant par exemple le nombre des bases de l’OTAN.

    Porochenko prétend qu’il va œuvrer pour réintégrer la Crimée à l’intérieur de l’Ukraine qu’il s’obstine à présenter comme une nation unie qui voit seulement cette unité menacée par l’intervention extérieure de la Russie. Il ne semble pas que quelqu’un croie à cette fable. Mais au fond ce n’est pas ce qui est le plus important. Dans la mesure où les Américains et encore moins l’Europe ne sont pas disposés à s’engager directement pour reprendre  par la force la Crimée, il semble bien que la situation va pourrir sur pied. Le cessez-le-feu semble par ailleurs globalement respecté.

    Des sanctions et des contre-sanctions

    La première question qui se pose est l’effet des sanctions sur l’économie russe. Dans un article fort intéressant, Jacques Sapir montre qu’antérieurement à la crise ukrainienne, l’économie russe avait commencé à se réorienter, de façon à être moins dépendante des marchés extérieurs, et aussi moins dépendante de l’Europe et des Etats-Unis. Par exemple la Russie a signé des contrats importants de livraisons de gaz avec la Chine, et ces livraisons vont monter en puissance dans les années qui viennent. Parallèlement, les Chinois investissent aussi en Russie, dans des partenariats industriels. Une des raisons de cette réorientation est que l’Union européenne est une économie stagnante et sans grand avenir à court terme au moins. Parallèlement, les Russes ont réactivé des relations économiques et financières avec les autres pays du groupe BRICS, avec l’idée de créer une banque conjointe de développement qui mettrait en place des nouveaux circuits financiers qui se passeraient du dollar et de l’euro.

      

    Depuis déjà quelques années, la Russie investit volontairement et massivement dans l’agriculture et l’industrie. Mais il est probable aussi que la technologie que les Russes ne trouveraient plus sur les marchés occidentaux, ils la trouveraient aussi à travers les filiales asiatiques des multinationales européennes et américaines. La Chine pouvant jouer le rôle de pivot assez facilement.

    Pour l’instant les sanctions et les contre-sanctions n’ont pas eu d’effet sur l’économie russe, si ce n’est que les Russes sont privés de Mcdo et Coca-Cola. Celle-ci, contre l’avis d’ailleurs de certains « experts » américains ne semblait pas être aussi fragile qu’ils le prétendaient, et dès le printemps elle a redémarré. Le graphique suivant que j’emprunte à Jacques Sapir monte que la croissance du PIB est soutenue aussi bien par la consommation que par l’investissement depuis une dizaine d’années. On ne se trouve donc pas dans le cas du syndrome hollandais.

    Source Jacques Sapir

     

    L’Europe est le grand perdant

    Le commerce entre l’Europe et la Russie est d’un volume de 450 milliards de dollars, contre environ 28 milliards entre les USA et la Russie. A l’évidence l’affrontement économique avec la Russie est bien plus coûteux pour l’Europe que pour les USA. En outre, il est clair que la croissance américaine étant structurellement plus soutenue que la croissance européenne, l’effet d’une réorientation des échanges commerciaux gênera plus l’Union européenne dont l’économie est en panne depuis la mise en place de la monnaie unique.

    Parmi les secteurs touchés par la réaction russe, il y a l’agriculture pour un volume compris entre 5 milliards et 10 milliards d’euros. C’est un marché important puisque la Russie importe environ un tiers de ses besoins alimentaires. Les Russes importent depuis l’Europe une quinzaine de milliards d’euros en produits agricoles, soit environ 10% des exportations européennes. Il s’agit de fruits et légumes frais, de fromages, de vins. Ce qui veut dire que le marché agricole européen va être saturé. Déjà les prix des denrées s’effondrent en Pologne, en Espagne, en Norvège, en France. Dans un marché unifié, les répercussions se réalisent en chaîne. Les agriculteurs bretons ont manifesté leur colère en menant plusieurs opérations, incendies du centre des impôts de Morlaix, incendie des locaux de la mutuelle Sociale Agricole de Saint-Martin-des-Champs. Cela accompagné chaque fois de la destruction des fruits ou des légumes.

    Les agriculteurs incendient le centre des impôts à Morlaix

    L’Europe a demandé à l’OMC de sanctionner la Russie, estimant que l’embargo russe est illégitime. Cette action en justice, non seulement prendra beaucoup de temps, mais elle a peu de chance d’aboutir à un résultat quelconque. En outre, il est difficile de se placer d’un point e vue moral parce qu’on ne voit pas au nom de quoi la Russie n’aurait pas le droit de répondre à des restrictions dans les mouvements de capitaux par des restrictions dans les mouvements de marchandises.

    L’Union européenne a donc été obligée d’imaginer des aides en catastrophes. Elle a commencé par débloquer une somme de 125 millions d’euros, puis elle s’est rétractée, notamment parce que les demandes de la Pologne étaient extravagantes et sans rapport avec leurs productions effectives. Les aides spécifiques de l’Union européenne aux légumiers seront rediscutées ces jours prochains. Entre temps le gouvernement français va discuter des aides ces jours ci également avec les représentants des producteurs de fruits et de légumes.

    La France qui devrait perdre 229 millions d’euros n’est pas le pays le plus touché par l’embargo pour ce qui concerne ses produits agricoles, mais la Pologne devrait perdre un marché de près d’un milliard d’euros, comme la Lituanie.

    Le secteur financier exposé

    Mais il faut aussi évoquer les conséquences des sanctions et des contre-sanctions en matière financière. En effet, si le blocage des avoirs russes devait s’étendre et se poursuivre, les Russes prendraient des mesures symétriques. Pour ce qui concerne l’Europe, celle-ci a placé environ 200 milliards en investissements directs, tandis qu’à l’inverse, les Russes n’ont investi en Europe que 90 milliards. Même chose pour ce qui concerne les investissements de portefeuille : ceux-ci sont évalués à 90 milliards d’euros, tandis qu’à l’inverse les Russes ne détiendraient que 31 milliards d’investissements de portefeuille en Europe.

    Il faut également prendre en considération les effets d’un embargo généralisé et prolongé. Les banques européennes détiennent les ¾ des créances internationales russes. La France est concernée au premier chef puisque les banques françaises en détiennent 20%.

    Nouveaux partenariats avec la Russie

    L’embargo russe profite évidemment à d’autres pays. Déjà des partenariats nouveaux avec le Brésil, la Turquie, l’Iran ou Israël et l’Argentine sont en cours, ce qui fait que les consommateurs russes ne vont pas trop souffrir. La plupart des observateurs européens et américains doutent de l’efficacité des sanctions économiques pour contraindre la Russie.

    Ces nouveaux partenariats peuvent s’appuyer sur de nouvelles structures financières. En effet, les BRICS[1]. Cette banque destinée d’abord à financer des travaux d’infrastructure sera basée en Chine, à Shanghai. Mais elle pourrait assez rapidement avoir un rôle plus étendu. L’ensemble de ces BRICS représente environ 40% de la population mondiale, et 20% du PIB mondial, mais en outre ce sont des pays qui globalement ont des excédents commerciaux importants et par suite des réserves de devises colossales. Or, en juillet dernier, au sixième sommet des BRICS, dans un communiqué final, ceux-ci ont appelé au dialogue et refusé de condamner la Russie.

     

    Le pouvoir de Poutine renforcé

    La crise ukrainienne a renforcé le sentiment national russe et partant a consolidé le pouvoir de Poutine. C’est tellement vrai que celui-ci peut se permettre de laisser, le 21 septembre dernier, se développer en plein Moscou une manifestation pour la paix en Ukraine qui dénonce la politique russe. Cette manifestation donne même un label de démocratie au pouvoir poutinien. La police russe comptait 5000 personnes, les manifestants se disaient être 100 000, mais les journalistes sur place considéraient qu’il y avait entre 30 000 et 40 000 personnes. Les images diffusées par francetvinfo.fr ne disent pas grand-chose, mais sûrement cela n’a pas été un succès massif. Cette manifestation organisée par ce qu’on appelle l’opposition à Poutine et qui représente la tentative de mettre en place un parti libéral en Russie, visait principalement Poutine en jouant sur la peur d’un affrontement militaire. Mais Alexei Navalny qui aux yeux des Russes passent pour être l’homme des Américains est aujourd’hui en prison.

    Manifestation pour la paix en Ukraine à Moscou le 21 septembre 2014

    Avant la crise ukrainienne, Poutine était crédité de 65% de bonnes opinions. Ce pourcentage est monté à 68%, mais en outre, sa politique en Ukraine est approuvée par plus de 80 % de la population. Pour l’instant toutes les tentatives de déstabilisation de la Russie par la coalition occidentale et donc l’OTAN se sont soldées par des échecs. Et à l’échelle internationale, qu’on la critique ou pas, Poutine semble être un des seuls dirigeants à avoir une politique étrangère claire, tandis que la ligne suivie par les Européens et les Américains apparaît à la fois peu claire et sinueuse, manquant singulièrement de suite dans les idées.

    Conclusion

    Ce rapide tour d’horizon semble montrer que ce n’est pas la Russie qui est le plus isolée sur la scène internationale, ni la plus ébranlée, mais plutôt la coalition américano-européenne. Du reste si les Russes sont massivement derrière Poutine, en Occident l’opinion est bien plus partagée, le soutien à la politique des sanctions contre la Russie ne semble pas être majoritaire, soit parce que le conflit semble être le résultat de la politique étrangère américaine, soit parce que les conséquences économiques sont difficiles à supporter en Europe. Cet isolement semble donner un sens inattendu au fameux Traité transatlantique qui semble là, entre autres choses, pour verrouiller les marchés. Bien évidemment si le conflit avec la Russie était une nécessité impérieuse du point de vue de la morale, le coût économique de ce conflit serait secondaire. Mais ce n’est pas le cas. Le conflit est fait pour durer, et on ne voit pas clairement quels sont les objectifs des Occidentaux. Veulent-ils récupérer la Crimée ? Cela semble absurde, et les rodomontades de Porochenko ne sont guère crédibles. Veulent-ils conserver le Donbass ? Mais sous quelle forme ?

    Mearsheimer dans un article récent publié sur le site Foreign affairs, considérait que la réaction de Poutine était simplement la réponse aux provocations de l’OTAN et de sa volonté d’encerclement de la Russie par des bases de plus en plus nombreuses. Le coût de la politique internationale fantasque américano-européenne va être très élevé et probablement alourdir encore le climat économique et social en Europe. Et cela est d’autant plus vrai que pour l’instant les Occidentaux semblent vouloir mettre le paquet pour éradiquer l’Etat Islamique.

     

    Liens

     

    http://russeurope.hypotheses.org/2803

    http://www.foreignaffairs.com/articles/141769/john-j-mearsheimer/why-the-ukraine-crisis-is-the-wests-fault

    http://www.agrisalon.com/fr/permalien/article/7006030/L-UE-suspend-les-mesures-de-soutien-aux-maraichers.html

    http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2014/03/24/pourquoi-des-sanctions-economiques-contre-la-russie-ne-sont-pas-si-evidentes-a-prendre/

    http://affaires.lapresse.ca/economie/international/201407/15/01-4783895-les-brics-creent-leur-banque-de-developpement.php

    http://christroi.over-blog.com/article-la-russie-repond-aux-sanctions-economiques-des-occidentaux-les-occidentaux-reproche-a-la-russie-de-124321615.html

    https://fr.news.yahoo.com/video-milliers-russes-d%C3%A9filent-%C3%A0-moscou-paix-ukraine-153436100.html

    http://www.courrierinternational.com/article/2014/03/12/la-cote-de-popularite-de-poutine-en-hausse



    [1] Les BRICS sont les pays émergents suivants, Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud.

    « La sortie de l’euro et la critique du FNPierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom Karl, Gallimard, 2012 »
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