• La crise, quelle crise ?

    MANIFESTATIONS DE LA « CRISE »

     

    Depuis maintenant une quarantaine d’années on parle de la crise, depuis le choc pétrolier de 1973. Mais évidemment c’est devenu d’autant plus prégnant depuis le grand plongeon de 2008. Et de plus en plus souvent on fait un parallèle avec la Grande crise de 1929. Pour les uns cette crise est encore plus grave que la précédente, pour les autres, elle est limitée dans ses effets négatifs par le filet de sécurité de l’Etat-Providence.

     

    Dans les années trente aux Etats-Unis la répression des manifestants était féroce 

    Crise il y assurément aujourd’hui, elle est visible à l’œil nu : ce sont les cohortes de chômeurs, la baisse des revenus et des retraites, le recul de l’Etat-Providence, ou encore la croissance zéro dans la zone euro. Les statistiques qu’on trouve, toutes contestables qu’elles soient montrent une rupture nette au moment de la crise des subprimes. Bien sûr les statistiques ne remplacent pas ce qu’on peut connaître et percevoir des vies qui seront brisées par la crise. Mais cela aide à cadrer un peu les choses. Dans le graphique suivant, on voit que le chômage en Europe est élevé et qu’après avoir connu une embellie entre 2005 et 2008, il est reparti à la hausse comme une conséquence de la crise  ou du manque de croissance.

     

    Evolution du chômage en Europe 

    Cependant les chiffres ne sont pas tout, il y a une manière de les percevoir. En premier lieu l’échelle de temps est déterminante. Regardons les deux graphiques ci-dessous. Dans le premier qui prend en considération les années 2000-2011, on a l’impression que la croissance est ascendante, et que le choc de 2008 est seulement un accident de parcours. Certes le choc est fort, mais il semble qu’il puisse être corrigé. Le second graphique présente toujours la croissance, mais sur la période 1950-2008. Là on se rend compte qu’il y a deux aspects : d’une part une évolution un peu chaotique, ça monte, ça baisse, et d’autre part une tendance matérialisée par le trend qui est orientée à la baisse. Le trend est cette ligne qui passe au plus près des points représentant les performances de la croissance. Dans cette nouvelle présentation, on se rend alors que le problème de la baisse de la croissance n’est pas conjoncturel, mais tendanciel. Ce premier élément incite donc à réfléchir sur les causes qui justement orientent la croissance à la baisse sur une longue durée.

    Les crises et les solutions de sortie de crise vont dépendre de la façon dont on explique la crise elle-même. Si on pense qu’elle est essentiellement financière et qu’elle est le produit des dérèglements de la finance, alors on réglementera ce secteur. Si au contraire on pense qu’il s’agit d’une crise de la demande – ou une crise de surproduction – alors on s’efforcera d’agir sur le partage de la valeur.

     

    LES CAUSES DES CRISES 

    Avant tout, si j’ai quelques idées sur les origines de la crise de 2008, je ne suis pas très sûr de moi, je veux dire par là que je n’ai pas une idée aussi claire que les marxistes qui pensent qu’il s’agit comme toujours d’une crise de réalisation de la valeur, ou du moins que cette explication n’est pas suffisante, même chose pour ce qui concerne les origines financières de la crise. Certains éléments incitent en ce sens, mais d’autres non.

    En gros, il y  a trois sortes d’approches de la crise.

    A. La crise comme résultant de trop d’entraves à la création de richesses

    Il y a d’abord l’analyse des idiots, de ceux qui croient aux lois du marché. Pour eux il est clair que :

    1. d’une part l’activité de destruction créatrice est normale et elle épure périodiquement le marché pour le rendre plus efficace ;

    2. le bon fonctionnement du marché est l’alpha et l’oméga de la prospérité. Il s’ensuit donc que pour sortir de la crise, il suffit d’améliorer la fluidité des échanges.  Donc on fera en sorte de développer des traités de libre-échange, de limiter les dépenses de l’Etat et de privatiser.

    C’est cette vision de la crise qui a gagné. C’est de ce type d’analyse que sont faites les fameuses réformes, celles que l’Union européenne veut imposer aux Grecs. Le plus curieux est que certains soutiens de cette imbécilité qui date d’avant Marx, se disent de gauche, comme le sinistre Macron ou le sournois Hollande. Au passage on fera remarquer qu’en adoptant ce point de vue archaïque les anciens partis socialistes européens sont en train de disparaitre du paysage politique : que ce soit le PASOK en Grèce, le Parti travailliste néerlandais de l’arrogant Jeroen Dijsselbloem, le Parti travailliste britannique, le PSOE  ou encore le PS. Tous ont vu, pour cause de trahison leur score divisé par deux. Plus encore il est curieux que cette vision fasse encore recette alors qu’il est facile de voir que la déréglementation n’est pas le remède mais la maladie, ou du moins un symptôme fort de celle-ci. Est-il possible de soigner brutalement le mal par le mal ? Peut-on d’un côté dénoncer le manque d’éthique des grands financiers, et de l’autre refuser de les réglementer ? En tous les cas on ne connait pas de crise qui se soit effacée par plus de marché. Ça n’existe tout simplement pas. En effet guérir une crise de la demande en relançant l’offre est un non-sens.

    B. La crise comme reflet d’une insuffisance de réglementation

    Il y a ensuite la vision qui est de loin la plus populaire et qui suppose que le mal vient de l’absence de règles dans le secteur financier. Les banquiers ayant toujours plus d’imagination créent en permanence des possibilités de crédit qui alimentent la spéculation et l’endettement. Vient le moment où la bulle spéculative éclate et entrainant une crise de liquidités qui bloque le circuit économique. C’est la thèse des deux Galbraith, le père et le fils. Le premier analysant la crise de 1929, le second celle de 2008. Au cœur de leur analyse ils mettent en scène l’appât du gain, la cupidité, la volonté de tricher qui apparente ainsi les banquiers à de vulgaires criminels. Ils ont effectivement de solides arguments pour soutenir leurs thèses, ils disposent d’exemples précis qui montrent comment les banquiers ont menti, maquillé les comptes pour générer des profits énormes et de court terme. Il est assez drôle de lire les deux livres à très peu de distance, car tous les deux mettent en haut de la pyramide de la délinquance bancaire la banque Goldman & Sachs !!  Cette banque était déjà accusée dans les années trente d’être à l’origine de la crise financière par ses pratiques douteuses. Quatre-vingts ans plus tard, elle est toujours là, toujours aussi nocive, elle nomme les dirigeants des banques centrales du monde entier, dans la zone euro, en Angleterre, au Canada. Mais soyons juste dans les années trente il y avait la banque J. P . Morgan qui était aussi sur la sellette comme elle le sera encore après 2008. 

    Cette thèse est celle des keynésiens qui ne se sont pas fourvoyés dans les élucubrations de la « synthèse ». Elle débouche directement sur un plaidoyer pour plus d’intervention étatique dans le contrôle de la production et de la distribution de la monnaie.

      

    Cette thèse n’est d’ailleurs pas incompatible avec la thèse de la sous-consommation. En effet, on peut penser que les excès de la finance accroissent les inégalités et que les hauts revenus ne trouvent plus qu’à s’employer dans la spéculation car l’investissement productif n’est plus rentable, ou du moins sa rentabilité semble moins bonne que la spéculation. C’est ce que résume d’un mot Mariner Eccles qui fut le président de la Fed sous les mandats de Roosevelt : « Trop de profit, tue le profit ». En tous les cas elle a amené dans les années trente à une séparation des activités bancaires – ce que les socialistes français nouvelle manière ont refusé en 2013 en faisant capoter la timide réforme initiée par l’Union européenne. Mais aussi la crise fut contournée essentiellement par une relance massive de la demande qui permit une transformation en profondeur du système, avec notamment le développement d’un Etat-Providence de plus en plus important. 

    C. L’approche marxiste

    Elle est un peu différente. Elle suppose que la sous-consommation n’est pas le déterminant essentiel. Certes la crise peut se manifester par une crise bancaire ou par une crise de la demande, mais ce qui déclenche la crise c’est plutôt le mouvement même de la concurrence. En effet, pour Marx la concurrence n’est pas l’essence du capitalisme, c’est l’accumulation des profits. Or cette accumulation des profits va se heurter à un moment donné à l’étroitesse des marchés, cela entraîne une concurrence féroce qui mécaniquement va éradiquer les entreprises les moins rentables. Il y a également que pour des raisons techniques le taux de profit a une tendance naturelle à baisser. Même si une crise financière déclenche les hostilités, il est clair que pour Marx la crise est avant tout réelle et non monétaire.

    Pour Marx il est clair que le système peut toujours se sauver au moins provisoirement en se transformant, ou par exemple en élargissant sa sphère d’intervention, en ouvrant de nouveaux marchés, en intégrant de nouvelles populations à sa logique. Mais il est clair que pour les marxistes, tôt ou tard une crise plus violente que les autres viendra balayer le système capitaliste et le socialisme pourra se construire sur des bases nouvelles et inédites. Pour les marxistes les moins sectaires les solutions de sortie de crise sont multiples, elles peuvent aller d’un capitalisme de type étatique comme dans l’ancienne URSS, à une guerre violente et barbare qui permettra à l’homme aux écus de se refaire encore pour longtemps une nouvelle santé. D’où le fameux slogan Socialisme ou barbarie qu’on attribue à Rosa Luxembourg et qui a guidé pendant des années Cornelius Castoriadis et ses camarades qui avaient formé un groupe de réflexion du même nom et qui voyaient toujours la venue d’une guerre probable si la révolution socialiste n’avait pas lieu. Ils déniaient donc toute forme de capitalisme régulée de type keynésien comme une impasse.

     

    D. Questions pendantes

    Le problème avec ce type d’analyse est qu’il ne correspond pas vraiment à la réalité de la crise de 2008. En effet, dans le graphique ci-dessus, on remarque que le taux de marge évolue à l’inverse de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Ici il s’agit du cas français, mais c’est un peu la même chose dans les autres pays capitalistes développés. Il apparait qu’à partir de la fin des années soixante-dix, la part du travail dans la valeur ajoutée est en diminution sensible, une dizaine de points, et que par contre les profits, ici mesurés par le taux de marge ne cessent d’augmenter. C’est l’effet conjugué non seulement de l’accélération de déréglementation des marchés financiers, mais aussi des politiques fiscales qui commencent à être de plus en plus favorables au capital, aussi bien en ce qui concerne la taxation des entreprises que la taxation des hauts revenus. Egalement une autre mesure intervient dans cette hausse du taux de marge, c’est le blocage des salaires au motif de lutter contre l’inflation. Et donc si la productivité continue à augmenter vaille que vaille, elle est confisquée par le capital et pas ou peu redistribuée vers les salariés.

    Dans le graphique suivant, on remarque aussi qu’aux Etats-Unis, mais c’est un peu pareil dans les autres pays développés, les revenus médian, sont très en retard sur l’évolution de la productivité. Autrement dit ce sont bien les profits qui ont confisqué ces gains de productivité, et on retombe inévitablement sur le fait que cela engendre un défaut de consommation généralisé. Et cela semble contredire une fois encore la thèse de Marx selon laquelle la crise est d’abord une crise de réalisation de la valeur et non une crise de la demande. La hausse des revenus médian ralentit très fortement exactement au moment où se met en place la déréglementation des marchés financiers et que les syndicats sont vivement attaqués aussi bien en Angleterre qu’aux Etats-Unis.

      

    Bref l’idée qui est mise en avant est le théorème de Schmitt, l’idée imbécile selon laquelle « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain » n’a strictement aucune réalité. On peut la remplacer sans crainte de se tromper par « les profits d’aujourd’hui, font la spéculation de demain et la crise d’après demain ». Comme on le voit sur le graphique suivant, le taux de marge s’accroit très nettement à la fin des années soixante-dix, mais les investissements ne repartent pas. C’est normal puisque la demande est très faible. Le mouvement de mondialisation effréné qui s’empare alors du monde entier – tout le monde veut en être – aurait dû ouvrir des perspectives intéressantes, mais ça n’a pas été le cas parce que les économies capitalistes développés ne sont pas compétitives avec les pays émergents.

     

    L’explosion de l’écart entre le taux de marge et le taux d’investissement à trois raisons : le premier tient au tassement de la demande, le second vient ce qu’on appelle la financiarisation des entreprises. C’est cet écart qui, à travers la déréglementation des marchés financiers va alimenter la spéculation et les différentes bulles qui vont apparaître en Asie (1997-1998), dans le domaine du High Tech (2001) et ensuite dans l’immobilier dans le monde entier (2008). 

    SOLUTIONS

    Toutes les solutions de sortie de crise depuis une bonne quarantaine d’années n’ont fait qu’aggraver les problèmes. Mais ce n’est pas parce qu’on constate qu’il y a une crise de la demande que celle-ci peut se résoudre d’une manière simple, qu’on peut répéter les vieilles recettes du passé. Oublions les recettes avancées bêtement par ceux qui croient encore que le marché produit naturellement un équilibre et donc qu’il suffirait de s’y conformer pour revenir à un sentier de croissance sain et équilibré. En effet, ceux-ci font de l’équilibre budgétaire un objectif presqu’unique de leur détermination politique. Mais ils ne se préoccupent ni de l’équilibre commercial, ni de l’équilibre entre endettement des ménages et des entreprises et créances. Ils font comme si les dépenses de l’Etat sont improductives, mais celui-ci finance des infrastructures, l’éducation de base ou encore des dépenses de santé qui tant bien que mal appuient la « productivité globale des facteurs »

    Pour autant les recettes qui ont été celles du New Deal semblent également dépassées, non pas dans leur principe, mais dans leur exécution. En effet, en 1932 quand Roosevelt lançant son programme économique, il s’agissait de remettre des populations au travail, la pénurie de matières premières n’existait pas à un horizon perceptible. Les campagnes étaient encore importantes. La seule pénurie véritable était celle de l’argent.

    La situation d’aujourd’hui est différente, non seulement nous devons faire face à une crise de l’environnement, une crise de l’énergie, mais l’objectif de croissance n’est plus le bon critère. A mon sens le seul programme valable est celui d’une baisse des inégalités. C’est par cette voie que le chômage peut être combattu efficacement. Les outils sont bien connus, ce sont les outils de la fiscalité. Taxer les riches doit être le seul mot d’ordre. Pour ce qui concerne les pauvres c’est déjà fait : en effet, tandis que les hauts revenus et les entreprises voyaient leur niveau de taxation diminuer, les pauvres au contraire voyaient le leur s’accroître par une hausse spectaculaire des impôts indirects, TVA et TIPP. L’idée générale est que la sortie de la crise, c’est d’abord une volonté de modifier le partage de la valeur entre les riches et les pauvres. Mais on notera que cela n’est pas possible dans un monde où la concurrence entre les nations est le mode d’être. Ce qui veut dire clairement qu’il faut revenir en arrière et « démondialiser » l’économie, réinventer une forme de protectionnisme dans lequel l’Etat retrouve de sa puissance et où il puisse être le reflet des citoyens.

    La démocratie doit se reconstruire, mais elle est impossible dans un monde géré par des traités, dans un monde qui oublie l’opinion des citoyens et qui en viole en permanence l’opinion.

    « Désastre électoral !Quel avenir pour la gauche électorale ? »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    Peretz
    Vendredi 27 Mars 2015 à 19:01
    Crise
    Je ne suis pas aussi pessimiste. Il est possible de revenir à système plus cohérent où les richesses seraient mieux partagée. A la seule et unique condition de maîtrise les flux financiers.Ce qui est possible avec le keynésianisme reconduit et actualisé.je le propose dans mon dernier bouquin.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :