• La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe

    La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe 

     

    Ils ont sauvé l’euro 

    Je souhaite depuis très longtemps la fin de l’Europe, ce n’est un secret pour personne. J’ai développé toutes les raisons possibles et imaginables depuis des années pour justifier cette détestation. Je ne suis pas le seul. Les faits ont confirmé que nous avions raison de combattre l’Europe au moins depuis les accords de Maastricht : l’Union européenne, et sa monnaie sont des armes redoutables contre les peuples, au service des multinationales et des banques, contre les Etats nationaux et les services publics. Et même je dirais que les faits nous ont donné raison au-delà de ce que nous imaginions en termes de décomposition sociale, économique et politique. Mais il faut bien avouer que nous ne pensions pas que l’Europe s’effondrerait sous nos yeux à partir de la crise des migrants. Nous pensions que le coup viendrait du côté de la monnaie, l’euro nous semblait une monnaie tellement mal fichue, et tellement porteuse de misère et de régression sociale, que finalement l’Europe éclaterait sur cette question. Nous nous sommes trompés. Mais ce n’est pas étonnant : en effet nous n’avions pas anticipé que pour survivre l’Union européenne et son bras armé, la Commission européenne, violeraient leurs propres traités. Pour sauver l’euro, on ne le dit pas assez fort, la BCE a dû faire ce que ses propres statuts lui interdisent : acheter de la dette publique des Etats au bord du gouffre. Et sur ce point, il faut reconnaître que les bureaucrates européens ont su faire preuve d’imagination : il faut le dire, ils ont sauvé l’euro, même si cela a été au prix d’une régression économique et sociale sans précédent comme jamais l’Europe n’en avait connu depuis la Seconde Guerre mondiale, et même si c’est très provisoire. L’enjeu est de taille, car derrière le maintien de l’euro, pointe la question de la survie du système bancaire qui est menacé à tout instant de faillite donc menacé d’être nationalisé. Une des raisons entre mille autres, est que les banques détiennent de la dette publique pourrie. 

     

    Ils ne sauveront pas la Grèce

    La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe 

    La crise des migrants a déjà pratiquement mis un terme aux accords de Schengen. Les frontières se ferment les unes après les autres, et Merkel qui l’an dernier avait mis en scène la générosité supposée de l’Allemagne face à la misère des migrants, est aujourd’hui à la recherche d’un plan pour faire repartir ces mêmes migrants, qui étaient censés être « une chance pour l’Europe », vers la Turquie. En ce début d’année 2016, les flux de migrants ne s’arrêtent pas. Ils passent par la Grèce, plus particulièrement par les îles grecques, amenés par les passeurs de la mafia turque qui construisent des fortunes colossales. Cette situation met la Grèce en danger : en effet les frontières au nord de la Grèce sont fermées et la Macédoine refuse de se laisser envahir par les migrants. Mais d’autres pays ont la même attitude : l’Autriche, la Slovénie, la Hongrie, plus personne ne veut accueillir les migrants. Tous les pays de l’Europe du Nord, la Suède, le Danemark, après avoir fait étalage de leur générosité, ont fait machine arrière. La France n’accueille les migrants qu’au compte-gouttes, on parle de 30 000 sur deux ans. Il faut dire que l’exemple de Calais fait froid dans le dos. Romaric Godin, dans un article remarqué publié le 3 mars dernier, se demande si le plan de l’Europe n’est pas finalement de faire de la Grèce un vaste camp de rétention des migrants qui n’ont plus d’objectifs.

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    La route des migrants en 2015 et 2016 

    On ne se penche guère sur la détermination des migrants. C’est à peine si on s’interroge sur le fait qu’ils fuiraient des pays en guerre. Or même ça n’est pas si sûr,  non seulement les migrants ne sont pas tous des Syriens, ou des Irakiens, chassés par la guerre, mais beaucoup viennent de plus loin, d’Afrique et d’Asie. Selon des sources européennes, entre 60 et 70% des migrants ne seraient pas des réfugiés, mais des migrants économiques. La logique des migrants est de rejoindre l’Europe, et plus particulièrement sa partie la plus riche, l’Angleterre, l’Allemagne et les pays nordique, en pensant que d’une manière ou d’une autre les autorités de ces pays vont devoir les prendre forcément en charge et finir par leur donner des ressources ou un travail. On remarque que la quasi-totalité de ces migrants sont originaires des pays musulmans, mais qu’ils évitent de forcer les frontières des pays riches du Golfe qui pourtant auraient les moyens de les accueillir. Si avant 2015 les migrants passaient par la Sicile et le sud de l’Espagne, la route la plus facile pour eux est maintenant celle de la Grèce. Non seulement parce que la Grèce possède des frontières très poreuses, mais aussi parce que la mafia turque s’est saisie de cette aubaine.

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    Le camp de rétention de migrants à Grande-Synthe, camp dit « camp humanitaire » 

    Un peu partout en Europe se construisent des camps de rétention de migrants comme à Grande-Synthe, où 1500 migrants chassés des zones pourries de Calais vont trouver un refuge provisoire. La Grèce n’a pas les moyens de construire des camps sécurisés et viabilisés, c’est à peine si l’Union européenne lui a consenti une enveloppe de 300 millions d’euros pour faire face à ce cataclysme. Les Grecs ne savent plus quoi faire de ces migrants, même si la population fait preuve d’une solidarité remarquable envers eux. Tsipras comme à son habitude a gémi sur les mauvais traitements que lui inflige une fois de plus l’Europe en obligeant son pays à retenir les migrants. Et en effet ce stock de migrants sans avenir accélère un peu plus le délabrement de ce pays, d’autant que la rancœur face à la Turquie se réveille peu à peu. 

     

    L’attitude de l’Union européenne 

    Tout le monde à remarquer que l’Union européenne n’avait pas réagi correctement à ces flux démesurés de réfugiés. Les bureaucrates de l’Union européenne n’ont aucune idée de ce qu’on peut bien faire des migrants. Ils ne savent que répéter des lieux communs : « les migrants sont une chance pour l’Europe ». Raconter cette blague aux Calaisiens ou aux Grecs risque de faire rire jaune. Ils n’ont aucune idée de ce qu’on peut bien en faire, combien on peut en accueillir, quel travail leur donner, comment financer leur accueil. Mais cela est normal pour une structure institutionnelle comme l’Union européenne. En effet celle-ci est bâtie sur le fonctionnement supposé excellent et très bon des lois du marché. Libérale dans sa philosophie, elle se moque de l’idée de frontière : la preuve, elle ne sait pas où elle doit borner son empire : doit-elle intégrer la Turquie, la Maroc ? Tous le sud de la Méditerranée ? C’était le rêve explicite de Dominique Strauss-Khan[1]. Sa logique est l’ouverture des frontières pour les marchandises, les capitaux et les hommes, avec l’idée que cela suffit à engendre la croissance et l’emploi. En 1988 un livre blanc sur l’Union européenne avait été publié, stipulant que l’Union européenne – le grand marché et la monnaie – amènerait une croissance de 4,4% par an, le plein emploi, l’excédent budgétaire, et que tout cela nécessiterait d’aller chercher des travailleurs à l’étranger pour continuer à croître et à prospérer ! Tout se passe donc comme si l’Union européenne et la zone euro avaient tenues leurs promesses et que nous ayons besoins de nouveaux flux migratoires.

    L’échec de l’Union européenne dans ce dossier est encore plus évident que dans les autres domaines. Cette erreur est triple, d’abord elle n’était pas préparée à analyser les conséquences d’un conflit dans lequel pourtant plusieurs pays membres sont engagés. Ensuite elle montre que l’espace Schengen n’a strictement pas de sens. Enfin elle démontre par sa paresse intellectuelle que les Etats nations lui sont supérieurs puisqu’en effet c’est encore eux qui, en ordre dispersé il est vrai, ont réagi plus ou moins bien. 

     

    Le double jeu de la Turquie, l’embarras de l’Allemagne

     La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe 

    La Turquie a profité de cette catastrophe pour avancer ses pions. Inconscience ou pas de la part d’Erdogan, elle annonce qu’elle est prête à gérer pour l’Europe incapable de le faire les migrants, mais à deux conditions : d’une part que l’Europe lui donne de l’argent, elle réclame maintenant 6,6 milliards d’euros sur deux ans par la voix de son premier ministre. Ahmet Davutoglu a dit le 8 mars 2016 : "Nous ne pouvons pas accepter un accord sur la base suivante: Donnez-nous de l'argent et ils restent en Turquie. La Turquie n'est pas un camp de concentration". Mais le chantage ne s’arrête pas là, les Turcs demandent que leur adhésion à l’Union européenne s’accélère enfin. Bien que personne ne veuille d’eux, ils sont appuyés par Angela Merkel. Mais l’Allemagne est un peu isolée dans cette idée, puisqu’en cas de Brexit la Turquie remplacerait alors le Royaume Uni, elle serait le pays le plus peuplée et tirerait l’Europe vers le Sud. Déjà que l’Union européenne est plus que mal en point, l’adhésion de la Turquie accélérerait sans doute la sortie d’autres pays.

    L’Allemagne, pays qui se voudrait leader de l’Union européenne,  vient de subir un revers historique : en effet elle essayait ces derniers jours d’imposer un arrangement des plus obscurs avec la Turquie : en gros et pour ce qu’on en comprend, elle gérait le dossier des migrants de la façon suivante on renvoyait en Turquie un migrant illégal et la Turquie nous l’échangeait contre un migrant légal ! Autrement dit, en échange d’argent, la Turquie deviendrait la grande lessiveuse de la migration internationale. Mais les pays européens ont refusé, démontrant qu’en matière de gestion des migrants et de leurs flux il n’existe pas de politique européenne et il n’en existera pas. Parallèlement au compromis que Merkel avait improvisé, les autres pays de l’UE avaient préparé un texte pour signifier que la politique d’ouverture des frontières européennes était terminée, et qu’au contraire on allait renforcer les contrôles. La France a pris la sage précaution, pour une fois, de ne pas cautionner l’initiative de l’Allemagne sur la question des réfugiés, laissant son partenaire historique dans la construction de l’Europe se débattre avec cette question empoisonnée. Un ridicule député européen écologiste belge, Philippe Lambert, a accusé la France de lâcheté avançant que l’Europe pourrait organiser pendant des années des flux d’un million de réfugiés par an et les répartir dans les différents pays qui la compose. Mais cette diatribe facile d’un député qui vit sur l’argent des contribuables oublie qu’on ne peut pas trop longtemps gouverner contre le peuple quand on prétend être en démocratie.

    En attendant l’euroscepticisme comme on dit a le vent en poupe un peu partout, et augmente de jour en jour. Il va de soi que cette question des migrants ravive les tensions un peu partout, notamment parce que la politique d’austérité voulue et mise en place par Bruxelles laisse entendre que les Etats ont encore de l’argent pour les migrants, mais rien pour les natifs. C’est particulièrement clair en Allemagne où il ne se passe pas de jour sans des attentats contre les migrants. Le parti Afd qui est pour une sortie unilatérale de l’Union européenne et un retour au mark, est maintenant en position de force face à la vieille CDU de Merkel qui a explosé. Les prochaines élections en Allemagne vont être décisives. C’est d’ailleurs dans l’ex-Allemagne de l’Est que les tensions sont les plus vives, mais c’est aussi dans ces régions que les niveaux de pauvreté sont les plus élevés. On a essayé de convaincre les Allemands du bien-fondé économique d’accueillir les migrants, ne serait-ce que pour payer les retraites et trouver de la main d’œuvre bon marché. Mais maintenant cette rhétorique ne prend plus : justement la faible croissance démographique en Allemagne laisse craindre que les migrations ne produisent une substitution de migrants musulmans à des Allemands de souche et que l’Allemagne en tant que nation ne disparaisse. Mais évidemment si l’Europe finit par mettre en place une sorte de mur anti-migrants, cela va changer en profondeur son projet qui jusqu’ici pariait sur des frontières ouvertes sans exclusive.

     La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe 

    Manifestation anti-migrants en Allemagne

     

    Solutions 

    Des solutions parallèles s’ébauchent. Les Turcs continuent de construire un mur à la frontière syrienne. Les Grecs font de même à la frontière avec la Turquie. Un peu partout dans le monde d’ailleurs on construit des murs anti-migrants, entre les Etats-Unis et le Mexique. Trump n’innove pas quoi qu’on en dise sur cette question. Mais au-delà il faut comprendre que c’est en quelque sorte le retour à la souveraineté étatique contre la logique libérale du « laisser faire, laisser passer ».

     La crise des migrants et l’effondrement de l’Europe

     

    Mur construit entre la Grèce et la Turquie. 

     

    Quoi qu’on en dise ces murs vont ralentir fortement les flux de migrants. Evidemment ces murs ne peuvent entraver les trafics venant de la mer. Mais même là il y a des solutions. Sans aller jusqu’à couler les bateaux chargés de migrants, on peut soit renvoyer ces bateaux sous escorte militaire d’où ils viennent, ou confisquer ces bateaux qui servent à des trafics illégaux d’êtres humains et raccompagner les migrants d’où ils viennent. Ce sont ces solutions qui vont venir forcément tôt ou tard. Là encore ce ne seront pas des solutions européennes, mais des solutions nationales. Bien évidemment mettre fin à la guerre serait aussi un signal positif qui tarirait aussi bien les flux de migrants économiques que de réfugiés. Mais là pour mettre fin à la guerre, il faudrait que les Européens, les Russes et les Américains se mettent d’accord sur les objectifs : doit-on d’abord exterminer Daech ou d’abord éliminer Assad ? C’est du reste cette irrésolution qui prolonge le conflit bien inutilement engendrant des centaines de milliers de morts. 

    Liens 

    http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/03/07/comment-angela-merkel-veut-renvoyer-les-syriens-presents-en-grece-vers-la-turquie_4878021_3214.html http://www.greekcrisis.fr/2016/03/Fr0500.html#deb http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/la-grece-va-t-elle-accepter-de-devenir-le-calais-de-l-europe-555203.html http://www.euractiv.fr/section/europe-sociale-emploi/news/bruxelles-insiste-sur-les-politiques-de-retour-des-migrants-economiques/ http://www.latribune.fr/economie/international/migrants-a-bruxelles-la-turquie-mene-sa-barque-555825.html http://www.latribune.fr/economie/international/migrants-a-bruxelles-la-turquie-mene-sa-barque-555825.

    htmlhttp://www.euractiv.fr/section/l-europe-dans-le-monde/news/merkel-davutoglu-wheeling-dealing-wrecks-eu-summit/

    http://www.euractiv.fr/section/politique/interview/la-lachete-de-la-france-face-a-la-crise-migratoire-est-inqualifiable/

     

     


    [1] Le meilleur des mondes, numéro 2, 2006.

    « Le sulfureux Donald Trump et les raisons de son succèsJacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016 »
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