• La bible aux racines du discours de l’économie

     La bible aux racines du discours de l’économie

    L’économie politique orthodoxe, classique et néoclassique, a parfois la velléité de se présenter comme scientifique, donc au-dessus des questions de morale. Le plus souvent elle manifeste cette prétention en développant quelques équations mathématiques qui sont censées donner du corps à cette idée. Et pourtant cette économie qui représente principalement la volonté de la classe bourgeoise de maintenir sa domination, en vérité n’est qu’une reformulation de la Bible et de ses principes. Si on suit cette idée, cela signifie que l’économie politique n’est qu’une reformulation de la religion monothéiste, et que celle-ci est à peine l’expression d’une forme de pouvoir. La Bible, n’est pas cependant du seul usage de l’économie bourgeoise. Lorsqu’on y regarde de près, on se rend compte qu’elle a aussi beaucoup influencé Marx : l’idée du communisme primitif, une sorte d’âge d’or antérieurement à la déchéance de l’homme, sert de guide pour fixes les objectifs à atteindre. Il faut reconstruire l’état de la communauté humaine d’avant la chute, quand la société n’était pas divisée en classes antagonistes, ou même comme le dit Engels, quand les rapports entre les sexes n’étaient pas fondés sur la domination[1]. Mais il est vrai que les buts que fixaient Marx à la révolution socialiste étaient d’une part d’en finir avec le travail, de faire de l’homme un créateur de sa propre vie[2] et d’autre part de réconcilier l’homme avec la nature. Se donner de tels buts était une rupture avec la tradition chrétienne. 

    La peine et le plaisir et le patronat de droit divin 

    Il dit à l'homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, Il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs.  C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.  Adam donna à sa femme le nom d'Eve : car elle a été la mère de tous les vivants. Genèse, 3 17-19

    Ce passage de la Genèse est décisif à la fois pour comprendre la nature du travail, mais aussi celui de la division et de l’opposition entre les sexes. Le travail est clairement une punition et non pas un plaisir. Cette punition résulte du fait que l’homme a écouté sa femme et non la voix extérieure de Dieu. On voit bien que la faute initiale est celle de la femme, et que le principal reproche qu’on peut faire à l’homme est de l’avoir écoutée ! Il y a dans cette division des tâches les nécessités de la séparation entre les genres. A partir de ce moment où l’homme est chassé du jardin d’Eden, il ne peut plus échapper à la souffrance de chercher à se nourrir lui et sa famille. C’est à cette seule condition qu’il pourra retrouver l’estime de son créateur et son pardon. Le bonheur n’est pas un idéal terrestre, c’est bien pourquoi quand Saint-Just énonce « Le bonheur est une idée neuve en Europe » il est en rupture avec la religion[3]. Deux conclusions vont être tirées : tout d’abord que la vie n’est destinée qu’à rembourser en quelque sorte par son travail la dette auprès de son créateur, ensuite que le travail ne peut être rien d‘autre qu’une souffrance. Le travail en lui-même n’a pas d’utilité, on ne saurait y prendre du plaisir. C’est d’ailleurs cette désutilité qui justifie dans l’économie bourgeoise le salaire : celui-ci compense la peine. 

    Le salariat est décrit dès les débuts de l’économie politique libérale comme une dépossession, y compris par les économistes classiques comme Smith ou Ricardo. Le capital contre une rémunération dépossède l’individu de la maîtrise de son action. L’ouvrier parcellaire n’est pas intéressé par sa tâche, il n’est intéressé que par le salaire qui compense son labeur. Son but n’est pas de créer, mais d’obtenir de l’argent. Pour Marx et en général la pensée socialiste, c’est là la raison principale qui justifie la révolte contre les riches.  

    La bible aux racines du discours de l’économie

    Mais il y a une troisième lecture qu’on peut faire en creux de ce texte de la Genèse : sa réappropriation par la bourgeoisie incite directement à la soumission dans le travail, et donc même si la bourgeoisie a été le support des droits individuels, on comprend bien que ceux-ci s’arrêtent aux portes de l’entreprise. C’est le rôle du contrat entre le patron et l’ouvrier que de déposséder celui-ci de son libre arbitre dès lors qu’il franchit la porte de l’usine. Les relations deviennent telles alors, que la figure de Dieu est remplacée par celle du patron, avec la même logique de soumission et de punition. Tout le monde sait bien en effet au XIXème siècle que les ouvriers souffrent pour que les patrons et leur famille puissent vivre dans le luxe et l’abondance[4]. Cette image d’un patron équivalent à Dieu sur les lieux de travail, sera renforcée d’ailleurs au XIXème siècle par le fait que les patrons sont prompts à punir leurs ouvriers, par exemple par un système de retenue sur la paye pour peu que l’ouvrier arrive un peu en retard à son travail, ou qu’il ait fait quelques fautes dans sa fonction. Il suffit pour imposer ces punitions que le patron produise et affiche un règlement intérieur de son cru. Le règlement intérieur se revendique parfois d’une religiosité incongrue, incitant les ouvriers, à défaut de gagner beaucoup d’argent, à prier beaucoup pour supporter leurs misères[5]. L’idée est que les ouvriers, les pauvres, n’ont pas d’espoir de s’élever au-dessus de leur condition initiale, et donc que c’est là leur punition, ils doivent l’accepter.

    La grève ouvrière dans les premiers temps du capitalisme industriel possède plusieurs dimensions :

    - d’abord elle est une négation de la hiérarchie, et elle ne reconnait plus la suprématie du patron sur la vie réelle des ouvriers ;

    - ensuite, elle est une première étape pour se réapproprier son existence. Le rôle des syndicats sera d’accompagner cette évolution en faisant redescendre le patron de son piédestal, il n’est plus Dieu et redevient un homme comme les autres à qui cette fois on demande des comptes. C’est une rupture d’avec le sentiment de culpabilité. Remarquez que pour ce qui est de la période récente, le patronat a reconquis des droits sur les salariés, au fur et à mesure que le poids des syndicats diminuait régulièrement[6] ;

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    - enfin, le symétrique de ce mouvement naturel d’émancipation est la contestation de l’Eglise et plus généralement de la religion.

     « La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple. »[7]

    Il ne peut donc y avoir d’émancipation du peuple sur le plan économique sans abandon des vieilles lunes de la religion : en effet pour les socialistes, d’emblée, la vie individuelle et sociale n’est pas forcément vouée à la souffrance et au malheur. Evidemment pendant longtemps la classe ouvrière a considéré que l’Eglise était aussi le soutient du pouvoir économique, d’un pouvoir hiérarchique, et que c’était probablement là sa plus réelle justification. Ce n’est pas un hasard si les religions font leur retour sur le devant de la scène, au moment même où les luttes sociales sont au plus bas et où les syndicats ont de moins en moins de pouvoir. Les hommes politiques les plus réactionnaires aiment faire étalage de leur religiosité, Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Nicolas Sarkozy ou encore Emmanuel Macron. S’échapper l’emprise de la religion, c’est relever la tête et refuser de souffrir pour payer des péchés imaginaires qui ne sont là que pour masquer une volonté cupide d’enrichissement. L’ennui avec cette rhétorique mortifère est qu’elle n’est pas compatible avec la société de consommation. 

    De la domination de l’homme sur la nature et la croissance économique 

    « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme.  Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.  Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture… » Genèse 1 27-29 

    L’économie politique moderne, celle qui a servi d’abord de justification au capitalisme industriel, repose sur l’idée de croissance et non pas de bien-être. La croissance est un futur en devenir, une promesse, elle est là pour faire patienter les plus pauvres : les hommes politiques réactionnaires, par exemple Hollande et Macron, pour ne parler que des derniers présidents, supposent et disent qu’on ne peut pas donner plus aux pauvres, que d’abord il faut produire des richesses avant de les distribuer[8]. La croissance permet de contourner la question du partage de la richesse. Il n’est pas question de modifier le partage du gâteau, mais il faut accroitre le gâteau lui-même. Evidemment on peut ne pas être d’accord avec cette idée lugubre qui non seulement se refuse à remettre en question les positions acquises, mais qui se refuse aussi à voir que la croissance économique est forcément bloquée en un point parce que les ressources naturelles sont évidemment limitées face à la croissance de la population. Il est d’ailleurs curieux que ce soit Malthus, pourtant pasteur de son état, qui ait soulevé le premier ce lièvre : dans la mesure où les pauvres se reproduisent plus vite que ne peuvent croître les richesses agricoles, ils sont voués à la pauvreté[9]. Les salariés doivent continuer à travailler seulement pour rester en vie. Mais le système dans son ensemble, n’est jamais satisfait, car comme il faut réinvestir les excédents, il faut inciter l’homme à travailler plus, ou encore faire en sorte que plus d’hommes travaillent dans un élargissement sans fin du marché. En ce sens la croissance de la population conditionne celle du profit, et donc il faut l’encourager.  

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    Si pendant quelques décennies, il semblait que les prévisions de Malthus soient erronées, notamment parce que le progrès technique permettait d’améliorer clairement les rendements agricoles, la réalité nous rattrape aujourd’hui, la surpopulation est clairement une entrave au développement et menace dangereusement la survie même de l’espèce à la surface de la planète. On voit donc que la parole biblique encourage la croissance sans frein et de la population et de la richesse, et en ce sens, elle justifie que l’on ne s’interroge pas sur la pertinence du partage de la richesse. Or, si on commence par tenir compte des limites des ressources naturelles, il devient évident que la croissance doit s’arrêter. Et donc sans aller jusqu’à la question de la décroissance[10], il semble que la question d’aujourd’hui soit le partage de la richesse plutôt que sa croissance au moins pour ce qui concerne les pays les plus riches dont une grande partie de la consommation se porte sur des objets relativement inutiles et sur le gaspillage. Si on tolère cette dérive, c’est parce que c’est elle qui permet le profit. Mais se référer à l’idée de croissance permet d’éviter de poser la question de la justice sociale. On comprend qu’en soutenant que la croissance est la clé qui permet de sortir de la pauvreté, on suppose que le partage de la richesse est juste parce qu’il émane des mécanismes de marché. Depuis Turgot à la fin du XVIIIème siècle, le discours est toujours le même : un partage équitable de la richesse égalitaire amènerait tout le monde à la famine. Cette idée apparait dans toute sa débilité lorsqu’on la ressort encore au XXIème siècle, alors même que le 1% des plus riches captent 82% de la croissance de la richesse[11] !

    Faisons deux remarques à ce propos. La première est que dans le discours qui justifie les inégalités, le marché s’est substitué à Dieu, il ordonne et on doit s’y plier. On doit se soumettre dans les deux cas à une loi qui est supérieure à celle des hommes. La seconde est que le partage de la valeur ne peut pas être naturel : sinon le partage entre salaires et profit ne serait pas aussi instable, la baisse de la part des salaires est en effet rapide et importante à partir du début des années quatre-vingt. Il faut bien que cette oscillation soit aussi le résultat d’une lutte entre les bourgeois et les salariés.   

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    L’autre aspect de l’extrait de la Genèse est qu’il justifie la domination et la soumission de la nature. Elle considère donc que la nature est séparée de l’homme, voire qu’elle est son ennemi, et c’est cette idée de séparation qui sans doute condamne l’économie politique à n’être qu’un succédané de la religion. Quand on lit Les éléments d’économie pure de Léon Walras[12], on est frappé justement par le fait qu’il considère la nature comme gratuite[13], un capital qui n’a pas besoin d’être amorti, et qui est toujours disponible pour alimenter l’activité économique. Curieusement il considère que c’est le travail et le capital – c’est-à-dire l’argent – qui sont les deux ressources rares. En vérité c’est bien l’inverse qui est vrai, l’argent, compte tenu des moyens modernes du crédit, est surabondant, les crises financières le prouvent, et le travail aussi, les mouvements migratoires et le chômage en sont la preuve. Si au contraire on considère que l’homme doit vivre en symbiose avec la nature, alors il doit d’abord préserver celle-ci pour se préserver lui-même. Donc il est bon de partir d’un modèle qui au contraire parte de l’idée que les ressources de la nature sont rares et que le travail et l’argent sont surabondants. Evidemment si on adhère à ce postulat le schéma d’exploitation de l’homme par l’homme et de la nature par l’homme, tombe de lui-même. A l’heure où on commence à prendre conscience de cette finitude, il est inconvenable d’utiliser encore le même vieux modèle de penser.

     

    Conclusion 

    Nous n’avons pris ici que deux exemples des rapports louches que l’économie politique dominante entretient avec la Bible. On voit donc qu’elle n’est pas un discours moderniste qui rompt avec les formes religieuses de la pensée : au contraire, elle apparait comme un rafistolage d’un ordre ancien : derrière la célébration de la Science, il y a un retour à la religion qui est masqué. Récuser l’économie politique dominante c’est donc quelque part s’émanciper du discours religieux. Si nous visons à la fois une société plus égalitaire et émancipatrice, il nous faut combattre à la fois la pensée religieuse et l’économie politique en tant qu’elle est un recyclage de la première, un discours de soumission.



    [1] Friedrich Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, 1884

    [2] Karl Marx & Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1845.

    [3] Saint-Juste, Discours du 3 mars 1794.

    [4] Seul Emmanuel Macron ne semble pas avoir compris cela qui énonce bêtement – au Forum de Davos – que « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». si ce genre de jérémiade peut l’aider à trouver des sponsors, cela passe moins bien aux yeux des salariés qui savent à quoi s’en tenir, surtout à une époque où les inégalités de revenus ont explosé. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/01/20/20002-20160120ARTFIG00131-pour-macron-la-vie-d-un-entrepreneur-est-plus-dure-que-celle-d-un-salarie.php

    [5] Voir par exemple le règlement intérieur de l’usine Michelin en 1860. https://bataillesocialiste.wordpress.com/2008/02/13/un-reglement-dusine-en-1860/

    [6] Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, Les liens qui libèrent, 2012.

    [7] Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843.

    [8] http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-un-maitre-d-ecole-droit-dans-ses-bottes-13-04-2018-2210318_20.php

    [9] An Essay on the Principle of Population, traduit en français sous le titre, Essai sur le principe de population, 1798. Cet ouvrage publié de façon anonyme fera l’objet de nombreuses rééditions, et Malthus conviendra dans les dernières éditions que le principe de population peut être contourné grâce notamment au progrès technique.

    [10] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006.

    [11] http://oxfamfrance.org/communique-presse/justice-fiscale/davos-2018-1-plus-riches-ont-empoche-82-des-richesses-creees-lan

    [12] Eléments d’économie pure, ou théorie de la richesse sociale, Guillaumin et George, 1874.

    [13] Un don de Dieu dirait les Physiocrates.

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